Ses arguments contre la pensée de Mgr Ratzinguer (1/2)
Scrutator Sapientiæ -  2011-01-22 21:02:07

Ses arguments contre la pensée de Mgr Ratzinguer (1/2)

Bonsoir Aigle, Voici ce qu'écrivait Mgr Tissier de Mallerais, dès l'automne 2007. (Source : La Porte Latine : Paris, le 11 novembre 2007 - Centenaire de l'encyclique Pascendi de saint PieX, du 8 septembre 1907 - Symposium Pascendi - Paris, 9, 10 et 11 novembre 2007, sous la Présidence de Mgr Tissier de Mallerais " 3. L’exégèse de Joseph Ratzinger évacue la réalité du mystère de foi Je vais vous présenter l’exégèse de l’Evangile selon le théologien Joseph Ratzinger (quand il était théologien). Voici comment le théologien de Tübingen, dans son livre «Foi chrétienne hier et aujourd’hui» de 1968, réédité sans changement en 2005, en disant qu’il n’avait rien à y changer substantiellement, et il n’a rien changé, interprète trois articles de la foi de notre Credo, qui sont contenus dans l’Evangile : «est descendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité des morts, est monté aux cieux» ; le premier n’est pas contenu dans l’Evangile, mais il est dans la Sainte Ecriture ailleurs. Voyons le commentaire de Joseph Ratzinger, qui était seulement abbé à ce moment-là, sur ces trois faits de la vie de Jésus. Comment comme exégète, comme commentateur de la Sainte Ecriture, il a interprété ces trois faits de la vie de Jésus. 3.1. « Est descendu aux Enfers » : le symbole de la déréliction moderne par l’absence de Dieu Premièrement, «est descendu aux enfers». Vous savez que Jésus est descendu aux limbes pour délivrer les âmes des patriarches de l’ancien testament, des justes qui attendaient la délivrance pour monter au ciel avec lui. Donc Jésus a visité les âmes des limbes. Je cite Joseph Ratzinger : – «Aucun article de foi n’est aussi étranger à notre conscience moderne» (ça c’est la majeure, la thèse). – Antithèse : Mais non, quand même, n’éliminons pas cet article de foi, il représente l’expérience de notre siècle, l’expérience de la déréliction, par l’absence de Dieu dont Jésus-Christ fait l’expérience sur la croix. «Mon Dieu pourquoi m’avez-vous abandonné », a dit Jésus sur la. croix». Il a fait l’expérience de la déréliction par l’absence de Dieu. Eh bien, la descente aux enfers c’est cela. C’est un symbole pour exprimer notre déréliction moderne par l’absence de Dieu. – Donc, synthèse, cet article de foi exprime, je cite, que «Jésus a franchi la porte de notre ultime solitude, qu’Il est entré à travers Sa Passion, dans l’abîme de notre déréliction». Et alors les limbes, visitées par Jésus, eh bien elles sont le signe de ce que, je cite : «là où aucune parole ne saurait nous atteindre, il y a Lui. Ainsi, l’enfer est surmonté ou plutôt la mort qui auparavant était l’enfer, ne l’est plus depuis que dans la mort habite l’amour» (p. 213). Donc voilà une interprétation de la descente aux enfers. L’expérience psychologique de la déréliction par l’absence de Dieu qui va être surmontée par l’amour, c’est la descente aux enfers. 3.2. « Est ressuscité des morts » : la réanimation du Corps de Jésus remplacé par la survie par l’amour Deuxièmement, «est ressuscité des morts». J’explique : – Thèse : l’homme est voué à la mort, Jésus, comme homme était-il voué à la mort ? Ou Jésus peut-il faire exception ? Et moi-même, pourrais-je faire exception ? ça, c’est la thèse. – Antithèse : en fait, cet article de foi correspond au désir de l’amour qui prétend à l’éternité car l’amour est plus fort que la mort dit le Cantique des Cantiques (chapitre 8). Or l’homme ne peut survivre, (désir d’éternité : survivre) qu’en continuant à subsister dans un autre. Soit dans nos enfants, soit dans la bonne réputation, soit dans un autre, cet autre qui Est : le Dieu des vivants. Donc je ne peux survivre qu’en continuant à subsister en Dieu. Je continue, je résume Joseph Ratzinger : «je suis en fait davantage moi-même en Lui que lorsque j’essaye d’être simplement moi-même». Remarquez le platonisme ; je serais plus réel en Dieu qu’en moi-même. Ce serait un peu exagéré. – Synthèse. Je cite : «Jésus en se présentant réellement du dehors aux disciples s’est montré assez puissant pour leur prouver qu’en Lui, la puissance de l’amour s’était avérée plus forte que la puissance de la mort». Donc c’est le triomphe de l’amour sur la mort. Conclusion : La réanimation du corps de Jésus, au moment où Il est sorti du tombeau. Sa sortie du tombeau au matin de Pâques, n’est pas nécessaire. Il suffit de professer la survie du Christ par la force de Son amour. Et cette survie est garante de ma survie après la mort par l’amour. Cela ne me rassure pas sur la réalité de ma résurrection future. Donc on garde le mot résurrection, on professera toujours : Jésus est ressuscité des morts, mais on l’entend comme une survie de Jésus par l’amour. 