Mémoires de Boniface VIII - Chapitre 8 "le pontificat de Célestin V"
Tibère -  2011-01-24 11:50:09

Mémoires de Boniface VIII - Chapitre 8 "le pontificat de Célestin V"

Ainsi, nous venions d'élire pape, Pietro da Morrone connu également comme Pietro Angelieri, un ermite. L'incroyable nouvelle se répandit à une vitesse stupéfiante. Les cardinaux, quant à eux, comme sonnés par l'énormité de leur choix, se dispersèrent à nouveau en attendant la suite des évènements déclenchée par cette élection en forme de surprise et d'énigme. Pour ma part, j'étais au plus mal. La goutte n'était pas seule en cause et je dus me résoudre à prendre des soins à Acquasparta en Ombrie. Non, les attaques de la maladie ne suffisaient pas à expliquer les maux dont je souffrais. Cette élection devait être la mienne. J'étais prêt. Et voilà qu'un gueux était venu jouer les trouble-fêtes. Qu'allait faire ce pape ? De qui s'entourerait-il ? Qui favoriserait-il ? Toutes ces questions se pressaient en moi. Bien sûr, il était vieux et sa vie, faite de privations, était plus fragile que celle d'un oisillon tombé du nid. Mais on voit aussi des vieux vieillir et j'étais moi-même parvenu à un âge respectable. Les premières nouvelles que m'envoya mon fidèle Inzaghi, dépêché sur place auprès du nouvel élu, accrurent mes craintes. Pietro, après avoir refusé la tiare, avait, finalement, accepté la charge, par résignation devant l'insistance du roi Charles II et de la délégation de prélats expédiée par le conclave. Une foule immense, constituée au fil des déplacements du pontife, s'était formée et grossissait comme un fleuve menaçant de sortir de son lit. J'appris également que le roi Charles avait convaincu le pape de se faire couronner à Aquila. Je reconnus là une très habile décision puisque cette ville était sur les terres du roi de Naples mais à la frontière des Etats pontificaux. Un à un, mes confrères cardinaux s'acheminèrent vers cette cité construite par Frédéric Hohenstaufen. Je décidai de rester à Acquasparta et j'écrivis au pape que la maladie ne m'accordait aucun répit. J'en étais désolé, etc. Dans son rapport, Inzaghi m'apprit également le nom de règne du nouveau pontife romain : Célestin. Célestin V. Choix étrange : les quatre prédécesseurs n'avaient pas laissé un souvenir saisissant. Quelques jours plus tard, je reçus un courrier du pape où il m'assurait de sa prière pour mon prompt rétablissement et où il se déclarait désolé de mon absence. Désolé, Célestin V l'était certainement. Son fidèle conseiller, celui à qui il devait son élection, Latino Malabranca, était mort peu avant le couronnement. Célestin était déjà seul. Seul, malgré un entourage très présent. Mais de quoi était-il composé ? De moinillons issus de son ordre - ordre qu'il fit appeler Célestins -, gens incompétents et ignares, de l'archevêque de Bénévent, Mgr da Castrocielo, homme certes avisé et versé dans l'art du gouvernement, mais ambitieux, cruel et cupide. Pauvre Célestin : déjà dominé et encagé, incapable de gouverner la barque de Pierre ni de se gouverner lui-même. Dès que les premiers signes de rétablissement se firent sentir, je résolus de quitter Acquasparta et de regagner Anagni où m'attendait Arnaud de Villeneuve, à la fois médecin, alchimiste et conseiller. Peu de temps lui fut nécessaire pour venir à bout de cette nouvelle crise. Je pus également m'ouvrir à lui des dernières nouvelles de ce début de pontificat. Au travers des questions qu'il posait, je sentais Arnaud ému par le pauvre ermite devenu, bien malgré lui, Chef de la Chrétienté. Il parvint tout de même à me conseiller de ne pas m'éloigner trop longtemps d'Aquila afin de ne pas être définitivement hors du jeu politique. Il alla même jusqu'à me