La valse des herméneutiques, où quand les mots sont piégés.
Scrutator Sapientiæ -  2010-12-28 09:16:40

La valse des herméneutiques, où quand les mots sont piégés.

Bonjour Aigle, Merci beaucoup pour votre réponse en forme de clin d'oeil, qui me donne l'occasion de préciser ou de rappeler ma bien modeste et prudente position. A mes yeux, en effet : 1. L'Eglise n'a pas avant tout besoin d'une herméneutique, d'une réduction de fracture seulement en surface, parce qu'elle n'a pas avant tout besoin de sortir d'une ambiguité, vraiment instauratrice de tout un Renouveau, vraiment interruptrice de toute une Tradition, au moyen d'une autre ambiguité, intentionnellement, sinon effectivement, instauratrice d'une articulation, d'une cohabitation, adogmatique, oecuméniste et eudémoniste, entre des éléments traditionnels et un ensemble renouvelé. 2. L'Eglise a avant tout besoin de se réapproprier toute une axiomatique, d'inspiration thomiste, condition sine qua non d'acquisition d'une unité de pensée, nécessaire et préalable, dans l'ordre de l'application, à une unité d'action, unité de pensée et d'action n'étant pas synonyme de standardisation, d'uniformité, mais de reprise de contact, pensée et vécue, avec un optimum d'orthodoxie dans l'ordre de la Foi. 3. Autre manière, non plus dans l'ordre doctrinal, mais dans l'ordre spirituel, de dire exactement la même chose, en réalité : - l'Eglise n'a pas avant tout pour vocation de témoigner, à temps et à contretemps, de sa sympathie pour l'homme moderne, pour le monde moderne, en lui accordant fréquemment le bénéfice de la bonne intention, comme si, par exemple, l'eugénisme et l'euthanasie, qui font partie des "points non négociables", n'intervenaient qu'en contradiction, vis-vis de la civilisation des droits de l'homme, en tant qu'elle est issue de l’anthropologie du Siècle des Lumières, alors qu'ils en sont au contraire l'aboutissement technologique. - l'Eglise a avant tout pour vocation de témoigner, à temps et à contretemps, de sa sainteté, pour la gloire de Dieu et le salut du monde, au bénéfice bien compris et à destination bien comprise de tout homme moderne et de tout le monde moderne, ce qui suppose que l'on se remette à dire des choses à la fois désagréables à entendre et très profitables à écouter, à tout homme et à toute femme, aux catholiques et aux non catholiques, dans l'ordre de la Foi et des moeurs. 4. A présent, deux exemples, pour illustrer voire justifier le titre du présent message : "La valse des herméneutiques, où quand les mots sont piégés". - Il est question, dans Verbum Domini, aux numéros 17 et 18, de la Tradition "vivante" de l'Eglise ; pourquoi donc "vivante" ? Vivante, ce n'est certes pas encore toute une herméneutique, mais c'est déjà toute une qualification, qui donne prise à l'association d'idées logique qui est objectivement la plus importante et influente, au sein et à la tête de l'Eglise, depuis le début des années 1960, la Tradition « vivante » y étant préférentiellement tenue pour synonyme de Tradition changeante et mouvante, dans le cadre de laquelle la pastorale, à savoir le mouvement de transmission, a pris le pas sur le patrimoine, à savoir les fondements à transmettre, ce que l'on peut difficilement contester. Il vous a été dit que la Tradition devait ou pouvait être "vivante" ? Eh bien moi je vous dis que la Tradition n'a pas avant tout à être « vivante », mais qu'elle a avant tout à être connue et comprise, reçue et transmise, dans ses fondements et dans son contenu, et que les instruments, le contenant, qui en conditionnent, à tel ou tel endroit ou moment, la connaissance et la compréhension, la réception et la transmission, ne doivent pas en dénaturer ni en déterminer les fondements ni le contenu, le caractère normatif et objectif, comme nous ne l'avons que trop subi, depuis à présent