3.3. « Est monté aux Cieux » : l’Ascension dans le Cosmos ramenée à un lieu psychologique Enfin «est monté aux cieux». Je cite Ratzinger : – «Parler d’ascension au ciel ou de descente aux enfers reflète aux yeux de notre génération éveillée par la critique de Bultmann (un protestant libéral) cette image du monde a trois étages que nous appelons mythique et que nous considérons comme définitivement périmé (p.221) » C’est la thèse : c’est ridicule de croire que Jésus est monté. Un monde à trois étages : l’enfer, la terre et le ciel, c’est dépassé dans la conception de nos contemporains. C’est périmé, du reste,selon la relativité (par Einstein, qui a raison), il n’y a ni haut ni bas». Je continue la thèse, je cite Ratzinger : «cette conception périmée a certainement fourni des images par lesquelles la foi s’est représentée ses mystères». Donc au fond il y a un mystère car la foi a exprimé ce mystère par ces images de Jésus montant. Jésus montant au ciel, dans les nuées, c’est une image que la foi a utilisé pour exprimer un mystère. A nous de le décrypter, ce mystère. Nous avons le symbole, la montée de Jésus dans les nuages, un symbole. – A nous de décrypter ce symbole pour atteindre le mystère : mouvement centripète, mouvement d’analyse ou d’herméneutique. C’est l’antithèse : la réalité, le mystère, c’est qu’il y a deux pôles dans l’existence humaine : le bas et le haut. – Synthèse : Donc l’Ascension du Christ n’est pas dans les dimensions du cosmos, mais dans les dimensions de l’existence humaine. C’est moi qui le formule ainsi. De même que la descente aux enfers représente la plongée dans, je cite : «la zone de solitude de l’amour refusé» et bien «de même l’Ascension du Christ, je cite, évoque l’autre pôle de l’existence humaine, le contact avec tous les autres hommes dans le contact avec l’amour divin si bien que l’existence humaine peut trouver en quelque sorte, son lieu géométrique dans l’intimité de Dieu». Donc, l’ascension du Christ dans le cosmos c’est un symbole qui exprime le lieu géométrique psychologique d’une âme qui s’unit à Dieu. Voyez, rien de physique ni de surnaturel, c’est du psychologique. 4. La méthode moderniste chez Benoît XVI : herméneutique et historisme 4.1. L’occultation par Joseph.Ratzinger de la réalité physique du mystère, le sens littéral étant ignoré Concluons de cette exégèse de Joseph Ratzinger, de ces trois articles du Credo, de ces trois faits évangéliques – c’est une conclusion que je tire – : la réalité physique du mystère n’est pas affirmée, ni décrite, ni commentée. Dans ce livre on ne nous explique pas comment, sous les yeux des disciples, Jésus s’est élevé et a disparu dans les nuages, comme le dit l’Evangile, on ne fait aucun effort pour affirmer ou décrire ou commenter la réalité physique du mystère. Le sens littéral de l’Ecriture est passé sous silence. Il est mis entre parenthèses ; peu importe la réalité historique, l’important c’est que les symboles scripturaires, puis dogmatiques trouvés par l’évangéliste, puis créés par l’Eglise, que ces symboles puissent représenter l’expérience intérieure du croyant du XX° ou du XXI° siècle. La vérité des faits de l’Ecriture, la vérité du dogme, c’est leur puissance d’évocation des problèmes existentiels de l’époque présente.). 4.2. Le récent « Jésus de Nazareth » de Benoît XVI affirme la notion d’évolution dans l’interprétation de l’Ecriture Sainte Je cite Joseph Ratzinger dans l’introduction à son «Jésus de Nazareth» qui est paru cette année, çà, c’est Benoît XVI. Je résume : le Pontife étend l’inspiration scripturaire de l’écrivain sacré au lecteur de l’Ecriture : «Du reste, dit-il, toute parole de poids recèle beaucoup plus que n’en a conscience l’auteur, elle dépasse l’instant où elle est prononcée et elle va mûrir dans le processus de l’histoire de la foi». L’auteur ne parle pas seulement de lui-même, par lui-même, mais il parle en puissance dans une histoire qui va suivre, dans une histoire commune, qui le porte et dans laquelle sont secrètement présentes les possibilités de son avenir (à cette parole). Le processus de relecture et d’amplification des paroles n’aurait pas été possible s’ils n’étaient pas déjà présents dans les paroles elles-mêmes de telles ouvertures intrinsèques. » Donc c’est une autre notion, c’est la notion d’évolution inspirée dans l’interprétation de l’Ecriture Sainte. 4.3. L’exégèse devient un art herméneutique qui réduit les faits fabuleux à des phénomènes psychologiques L’exégèse, c’est-à-dire l’étude et l’interprétation de l’Ecriture Sainte, devient un art divinatoire. On peut deviner ce que l’écrivain sacré n’a jamais voulu dire et n’a jamais dit, il suffit d’imaginer que sa parole contient l’évolution ultérieure de signification qu’elle va subir dans l’Eglise. L’exégèse devient un art divinatoire, l’exégète devine ce que l’auteur sacré n’a ni pensé ni exprimé. L’exégèse est donc un art herméneutique de relecture et d’amplification, nous allons y revenir. C’est surtout un art de création libre d’un sens spirituel de l’Ecriture qui n’est pas fondé sur le sens littéral, parce que le sens littéral est mis entre parenthèses. Mais c’est encore et toujours la voie de l’immanence décrite par saint Pie X dans Pascendi, c’est toujours la transfiguration par l’écrivain sacré de ses sentiments en faits fabuleux, les miracles de Jésus Christ, sa résurrection, son ascension : des faits fabuleux. C’est moi qui le dis mais c’est bien cela. Et en retour, c’est la démythologisation de ces faits fabuleux pour les réduire par la réduction anthropologique et naturaliste à des phénomènes intérieurs de conscience. Voilà pour l’exégèse de Benoît XVI. 4.4. Joseph Ratzinger puise chez Dilthey, le père de l’herméneutique et de l’historisme C’est donc la méthode moderniste. Les dogmes ne sont que des symboles, les faits évangéliques ne sont que des symboles qui évoquent mes problèmes psychologiques. Ensuite pour en arriver à cette évolution des dogmes, il faut faire intervenir un philosophe allemand inspirateur de toute la théologie allemande et donc qui a influé