suggérer de prendre la place de Latino Malabranca. Non pas celle de doyen du Sacré Collège, puisque Hugues Aycelin l'occupait désormais, mais celle de plus proche conseiller du pape. L'idée me plaisait. Mais comment sortir de l'isolement dans lequel je m'étais plongé ? Une lettre d'Inzaghi me tira des tourments du doute. Elle m'annonçait qu'une délégation emmenée par Giaccomo Colonna avait quitté Aquila pour me rencontrer. Cette ambassade avait reçu l'assentiment de Charles II. Je reçus Colonna le plus chaleureusement possible, ce qui, pour moi, relevait de l'exploit. Giaccomo m'expliqua que depuis son élection, Célestin V multipliait les décisions folles et contradictoires, s'entichait de personnages douteux et dangereux, et échappait aux mains du roi Charles. - Qu'y puis-je ? Après tout, c'est votre pape, lançais-je. - C'est le vôtre également, Benedetto, permettez-moi de vous le rappeler. Vous avez voté pour lui, comme nous, répliqua le cardinal. - Certes, mais je ne l'ai point fabriqué. Me rappelant les appels à la modération que m'avait prodigués Arnaud de Villeneuve, je fis tous les efforts pour me maîtriser. - Mais cela n'a plus d'importance, fis-je. En revanche, ce qui me paraît crucial, c'est l'état de l'Eglise. Je suis éloigné du centre du pouvoir et j'ignore tous les détails de ce qui se trame autour du pape. Je ne vois que les résultats. Ils sont désastreux. Colonna eut une lueur dans les yeux comme s'il savait que mon dévoué Inzaghi m'informait régulièrement et par le menu des faits et gestes des principaux personnages qui s'agitaient autour de Célestin V. Il joua, cependant, la comédie et prit le temps de m'expliquer les intrigues à la Cour si étrange d'un pape encore plus étrange. A vrai dire, je ne me doutais pas, à la seule lecture des rapports de mon espion et représentant, du délabrement de l'Eglise. Pour être juste, tout n'était pas de la faute du pape - ermite. Deux années d'interrègne avaient laissé les mauvaises herbes pousser dans l'Eglise. Chacun en prenait à son aise. Mais le pape n'arrangeait pas les choses. Dernière lubie en date de Célestin V : placer l'ordre des Bénédictins, qu'il jugeait corrompu et éloigné de la règle initiale, sous l'autorité de l'ordre du Saint-Esprit, nouvellement appelé ordre des célestins. Il était temps d'agir. Colonna me fournit l'occasion de reprendre barre sur les évènements. Sa mission ne consistait pas seulement à m'informer mais également à me proposer de soutenir le pape. Colonna avait convaincu un Charles II réticent à mon endroit de souscrire à ce projet. Colonna y gagnait une place de diplomate de l'ombre. Je laissai Colonna en le priant de m'accorder un délai de réflexion. Je courus vers Arnaud et lui demandai son avis. Après avoir consulté les astres, il me déclara que je devais rejoindre Célestin V. Il ajouta que je reviendrais à Anagni, pape. Cette nouvelle m'emplit de joie. Mais il doucha mon enthousiasme et me prédisant un pontificat empli de difficultés et de peines. J'écartai d'un revers de main cette sombre prédiction pour m'en tenir au but de tous les efforts et les sacrifices de ma famille et de moi-même : être pape, gouverner l'Eglise, lui rendre son prestige, répandre la Foi, flétrir les ennemis du Christ. Dès le lendemain, je pris congé d'Arnaud et je suivis Colonna et son équipage. Arrivé à Aquila, je me présentai immédiatement au pape. On ne m'avait pas menti. Célestin V dédaignait les ornements de sa charge et leur préférait la bure grise des célestins. L'homme, décharné par des années de vie frugale, avait le visage lardé de rides. Cependant, une noblesse étonnante se dégageait de son regard humble, doux, aimant. Célestin m'ouvrit grands les bras. Il m'assura à nouveau des