Aux lecteurs de France-Soir Quand un vieux saltimbanque quitte la scène, il fait ses adieux au public, ce qui ne l’empêche pas à l’occasion de réapparaître. Maurice Chevalier, en quelques années, a donné dix représentations d’adieu. J’aurais aimé en faire autant avec mes bons lecteurs de France-Soir qui absorbent avec patience mes élucubrations depuis 1963, c’est-à-dire trente-six ans. J’aurais pondu un de ces jolis textes humoristiques et attendrissants qui font très chic au soir d’une carrière. Or la nouvelle direction de France-Soir m’a fait un cadeau fabuleux et inespéré : elle m’a rajeuni d’un demi-siècle, je veux dire qu’elle m’a flanqué à la porte comme un gamin, un galopin, un apprenti. Tout à coup, j’ai eu dix-huit ans, j’avais remis ma copie comme d’habitude. Au lieu de la publier, on m’a téléphoné que je n’appartenais plus au journal. Il y avait là de quoi être grisé. Toutefois, en me regardant dans la glace, je ne retrouvai pas ma tête de dix-huit ans. Adieu donc, lecteurs de France-Soir. Nous voilà comme Titus et Bérénice, séparés malgré nous. Peut-être que d’autres journaux voudront bien, de temps en temps, héberger mes facéties, prophéties, ronchonnades et que vous retrouverez par-ci, par-là votre vieux troubadour, comme disait Flaubert. Si aucun journal ne veut de moi, j’aurai toujours la ressource d’écrire des romans d’amour avec lesquels je suis sûr de choquer le public actuel, car ils ne seront pas cochons.
Jean Dutourd (Le Monde du 20 juillet 1999).