sur Joseph Ratzinger, c’est Wilhelm Dilthey1( 1833- 1911), le père de l’herméneutique et de l’historisme. L’herméneutique c’est l’art d’interpréter les faits ou les documents. Historisme ça veut dire le rôle de l’histoire dans la vérité. Pour Dilthey comme pour Schelling et Hegel, qui étaient des idéalistes, la vérité ne se comprend que dans son histoire, mais alors que pour Schelling et Hegel, la vérité se développe par elle-même, par un processus dialectique que nous avons expliqué, pour Dilthey, la vérité se développe par le processus de réaction vitale du sujet à l’objet, selon le rapport de réaction vitale entre l’historien qui se penche sur des faits historiques et le choc de l’Histoire. Ainsi la richesse émotive de l’historien, ou de celui qui lit l’histoire, sa richesse émotive va enrichir l’objet étudié. A chaque époque, l’histoire se charge de l’énergie, d’émotions des lecteurs et ainsi les jugements du passé sont sans cesse colorés par les réactions vitales de l’historien ou du lecteur. Ainsi les jugements du passé, selon Joseph Ratzinger qui s’inspire de cette thèse, doivent au terme de chaque époque historique (selon Dilthey) être révisés– par exemple au terme de l’époque moderne, 1962, l’arrivée du concile Vatican II, c’était le terme d’une époque, et donc on pouvait et on devait revisiter, réviser tous les faits historiques, les jugements du passé, spécialement sur la religion – pour en dégager les faits significatifs et les principes permanents. Cette rétrospective purifie nécessairement le passé de ce qui s’était ajouté au noyau de la foi et cette révision, cette rétrospective agrège nécessairement à la vérité, le colorie des préoccupations du présent. Donc il y a un double processus dans la relecture du passé qui est la purification du passé, de ses adjonctions adventices, des réactions émotives du passé ou des philosophies du passé et d’autre part, deuxièmement, un enrichissement des faits historiques par la réaction vitale actuelle. 4.5. Le discours du 22 décembre 2005 de Benoît XVI: illustration de l’historisme et de l’herméneutique Ainsi croissent les sciences humaines et la foi ne va pas faire exception selon l’école de Tübingen. La foi va être soumise à cette pensée historiste dont Benoît XVI est un héritier. Voilà ce qu’il dit dans son discours du 22 décembre 2005, le discours inaugural de son pontificat, je cite : «La foi exige une nouvelle réflexion sur la vérité et un nouveau rapport vital avec elle». C’est la même chose : rapport vital, c’est Dilthey. Il continue : «cette interprétation (herméneutique) fut celle de Vatican II, chercher un nouveau rapport vital avec la vérité révélée et cette interprétation vitale doit guider la réception du concile. » Donc le concile a été une interprétation vitale de la foi traditionnelle et il faut selon Benoît XVI continuer à pratiquer maintenant encore, pour recevoir le concile, il faut continuer à faire cette interprétation vitale. Avec quels outils ? Avec les philosophies modernes qui seront, disait Jean XXIII dans son discours d’ouverture du concile Vatican II, qui sont par leurs méthodes d’investigations le grand secours pour exprimer la foi dans sa pureté linéaire et dans un langage adapté à nos contemporains. C’est tout le but de Jean XXIII dans son discours du concile du 11 octobre 1962 que cite Benoît XVI dans sa «quasi» encyclique inaugurale, son discours du 22 décembre 2005. Donc le concile Vatican II avait un double but, et nous sommes tout à fait d’accord sur le fait de ce double but: il fallait purifier la foi de tous ces artéfacts des siècles passés (nous ne sommes pas d’accord bien sûr, c’est le pur modernisme) et l’enrichir de nos propres expériences actuelles. Donc voyez la subjectivité. On offense nos pères dans la foi en disant qu’ils ont dévoyé la foi par leur subjectivité, ce qui est faux, et on va trahir la foi en lui ajoutant notre propre subjectivité. Voilà le « cercle herméneutique », comme dit Hans Georg Gadamer, affirmant que la vérité est toujours colorée de nos préjugés et que le pire des préjugés est de prétendre se défaire de ses préjugés. Alors Joseph Ratzinger applique la méthode de ce cercle herméneutique aux énoncés de la foi, et en même temps le principe d’interprétation de l’immanence du modernisme. Il y a là pour l’Eglise et sa foi une analogie étrange avec le programme communiste pour la société : « Le matérialisme dialectique est ainsi nommé parce que dans sa façon de considérer les phénomènes de la nature, sa méthode de connaissance et d’investigation est dialectique, et son interprétation, sa conception des phénomènes de la nature est matérialiste » (Jean Madiran, La vieillesse du monde, NEL, 1966, p. 148). Chez Joseph Ratzinger, Il y la méthode d’investigation, qui est la dialectique de Hegel et celle de Dilthey, et il y a l’interprétation, qui est le subjectivisme, soit existentialiste, soit personnaliste. Telle est l’herméneutique de Benoît XVI. Nous allons voir. Donc Jean XXIII voulait cela déjà, c’était le but du concile : purifier la foi et l’adapter. Deux mouvements contradictoires en cercle vicieux: Purifier la foi de tous ses artéfacts passés et l’enrichir de toutes nos expériences modernes. 5. L’herméneutique appliquée aux deux dogmes de l’incarnation et de la rédemption Voyons comment Joseph Ratzinger va appliquer cette méthode aux deux ou trois grands dogmes de la foi catholique. C’est l’actualité du modernisme. C’est actuel. 