Peut-on photographier la messe ?
Paul R. - 2010-12-31 15:09:25
Peut-on photographier la messe ?
Le sujet est peut-être éculé, pardonnez-moi si c'est le cas.
Je m'interroge sur l'habitude de plus en plus répandue de photographier la Sainte-Messe, en particulier au moment de l'élévation, mais également durant toute la célébration – de la sacristie jusqu'au parvis de l'église – et d'en diffuser l'image sur la toile. Nous assistons, lors de certaines cérémonies traditionnelles, à une véritable rafale d'« immortalisateurs ». Cette pratique me semble mauvaise à plusieurs égards.
Pour le photographe en premier lieu – tout au moins lorsqu'il s'agit d'un fidèle, ce qui arrive la plupart du temps – qui ne peut faire autrement que de s'extraire en quelque sorte de l'adoration à laquelle il est convié, par la réalisation d'un acte qui a une fin étrangère au sacrement qui a lieu sous ces yeux. À cet instant, une volonté de prendre le mystère comme « à emporter » se trouve nécessairement larvée dans son geste, fût-il le plus discret.
Ensuite, la considération des albums de photographies, où l'on voit l'image devenue si courante d'un prêtre, dont la chasuble est tenue par un servant, qui élève l'hostie, me laisse perplexe. S'il s'agit là d'une forme d'apologétique, que l'on voudrait servie par la contemplation de la beauté, de la grâce, et de la splendeur qui se dégage d'un tel spectacle, c'est, ce me semble, une impasse. Il n'y a ici pas qu'un jeu de mot : l'image devenue rituelle, peut desservir le rite, consacrée, elle peut nuire au sacré. L'ésotérisme est certes étranger à la liturgie catholique, mais la diffusion quasiment universelle de l'image de l'élévation entraine immanquablement une familiarisation de mauvais augure. Ce que l'on considère en présence d'une de ces photographies, ce n'est plus le sacrement, qui lui ne se laisse saisir qu'hic et nunc – et encore, comme mystère, il n'est jamais vraiment compris, mais infiniment à approfondir –, mais son aura esthétique, dans le meilleurs des cas sa signification purement ostensible, image emblématique d'un article de foi : « regarde : Présence réelle ». Je n'entends pas réécrire l'histoire de la liturgie : chacun sait que l'apparition de l'élévation est une nouveauté qu'a connue le Moyen-Âge, et qui a conduit à des dérives quasiment idolâtriques – bagarres pour être le plus près possible et voire la chose... Est-on pourtant bien certain de s'être débarrassé de ces abus ? En outre, on pourrait objecter la tradition d'enseignement par la « bible des illettrés », ou d'invitation à la piété, depuis longtemps répandue, par les images qu'on trouve au hasard des missels. Mais ici, il faut faire deux remarques : il ne s'agissait pas de photographies, et nos photographies ne se trouvent pas dans nos livres de prières, mais étalées sur la toile et au mieux dans un album souvenir. Cette accessibilité réduit à néant le désir que les fidèles avaient de voir le sacrement, qui lui, dans une mesure idéale, n'était pas condamnable. Cette fausse vue leur est désormais offerte. Bien évidemment, il est possible de faire la distinction entre spectacle et réalité, mais il n'est pas sûr que notre regard, quotidiennement habitué à la présence des photographies, soit imprégné de la sainte curiosité de nos ancêtres, et ne perde pas l'occasion de s'ouvrir à l'émerveillement sur les bancs de l'église.
Enfin, il est à noter que cette coutume contribue à placer le centre de la liturgie dans l'ostentation de l'hostie, perçue paradoxalement sans les sens, et à oublier que le sacrement eucharistique, le sacrifice, a lieu pendant la transsubstantiation. La messe devient la servante d'une adoration très en vogue aujourd'hui, etc etc...
Bref, que doit-on penser de la saisie photographique d'un mystère qui justement est celui de la Présence réelle. En face d'une image où l'hostie était le corps du Christ, on se demande : a-t-on voulu photographier Dieu ? N'y a-t-il pas dans cet achalandage de clichés, le risque d'affaiblir la splendeur même que l'on voulait révéler, et également celui de mépriser le sacré, la Présence réelle, sous couvert de sa sur-célébration ? Qui a-t-il de plus omniprésent que la photographie, de plus banal ? Croit-on par ce moyen pouvoir célébrer la célébration, le sacrement, ainsi qu'une œuvre d'art a toujours fait ?
Cela me rappelle les jugements d'un certain poète...
« S'il est permis à la photographie de suppléer l'art dans quelques-unes de ses fonctions, elle l'aura bientôt supplanté ou corrompu tout à fait, grâce à l'alliance naturelle qu'elle trouvera dans la sottise de la multitude (...) Mais s'il lui est permis d'empiéter sur le domaine de l'impalpable et de l'imaginaire, sur tout ce qui ne vaut que parce que l'homme y ajoute de son âme, alors malheur à nous ! » Baudelaire, Salon de 1859
La question réclame sans doute des précisions que j'ignore. Ce n'est peut-être là que mon impression : C'est à l'origine ce déferlement de chasubles, de soutanelles, de surplis, qui montent, suivant la cambrure acrobatique du prêtre jusqu'à l'hostie éblouissante, comme un phare...
...qui désormais s'étale sur nos écrans.
J'attends vos avis et vos éclaircissements
Paul R.