prières qu'il avait adressées au Ciel pour ma guérison mais aussi pour que j'accepte de l'aider à guider l'Eglise. "A la gouverner", corrigeais-je. Un sentiment de sympathie s'insinua en moi, plus dangereux que la lame d'un couteau. J'aurais dû haïr celui que je considérais au fond de moi comme un intrus. Toutefois, son dénuement, sa foi simple et rayonnante, sa sincérité aussi m'inclinaient à la pitié et au souci de le protéger. Très rapidement, je pris ma place dans le gouvernement de l'Eglise. Je rencontrai le roi Charles et l'assurai de mon dévouement. Il me fit savoir, sans désavouer le pape, qu'il attendait que l'Eglise s'occupe désormais sans tarder de l'affaire d'Aragon et l'aide à récupérer ses fils pris en otages. Son impatience était grande. Il était victime de son choix, pourtant. La marionnette qu'il croyait avoir installée sur le trône pontifical se révélait, au fil des semaines, tellement inconsistante qu'elle en devenait difficile à manipuler. La relation entre Célestin V et moi était très confiante. Il ne cessait de quérir mes conseils, notamment dans les affaires les plus délicates où se mêlaient le droit, la politique et la religion. Mon influence, réelle, ne parvenait pas, toutefois, à maîtriser l'action erratique du pontife romain. En effet, Célestin passait tour à tour par des phases d'exaltation et des phases d'abattement que rien ne permettait de prévoir. Un jour, par exemple, il annonça brutalement et en négligeant toutes les formes juridiques élémentaires, l'élévation au cardinalat de Castrocielo. Cette décision produisit un malaise tel que tous les cardinaux, même les mieux prévenus à l'égard du pape, manifestèrent leur désapprobation. L'archevêque de Bénévent avait dû supplier le pape de renoncer à cette faveur. Je n'étais pas parvenu, non plus, à dissuader le Saint-Père de réformer brutalement l'ordre des bénédictins. Quant à la politiquer, le pape n'y entendait rien et décevait Charles II dont les affaires étaient immobilisées par l'impéritie du pape. N'y tenant plus, Charles décida, pour mieux agir sur sa créature, de conduire le pape et sa Cour à Naples. Une consternation résignée accueillit ce coup de force. Le roi dut, d'ailleurs, convenir rapidement de l'échec de cette stratégie. Célestin V demeurait incapable de gouverner et passait le plus clair de son temps dans une cellule reconstituée à l'intérieur même du palais royal, le Castel Nuovo, où il logeait. C'est à ce moment, très certainement, que mes sentiments à l'égard de Célestin changèrent. Il m'avait édifié par sa piété. Il m'avait ému par sa solitude. Il m'avait touché par sa sollicitude. Désormais, j'étais souverainement agacé par son abandon, par son refuge exclusif dans la prière comme si Dieu n'attendait pas de nous des actes en fonction de l'état dans lequel sa Providence nous avait placés. L'Eglise allait mal avant l'élection de Célestin, sont état empirait sous son autorité ou ce qui en tenait lieu. Les soutiens du pape commencèrent à faire défaut à la fin du mois de novembre 1294. Seul le petit peuple restait un fervent soutien. Charles II était profondément irrité et misait sur le grand âge du pape afin de pouvoir dégager des perspectives politiques. Les grands ordres étaient mécontents des décisions prises par Célestin V et ce dernier n'arrivait pas à les imposer avec autorité. L'anarchie régnait sur chacune de ces décisions. Les factions "spirituelles" étaient, quant à elles, déçues de ce pape en qui elles avaient placé toutes leurs chimères d'un avènement d'une Eglise de mendiants. Quant aux cardinaux, ils songaient déjà à l'avenir. Et cet avenir m'inquiétait. Charles II avait convaincu Célestin de nommer de nouveaux cardinaux dont la moitié était Français. Pour