5.1. Le dogme de l’incarnation, revisité par Joseph Ratzinger à la lumière de l’existentialisme de Heidegger Premièrement le dogme de l’incarnation, revisité à la lumière de l’existentialisme. On va se servir de l’existentialisme et on va pratiquer la méthode d’immanence et la méthode de l’historisme. Le principe de l’immanence qui dit que tout vient de l’intérieur (la foi vient de notre intérieur) et la méthode de l’historisme qui dit qu’il y a eu une évolution du dogme, une relecture nécessaire du dogme. Voilà comment se présente le dogme de l’incarnation d’après le théologien Joseph Ratzinger, dans son livre «Foi chrétienne» de 1968, selon thèse, antithèse, synthèse. – La thèse : le philosophe Boèce, qui a vécu de 480 à 526, à la fin de l’Antiquité, a défini la personne, la personne humaine, comme le subsistant d’une nature intellective, permettant de développer le dogme (des deux natures de Jésus Christ en une seule personne) défini au concile de Chalcédoine en 451. Voilà la thèse, c’est classique. Boèce, philosophe chrétien, a éclairci la notion de personne et a aidé à développer le dogme de Chalcédoine. Très bien. – Antithèse : aujourd’hui Boèce est dépassé par Martin Heidegger, existentialiste allemand né en 1889 qui voit dans la personne l’autodépassement de soi-même qui est plus conforme à l’expérience que le subsistant d’une nature intellective. Il préfère l’autodépassement. Nous réalisons notre personne en nous dépassant nous-mêmes, voilà la définition de la personne selon Heidegger. – Conclusion, synthèse : le Christ, l’homme-Dieu, dont nous professons la divinité, dans le Credo, n’a plus besoin d’être considéré comme le Dieu fait homme. Il est l’homme qui, je cite : «en tendant infiniment au-delà de lui-même s’est totalement dépassé et par là s’est vraiment trouvé ; il est un avec l’infini, Jésus-Christ» (page 159). Je répète parce que ça vaut la peine d’être lu. Donc il faut croire en la divinité de Jésus Christ mais, il n’y a plus besoin de le considérer comme le Dieu fait Homme. Non, il faut considérer que, en tendant infiniment au-delà de lui-même, Jésus s’est totalement dépassé et par là s’est vraiment trouvé. Il est un avec l’infini, Jésus Christ. Donc c’est l’homme qui se dépasse, qui devient le surhomme et qui devient divin. Voilà le mystère de l’incarnation réinterprété à la lumière de l’existentialisme et en même temps de l’historisme. On dit que Boèce est dépassé et qu’il faut préférer Heidegger parce que l’expérience de Boèce est dépassée, l’expérience de Martin Heidegger correspond à nos problèmes actuels, à nos problèmes psychologiques actuels : l’autodépassement. L’égoïsme vaincu par l’autodépassement. Jésus Christ a vaincu l’égoïsme, radicalement, en se dépassant infiniment lui-même, en s’unissant à l’infini. 5.2. Le dogme de la rédemption, revu par Joseph Ratzinger selon la dialectique de Hegel et l’existentialisme de Gabriel Marcel Deuxièmement : le dogme de la rédemption, revu dialectiquement selon Gabriel Marcel ; donc on va utiliser la méthode de la dialectique de Hegel et en même temps l’existentialisme chrétien de Gabriel Marcel. On applique la méthode de Hegel et le principe de Gabriel Marcel et toujours bien sûr le principe de l’immanence. Vous allez voir ça. 5.2.1. Saint Anselme voit dans la Croix un sacrifice expiatoire Depuis saint Anselme qui a vécu de 1033 à 1109, saint Anselme de Cantorbéry, la piété chrétienne voit dans la croix de Jésus Christ, un sacrifice expiatoire, c'est-à-dire une satisfaction offerte en justice à Dieu pour compenser les péchés par un acte plus agréable à Dieu que ne lui avaient été désagréables tous les péchés. Question de justice. 5.2.2. Négation, aujourd’hui, du sacrifice de la croix. – C’est la thèse : « Mais, le Nouveau Testament ne dit pas que l’homme se réconcilie Dieu, mais que c’est Dieu qui réconcilie l’homme. » C’est Dieu qui offre à l’homme. Et donc, que Dieu exige de son Fils un sacrifice humain, ce n’est pas conforme au message d’amour du Nouveau Testament. Dieu n’a pas pu exiger de son Fils un sacrifice humain. Du reste l’Ancien Testament interdisait les sacrifices humains. Autrement dit aujourd’hui nous ne pouvons plus accepter que la croix soit un sacrifice expiatoire. C’était bon pour saint Anselme, mais aujourd’hui c’est impossible : selon notre connaissance du Nouveau Testament, le message d’amour du Nouveau Testament nous dit que Dieu ne peut pas exiger le sang de son Fils comme un dieu Moloch assoiffé de sang. Excusez-moi le blasphème, excusez, ce n’est pas moi qui le dis, ce sont des évêques qui ont dit cela, Mgr Huyghe, évêque d’Arras, il y a vingt ans, en appliquant J. Ratzinger, dans l’ouvrage collectif intitulé Des évêques disent la foi de l’Eglise. Alors, voilà cette négation : la croix n’est pas ce sacrifice d’expiation offert par un homme à Dieu, par l’homme Jésus Christ à Dieu son Père. La croix n’est pas un sacrifice expiatoire. – Antithèse: Cette négation dans son absolu, par son absolu, est tellement absolue qu’elle engendre sa contradictoire, c’est-à-dire l’antithèse, selon la méthode de Hegel. Toute une série de textes du Nouveau Testament affirment en effet au contraire la satisfaction pénale offerte par Jésus à notre place à Dieu son Père. On peut citer même Isaïe dans l’Ancien Testament nous décrivant l’homme de douleurs qui porte nos péchés et qui paye l’expiation de notre péché : «c’est nos crimes qu’il portait, c’est pour nos crimes qu’il était défiguré, qu’il était frappé» (Is 53). Saint Isaïe décrivait à l’avance la Passion de Jésus comme un sacrifice expiatoire, et toute l’épître aux Hébreux proclame le sacrifice expiatoire de Jésus sur la croix. – Synthèse : la croix devient : « Jésus a aimé pour nous ». Donc Joseph Ratzinger est obligé par l’absolu même de sa négation, il doit poser la contradictoire quand même. Il y a toute une série de textes de la sainte écriture qui affirment malgré tout que la croix est un sacrifice expiatoire. Voilà le problème, comment sortir de la contradiction ? Enfin comment nier que la croix soit une satisfaction pour nos péchés, une oeuvre de justice opérée par le Christ à notre place pour faire justice à Son Père, pour le péché des hommes ? 