cinquante ans. J'irai plus loin : que vaut une vitalité, une vivacité, qui serait attribuée à la Tradition "vivante", sans davantage d'accentuation et d'insistance sur la nécessité de subordonner cette vitalité, cette vivacité, à de la solidité dogmatique et à de la validité liturgique ? - Il est question, dans Verbum Domini, au numéro 26, du péché comme non écoute de la Parole de Dieu, ce que je trouve excellent, mais quelque peu contredit par les numéros 117 à 120 de la même exhortation apostolique, consacrés au dialogue inter-religieux et à la liberté religieuse ; je m’explique : S’il est exact de dire que le péché est assimilable à de la non écoute, à une non écoute de la Parole de Dieu, il convient de préciser qu’il s’agit d’un péché contre la Foi, contre l’Espérance et contre la Charité, l’absence de mise à l’écoute allant de pair avec une absence de mise à l’école de la Parole de Dieu ; mais il convient également de préciser qu’il s’agit d’une absence ou d’un déficit de mise à l’école et à l’écoute de la Parole du seul vrai Dieu. Et s’il est vrai de dire que le péché est une forme de non écoute de la Parole du seul vrai Dieu, il n’est certes pas faux de dire que la non écoute de la Parole du seul vrai Dieu est une forme de péché, à commencer par un péché contre Dieu lui-même. Mais alors, pourquoi ne pas tirer parti, tirer profit, du dialogue inter-religieux, pour dire, en toute humilité, en toute simplicité, non seulement aux croyants chrétiens, mais aussi aux croyants non chrétiens, en vue du salut de leur âme, « mettez-vous, vous aussi, à l’école et à l’écoute de la Parole de Dieu ? » L’Eglise n’a-t-elle pas vocation, surnaturelle et théologale, à tenir ce discours là, avec toute la patience et la prudence requises, mais néanmoins à le tenir, dans et pour le monde entier ? 5. Benoît XVI ne dit pas autre chose ? D’une part, je n’en suis pas certain, mais je ne lui fais certes aucun procès d’intention malveillant par principe, d’autre part, il ne le dit certainement pas de cette manière là, mais je ne lui en veux certes pas pour autant, enfin et surtout, qui ne voit ce qui arriverait, s’il le disait ainsi, s'il le disait vraiment ? Qui ne voit qu’une telle vision du "corps de doctrine" théologal ne serait certes pas spontanément acceptée, appliquée, approuvée, par une grande partie du "corps de bataille" épiscopal, chargé, depuis bientôt un demi-siècle, de faire recevoir et de faire transmettre, sur le terrain, un tout autre discours, plus conciliant, un tout autre message, moins dissensuel ? 6. Vous avez compris, je l’espère, ce que je viens d’essayer de faire ; je viens d’essayer de mettre en évidence le fait que, dans le cadre du déploiement stratégique de l’herméneutique du renouveau dans la continuité, - le fait que certains mots, tels que la notion de Tradition « vivante », soient piégés, n’est pas réglé, - le fait que l’on se garde bien d’aller jusqu’au bout des conséquences exigeantes, néanmoins logiques, d’une partie du discours que l’on tient, tel que sur le péché comme non écoute de la Parole de Dieu, n’est pas non plus réglé. 7. J’ajouterai le point suivant : il est question, dans le désormais célèbre discours du 22 décembre 2005, du renouveau dans la continuité de l’unique sujet-Eglise, sujet qui grandit dans le temps et qui se développe, restant toujours le même, l’unique sujet du Peuple de Dieu en marche. 8. Tout cela est évidemment recevable, mais a-t-on le droit de faire remarquer que la question de l’herméneutique du renouveau dans la continuité ne se pose pas tant au contact de l’Eglise-sujet qu’au niveau de la Foi-objet, objet à appréhender et à s’approprier, à connaître et à comprendre, à penser et à vivre, mais aussi à faire connaître et à faire comprendre, à faire penser et à faire vivre ? 