moi, c'était insupportable. Le roi préparait l'élection d'un pape français et acquis à ses vues. Mais le roi me fit savoir qu'il n'en était rien. Certes, il souhaitait quelques garanties mais il me fit observer que malgré ces nominations aucun camp ne disposait à lui seul de la majorité des deux tiers nécessaire à l'élection du pape. Quant au pape, je le trouvai fort abattu. Usé par la vieillesse, par la lourdeur de sa charge, accablé par les critiques montant de toute part et ne sachant comment y répondre, dépassé par la complexité des dossiers soumis à son arbitrage, Célestin me confia son désir d'abandonner sa charge. Je lui montrai qu'il ne fallait pas prendre de décision hâtive et ce d'autant qu'elle revêtait un caractère tout à fait exceptionnel. Célestin me remercia et salua ma sagesse qui était surtout nourrie du souci d'entourer l'opération des garanties de légitimité afin de préserver le prochain règne...que je comptais être le mien. Célestin confia à trois éminents juristes de la Curie, les cardinaux Bianchi, Lemoine et moi-même, le soin d'explorer la possibilité pour le Chef de l'Eglise de renoncer librement à sa charge. Après quelques semaines de recherches, notre avis unanime fut que le souverain pontife pouvait renoncer au trône de Pierre à condition qu'une constitution apostolique en prévoie les modalités et sous réserve de motifs graves et précis. Le 10 décembre 1294, Célestin V réunit le Sacré Collège et lut un discours que j'avais inspiré en grande partie. Il annonça solennellement son abdication. Puis il déposa ses ornements pontificaux, ne conservant que sa bure et s'en alla, sans un mot, prier dans sa cellule. La stupeur était totale. Pour moi, la route se dégageait, mais la partie n'était pas encore gagnée. Je ne pouvais pas m'appuyer sur un clan mais j'avais des partisans dans chaque parti. Inzaghi me convainquit de la nécessité absolue d'entrer en discussion avec celui qui détenait les clefs de l'élection : Charles II, roi de Naples. Giaccomo Colonna m'assura également que le meilleur chemin pour aller à Rome passait par Naples. Charles m'accorda un entretien quelques jours avant le début du conclave, fixé au 24 décembre. D'emblée, il me demanda conseil pour savoir quel cardinal ferait le meilleur pape. Décontenancé, je repris promptement mes esprits car la partie était serrée. Avec délectation, Charles s'enquit de mon avis sur chaque cardinal susceptible d'être élu. Les noms de Jean Lemoine, Nicolas de Nonancourt, Hugues Aycelin, Giaccomo Colonna furent cités. Pour chacun, je développai une analyse de leurs qualités et de leurs défauts aussi équilibrée que possible. Pour chacun, je conclus à l'inadéquation de la personne à la fonction suprême. Mi-amusé, mi-agacé, Charles finit par me glisser : "Vous ne voyez donc personne ?" - Si, moi ! affirmai-je. Charles hésita mais je ne lui laissai aucun répit. Je développai tout ce qui plaidait en faveur de mon élection. Même mes défauts devenaient des qualités. J'étais rude ? Il fallait de la fermeté dans la grave crise que traversait l'Eglise. J'étais trop indépendant ? Ce serait le meilleur gage d'une collaboration sincère. J'avais trop d'ambition ? L'Eglise en serait exaltée. Charles savait qu'il n'avait pas d'autre personne capable de restaurer le prestige du Siège Apostolique. Et sans ce prestige, Rome n'aurait pas assez de poids pour l'aider dans ses affaires. Le roi s'approcha de moi et mit ses mains dans les miennes en signe du pacte conclu. Le conclave ne dura qu'une journée. Les cardinaux se rallièrent à mon nom. Au cardinal protodiacre qui me posait la question rituelle : "Quo nomine vis vocari ?" je répondis sans hésiter et d'une voix claire "Bonifacio". J'étais enfin pape.