5.2.3. La Croix devient : Jésus a aimé pour nous Synthèse de Joseph Ratzinger : Sur la croix, Jésus s’est substitué à nous, c’est vrai. Non pas pour acquitter une dette, ni même payer une peine, mais pour « aimer pour nous ». Donc Jésus sur la croix se substitue à nous, pour aimer pour nous. La croix, c’est : Jésus a aimé pour nous: pour nous qui ne pouvions plus aimer (on ne sait pas bien pourquoi, nous étions loin de Dieu, nous ne pouvions plus aimer). Sur la croix, « le Christ a aimé pour nous » (Foi chrétienne, p. 202). Et donc ainsi la thèse se reconquiert enrichie de l’antithèse. C’est bien la dialectique de Hegel. La vérité doit progresser dans l’histoire par une thèse qui par son affirmation engendre sa contradictoire, l’antithèse, et cette contradictoire vient finalement enrichir la thèse dans une synthèse. Donc la synthèse, voyez, il y a bien une substitution de Jésus Christ, à notre place, sur la croix, mais simplement pour aimer pour nous. Et vous voyez très bien que dans cette dialectique de Hegel, appliquée à la foi, la thèse et l’antithèse sont vraies toutes les deux, bien que contradictoires, sont vraies et font toutes les deux partie de la vérité. Ainsi on accepte la contradiction dans les choses, on ne la résout pas, on l’intègre par une synthèse. Donc la négation du départ, Jésus n’a pas offert un sacrifice expiatoire et puis deuxièmement, il y a quand même toute une série de textes qui disent que la Passion est un sacrifice expiatoire, ça concorde, ça va quand même ensemble, la synthèse, Jésus nous remplace, Il aime pour nous. Il se substitue pour aimer pour nous. Ce n’est pas faux, Jésus a une charité infinie, qui est l’âme de son sacrifice; mais ce n’est pas tout, Jésus a payé durement la peine de nos péchés. Donc l’hérésie consiste dans la négation. L’affirmation est juste : Jésus a aimé pour nous, mais ça ne suffit pas, l’hérésie consiste dans la négation de la peine subie par Jésus volontairement pour nous sur la croix. 5.2.4. La Croix est désintégrée, Jésus est décrucifié Et ainsi voyez, selon Hegel, selon Joseph Ratzinger, cette synthèse, dans le futur, rien n’empêche qu’elle devienne une thèse, qui, par son absolu engendre une nouvelle anti-thèse, qui exigera une nouvelle synthèse et ainsi le dogme pourra évoluer. Notre conception de la rédemption pourra encore évoluer, indéfiniment. Résultat : je vais citer un petit peu Joseph Ratzinger, pour la rédemption, «le sacrifice chrétien n’est autre chose que l’exode du « pour » consistant à sortir de soi, accompli à fond dans l’homme qui est tout entier exode, dépassement de soi par amour. »(p. 203). (Ce sont des catégories existentialistes : la sortie de soi, l’exode.) C’est la dématérialisation de la croix. Voyez au contraire comment saint Thomas affirme la matérialité de la croix et, partant, son efficace : « La chair du Christ est l’hostie la plus parfaite. D’abord parce qu’étant la chair d’une nature humaine, elle était offerte convenablement pour les hommes, et elle est consommée par eux dans le sacrement. Deuxièmement parce qu’étant passible et mortelle, elle était apte à l’immolation. Troisièmement parce qu’étant sans péché, elle était efficace à purifier les péchés. Quatrièmement parce qu’étant la chair de l’offrant lui-même, elle était acceptée par Dieu à cause de la charité de celui qui offrait sa propre chair » (S. th., III, q. 48, a. 3), 5.2.5. La croix nous sauve par pure exemplarité Ensuite, selon Joseph Ratzinger, le mode d’action de la passion reste très vague: la passion du Christ n’opère notre salut ni par mode de mérite (on ne parle pas des mérites de Jésus Christ), ni par mode de satisfaction (on ne parle pas de la peine de Jésus, offerte à notre place), ni par mode de rédemption (on ne parle pas de la rançon de nos péchés), ni par mode de sacrifice (on ne parle pas de sacrifice que dans le sens d’une « adoration »), ni par mode d’efficience, à la manière d’une cause efficiente (on ne parle pas de l’effacement de nos péchés), rien de tout cela que pourtant saint Thomas proclame bien dans sa somme théologique. Non, la passion de Jésus Christ a opéré notre salut par la pure exemplarité du don de soi absolu. Cela veut dire que c’est un exemple extraordinaire de don de soi absolu. Donc en tant qu’exemple de don de soi, la passion opère notre salut. Benoît XVI précisera, dans son encyclique sur l’espérance, que si « l’homme est racheté par l’amour » ( Spe salvi,n. 26), c’est parce que « lorsque quelqu’un dans sa vie fait l’expérience d’un grand amour, il s’agit d’un moment de rédemption qui donne un sens nouveau à sa vie(…) L’homme a besoin d’un amour inconditionnel(…), si cet amour existe, alors et seulement alors l’homme est racheté(…) C’est ce qu’on entend lorsqu’on dit « Jésus-Christ nous a rachetés »(n.26)(…) Celui-là « qui est touché par l’amour commence à comprendre ce qui serait précisément vie (n. 27) ». La rédemption est donc réduite à l’expérience que chacun peut faire de l’amour inconditionnel de Jésus-Christ pour lui, un amour qui change la vie, parce qu’il appelle à l’amour réciproque pour Jésus. « Sic nos amantem, quis non redamaret ? » s’exclame la liturgie à la suite de saint Augustin. Celui qui nous a aimés de la sorte, qui ne l’aimerait de retour ? Ce n’est pas faux mais ça ne peut se réduire à ça. Jésus nous a rachetés au prix de son sang : « Sans effusion de sang, dit saint Paul, il n’y a pas de rémission » (He 9, 22). 