9. Dans l’absolu, une même entreprise, tout en gardant le même statut, tout en restant le même sujet, peut très bien se mettre à produire des objets qu’elle ne produisait pas auparavant, ou bien en diversifiant sectoriellement ses activités, en restant sur le même marché, ou bien en modifiant intégralement ses activités, en allant sur un autre marché. 10. La question du renouveau conciliaire, dans sa continuité historico-juridique, statutaire et temporelle, de l’Eglise-sujet, me semble tout à fait seconde, par rapport à celle du renouveau conciliaire, sans consolidation, mais avec fragilisation, - de sa solidité « théorique » ou doctrinale, - de sa fécondité « pneumatique » ou spirituelle. Voilà, je le crois, où nous en sommes, et où nous en sommes tous, par-delà nos divergences d’appréciation sur l’herméneutique du renouveau conciliaire, dans ou sans plus ou moins de continuité. 11. Enfin, je voudrais terminer ce trop long message, en comparant, je ne suis certes pas le premier à le faire, l’herméneutique à la psychanalyse : pourquoi pas, en effet, une herméneutique, mais à condition qu’elle ait une vertu effectivement thérapeutique, en d’autres termes, une vertu curative, qui s’attaque au mal à sa racine, et non une vertu palliative, qui n’en limite que les abus, les excès, les conséquences les plus contestables ou déplorables ? 12. Certaines psychanalyses, nous le savons bien, ont une vertu thérapeutique toute relative, ou bien parce que l’on ne pose pas le problème en termes de maladie, ou, à tout le moins, de mal-être, ou bien parce que, au contact de ce mal-être, on ne fait pas le bon diagnostic, ou bien parce que les entretiens, pour telle ou telle raison, le déroulement, le dispositif, l’inter-action relationnelle, etc, n’ont pas une vertu thérapeutique, mais ont plutôt une vertu prolongatrice. 13. C’est pour cette raison, exposée d’une manière détournée, qu’il me semble que l’Eglise n’a pas avant tout besoin d’une herméneutique, ni d’une psychanalyse, mais d’un examen de conscience ; au demeurant, chacun d’entre nous en a souvent besoin. 14. L’Eglise, en tant que sujet, sera d’autant plus fidèle, qu’elle sera fidèle à la Foi, en tant qu’objet, à (faire) connaître, comprendre, aimer, et dans cet ordre d’idées, il n’est pas démontré aujourd’hui que l’homéopathie est plus efficace, plus opportune, que l’allopathie. 15. D’une part, je suis, comme tout le monde, un homme pécheur, donc sujet à l’erreur, d’autre part, je m’efforce vraiment, quand j’écris sur le FC, d’être le moins péremptoire possible, enfin, j’ai déjà eu l’occasion de dire ici à quelle point une certaine forme d’intransigeance, vis-à-vis de Benoît XVI, me paraît plutôt synonyme d’ingratitude contre-productive. 16. Mais enfin, de même que je crois que la crise dans et de l’Eglise n’a pas été la conséquence d’une génération spontanée, de même, je crois que la résolution de cette crise n’aura pas comme origine une autre génération spontanée, qui dispenserait les représentants et responsables de l’Eglise - sujet d’une réaffirmation, bien plus traditionnelle que rénovatrice, de la nécessité salutaire et salvifique de reprendre contact avec une exigence d’explicitation, ad intra ET ad extra, de l’intégralité, de la radicalité, de la spécificité des fondements et du contenu de la Foi catholique. Et cela passe, je le dis comme je le pense, par une mise en congé ou en retrait d’une réduction, à tout le moins « para-conciliaire », du christianisme catholique, à un personnalisme communautaire, qui est à l’origine de l’introduction du relativisme et du subjectivisme religieux au sein et autour de l’Eglise – sujet, notamment en matière de Foi. Mille excuses pour ce trop long message, j’espère qu’il n’est pas trop approximatif ni inintéressant, merci beaucoup, parce que c’est vous qui m’en avez donné l’idée, et bien sûr bonne journée. Scrutator.