5.2.6. Un nouvel âge de spiritualité, un christianisme positif Et je continue à citer Joseph Ratzinger : «A partir de cette révolution dans l’idée d’expiation. (Jésus n’expie pas en payant une peine mais en aimant à notre place, c’est une révolution, dit-il, dans cette idée d’expiation, on ne parle plus de peine ou de pénitence ou de sacrifice, seulement de don de soi et d’amour, c’est quand même plus «valorisant» et positif) et donc dans l’axe même de la réalité religieuse, le culte chrétien et toute l’existence chrétienne reçoivent eux aussi une nouvelle orientation» (p.199). Le culte chrétien et l’existence chrétienne, donc toute la liturgie et toute la vie chrétienne vont être affectés par cette réduction de la rédemption à l’exemplarité et à l’imitation de l’amour. Je vais vous citer quelque chose à ce sujet, c’est la nouvelle messe. M. l’abbé François Knittel nous a montré que les oraisons du nouveau missel ne parlent plus de combat chrétien contre les ennemis, contre soi-même, il n’y a plus de pénitence, il n’y a pas d’expiation, il n’y a plus de mérites des saints à se faire appliquer, il y a juste à imiter et à aimer. Il reste l’amour. Ce n’est pas faux, l’amour c’est l’âme de la pénitence mais on ne peut pas dématérialiser la vie chrétienne et oublier l’aspect pénitentiel, l’aspect quotidien, l’aspect de se vaincre soi-même, de se renoncer, de porter sa croix à la suite de Jésus. C’est ce que Jésus a dit dans l’Evangile. Donc Joseph Ratzinger proposait en 1967 un religion rénovée, plus facile, comme l’expliquait un article anonyme paru en 1969: «A partir du concile s’est propagée dans l’Eglise une onde d’optimisme, un christianisme stimulant et positif, ami de la vie et des valeurs terrestres, une intention de rendre le christianisme acceptable, aimable, indulgent, ouvert, débarrassé de tout rigorisme moyenâgeux, de toute interprétation pessimiste des hommes et de leurs mœurs » (Documentation catholique, 20 octobre 1969, no 1538, col. 1372). Mais Benoît XVI va tenter encore une autre interprétation de la rédemption 5.3. La rédemption relue selon le personnalisme de Max Scheler Selon Max Scheler (l874-1928), disciple de Husserl, la personne n’est pas individuelle et incommunicable comme le voulait Boèce, elle est au contraire plurielle et communicante. Il est de son essence de faire partie d’une communauté qui est un Miterleben, un vivre avec des personnes, une communion d’expérience. Benoît XVI exploite ce personnalisme et celui de Karol Wojtyla, qui est devenu Jean-Paul II, ardent disciple de Scheler . Pour K.Wojtyla, « la personne se constitue par sa communion (Teilhabe, participation) avec d’autres personnes » (Person und Tat, Personne et acte, éd. allemande, Herder, 1981, ch.7, n.9). La personne est relation, ou tissu de relations. Benoît XVI pense de même: « La vie dans le sens véritable, dit-il dans Spe salvi, on ne l’a pas en soi, de soi tout seul et pas même seulement par soi : elle est une relation » (n. 27). Cette relation constitutive de la personne se réalise en particulier avec ceux qui souffrent: « La mesure de l’humanité se détermine essentiellement dans son rapport avec la souffrance et avec celui qui souffre » (n.38). Pour être véritablement homme et pour constituer une société véritablement humaine, il faut « contribuer, par la compassion, à faire en sorte que la souffrance soit partagée et portée intérieurement (…), assumer en quelque sorte sa souffrance de façon qu’elle devienne aussi la mienne ». Cette « souffrance partagée, dans laquelle il y a la présence d’un autre » est amour et consolation (n.38). « L’homme a pour Dieu une valeur si grande que Lui-même s’est fait homme pour pouvoir compatir avec l’homme de manière très réelle, dans la chair et le sang, comme cela nous est montré dans le récit de la passion de Jésus » (n.39). Ce n’est pas faux du tout, puisque saint Paul enseigne qu’en Jésus, « nous n’avons pas un grand prêtre qui ne puisse compatir à nos infirmités, puisque pour nous ressembler il les a toutes éprouvées, hormis le péché » (He 4, 15). Mais Benoît XVI semble réduire la rédemption au partage par Jésus-Christ de notre condition souffrante et malheureuse et à la revanche qu’il prend, par sa résurrection, sur cette condition ; ce n’est plus sa passion qui fait à Dieu son Père justice du péché, c’est la résurrection qui fait à l’homme justice de la souffrance: « Oui, la résurrection de la chair existe. Une justice existe. La révocation de la souffrance passée, la réparation qui rétablit le droit existent » (n. 43). La valeur rédemptrice de la souffrance est complètement élidée par cette fausse justice. Il est lamentable de voir la rédemption vidée de son sens par un pape. Combien sont pleines et fortes, au contraire, ces lignes de saint Thomas d’Aquin : « Que l’homme fût libéré par la passion du Christ, cela fut convenable à la miséricorde et à la justice de celui-ci. A la justice, car, par sa passion, le Christ a satisfait pour le péché du genre humain et ainsi l’homme a été libéré par la justice du Christ. A la miséricorde, parce que, l’homme ne pouvant pas par lui-même satisfaire pour le péché de tout le genre humain (…), Dieu lui a donné un Satisfacteur, son Fils, d’après le mot de saint Paul aux Romains: « (Ceux qui croient en lui sont) justifiés gratuitement par sa grâce, en vertu de la rédemption qui est dans le Christ Jésus, que Dieu a établi propitiateur, par la foi en lui » (Rm 4, 24-25). Et ce fut la marque d’une miséricorde plus abondante, que si le péché avait été remis sans satisfaction » (Somme théologique, III, q. 46, a. 1, ad 3). En effet, par la satisfaction offerte par le Christ, c’est l’homme qui s’est lui-même racheté objectivement, et qui se rachète sans cesse subjectivement en offrant à Dieu ses modestes satisfactions, « qui tiennent leur efficacité de la satisfaction du Christ » (Somme théologique, II, q.1, a. 2, ad 2). Par le Christ, Dieu a donné à l’homme de quoi satisfaire. Ce que l’homme va pouvoir offrir à Dieu pour se le rendre propice, il le reçoit de Dieu, certes, mais il l’offre bel et bien à Dieu : « Nous offrons à votre majesté suprême, de vos propres dons et bienfaits, l’Hostie pure… » (Canon romain, Unde et memores). 5.4. Une négation pire que celle de Luther Tout ce que le Docteur angélique intègre, Joseph Ratzinger le dissout par des oppositions fausses et des négations répétées : « La Bible ne présente pas la croix comme un mécanisme de droit lésé la croix y apparaît tout au contraire comme l’expression d’un amour radical qui se donne entièrement » (Foi chrétienne hier et aujourd’hui, p. 197). « Ce n’est pas l’homme qui s’approche de Dieu pour lui apporter une offrande compensatrice, c’est Dieu qui vient à l’homme pour lui donner» (p. 198). « Le Nouveau Testament ne dit pas que les hommes se réconcilient Dieu, comme nous devrions en fait nous y attendre puisque ce sont eux qui ont commis la faute et non Dieu » (p. l98). « La croix n’est pas l’œuvre de réconciliation que l’humanité offre au Dieu courroucé » (, pp. 197-199). « Nous ne glorifions pas Dieu ne lui apportant soi disant du nôtre » (p.199). « Le sacrifice chrétien ne consiste pas à donner à Dieu une chose qu’il ne posséderait pas sans nous » (p.199) : « Si le texte affirme malgré tout que Jésus a accompli la réconciliation par son sang (He 9, 12), celui-ci n’est pas à comprendre comme un don matériel, comme un moyen d’expiation mesuré quantitativement » (p. 202) : « Il s’est offert lui-même. Il a enlevé aux hommes leurs offrandes pour y substituer sa propre personne offerte en sacrifice, son propre moi » (p. 202). « L’essence du culte chrétien ne consiste donc pas en l’offrande de choses. » (p.202). « Le culte chrétien consiste dans une nouvelle forme de substitution, incluse dans cet amour : à savoir que le Christ a aimé pour nous et que nous nous laissons saisir par lui. Ce culte signifie donc que nous laissons de côté nos propres tentatives de justification » (p. 202). Il y a dans ces négations insistantes une réédition de l’hérésie protestante: Jésus a tout fait, l’homme n’a rien à offrir pour sa rédemption, sinon à aimer. Dès lors le sacrifice de la messe est logiquement rendu superflu et attentatoire à l’œuvre de la croix de Jésus, il est, dit Joseph Ratzinger, une « adoration » (pp. 202 et 204) ; et il n’est assurément pas propitiatoire, puisque les hommes ne se réconcilient pas Dieu, ne rendent pas Dieu propice. Mais à cette hérésie s’ajoute la négation de la valeur expiatoire et propitiatoire des souffrances et de la mort de Jésus en Croix, comme je l’ai montré. Cette négation est une hérésie pire que celle de Luther, lequel, au moins, et avec une force remarquable, professait la foi en l’expiation du Calvaire : « Je crois que Jésus-Christ est non seulement vrai Dieu, engendré de Dieu de toute éternité, mais aussi vrai homme, né de la Vierge Marie; qu’il est mon Seigneur et m’a racheté et délivré de tous mes péchés, de la mort et de l’esclavage du démon, moi qui étais perdu et damné, et m’a véritablement acquis et gagné, non avec de l’argent ni de l’or, mais avec son précieux Sang et par ses souffrances et sa mort innocente, afin que je sois entièrement à lui et que, vivant sous son empire, je le serve dans une justice, une innocence et une liberté perpétuelles, comme lui, qui est ressuscité des morts, vit et règne aux siècles des siècles. C’est ce que je crois fermement » 5.5. Œuvre du Christ ou expérience interpersonnelle ? Lequel des deux est chrétien ? Celui qui affirme avec un souffle puissant l’efficacité des souffrances et du sang du Christ pour effacer nos péchés, ou celui qui, dans une réduction existentialiste et personnaliste, la nie ? Qui donc est le chrétien ? Celui qui confesse l’expiation, la satisfaction, les mérites et l’efficience de la passion de Jésus pour nous délivrer du péché et de l’esclavage du démon, ou celui qui ne voit dans la croix du Christ qu’une preuve touchante d’un extrême amour et un partage consolant de notre condition souffrante ? Certes, la croix nous touche et nous console, mais s’il n’ y a que cela dans la croix, nous avons une rédemption purement subjective, sentimentale, expérimentale, relationnelle, intersubjective . Ne seront rachetés que ceux qui se sentiront touchés, consolés, interpellés au souvenir du don de soi et de la solidarité du Christ. Dans ces conditions, bien peu, alors seraient rachetés. Heureusement, la rédemption authentique est tout objective, comme le dit admirablement saint Thomas, elle consiste dans l’œuvre du Christ, indépendamment de toute expérience qu’on en ait : « Le Christ, en souffrant par charité et par obéissance, a offert à Dieu quelque chose de plus grand que ne l’exigeait la compensation de toute l’offense du genre humain : Premièrement à cause de la grandeur de la charité en vertu de laquelle il souffrait. Deuxièmement à cause de la dignité de sa vie qu’il donnait comme satisfaction, car c’était la vie d’un homme-Dieu. Troisièmement à cause du nombre de ses souffrances et de l’acuité de sa douleur (…) Et voilà pourquoi la passion du Christ fut une satisfaction non seulement suffisante, mais surabondante pour les péchés du genre humain, selon ce texte de l’épître de saint Jean (1 Jn 2, 2) : Lui-même est propitiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier.» Bien sûr, cette rédemption objective, nous avons à la faire nôtre par la foi : « per fidem ejus » (Rm 4, 25). C’est la foi, adhésion de notre intelligence à ce mystère, qui nous en applique l’efficace. Aussi désirable qu’elle soit, l’expérience amoureuse du don de soi de Jésus et de sa solidarité n’est pas la foi et elle n’est pas requise au salut. C’est le propre des modernistes de réduire la foi au sentiment et à l’expérience religieuse. Selon eux, le contenu du dogme peut être mis entre parenthèses par une « épochè » digne de Husserl. Le dogme n’a de valeur que parce qu’il évoque l’état d’âme du croyant et lui apporte la réponse appropriée à ses besoins. L’homme d’aujourd’hui n’a pas besoin qu’on lui rappelle les exigences de la justice divine ; la nécessité de la pénitence lui est étrangère ; l’idée d’expiation lui est terrible, le concept de satisfaction lui est horrible. Les idées d’autodépassement, de sortie de soi (ex-stase), de solidarité, de consolation lui sont plus agréables. Ce sont ses goûts philosophiques actuels. Le principe à suivre est que « la foi demande à expérimenter sur Dieu dans les catégories philosophiques de son époque » (Cf. Joseph Ratzinger, Foi chrétienne, p. 111) ; ou encore qu’il faut sans cesse réaliser « une nouvelle rencontre entre foi et philosophie, plaçant ainsi la foi dans une relation positive et non défensive avec la forme de raison dominante à son époque » (Benoît XVI, Discours à la Curie, 22 décembre 2005. 6. Le Sacerdoce est réduit au pouvoir d’enseignement Donc vous voyez, selon Joseph Ratzinger, à partir de cette idée philosophiquement améliorée de la rédemption, « toute l’existence chrétienne en reçoit une nouvelle orientation et le culte chrétien aussi ». Il enseignait cela en 1967, c’était presque prophétique : deux ans après, la nouvelle messe était instituée par Paul VI et répondait exactement aux thèses du professeur de théologie de Tübingen. La nouvelle messe devient la célébration commune de la foi. Ce n’est plus une chose offerte à Dieu, ce n’est plus une action séparée de celle du peuple, c’est une action de communion interpersonnelle. C’est une expérience commune de la foi, la célébration des hauts faits de Jésus. « Il s’agit seulement de faire mémoire », dit le missel à fleurs des fidèles francophones en 1972. De son côté, parallèlement, le sacerdoce « a dépassé le niveau de la polémique » qui, au concile de Trente, avait rétréci la vision du sacerdoce en voyant dans le prêtre seulement un pur sacrificateur (Session XXIII, décret sur le sacrement de l’ordre). Le concile de Trente avait rétréci la vision globale du sacerdoce, Vatican II a élargi les perspectives. Alors je cite (c’est Joseph Ratzinger) : «Vatican II a, par chance, dépassé le niveau de la polémique et a tracé un tableau positif complet de la position de l’Eglise sur le sacerdoce où l’on a accueilli également les requêtes de la Réforme » (Les principes de la théologie, p. 279). Vous entendez bien : les requêtes de la « Réforme » protestante, qui voyait le prêtre comme l’homme de la parole de Dieu, de la prédication de l’Evangile, un point c’est tout. Ainsi donc, dit Joseph Ratzinger, « la totalité du problème du sacerdoce se ramène en dernière analyse à la question du pouvoir d’enseignement dans l’Eglise de façon générale. »(Les principes, p. 279). Donc, il ramène tout le sacerdoce au pouvoir d’enseignement dans l’Eglise. Il ne va pas nier le sacrifice, simplement il dit : «tout se ramène au pouvoir d’enseignement dans l’Eglise». Donc même l’offrande de la messe par le prêtre à l’autel, doit être relue dans une perspective d’enseignement de la parole de Dieu. Il faut revisiter le sacerdoce, même le sacrifice, même la consécration, ce n’est rien que la célébration des « hauts faits du Christ, son incarnation, sa passion, sa résurrection, son ascension, vécus en commun sous la présidence du prêtre », comme le prétend Dom Botte. On a revisité le sacerdoce. Le prêtre est devenu l’animateur de la célébration et de vécu communautaire de la foi. Ce n’est qu’une parenthèse pour vous montrer comment les idées existentialistes et personnalistes de Joseph Ratzinger, de 1967, sur la rédemption et sur le prêtre, c’est-à-dire sur le Christ prêtre, ont été effectivement appliquées. " (à suivre)