Amos - 2010-12-17 02:29:19
Rez-de-chaussée
Je travaillais à Milan sur un chantier de construction il y a plus de dix ans et j'avais le rare privilège d'habiter dans les parages. A midi je rentrais chez moi à pied pour manger et revenais une heure plus tard. Sur mon chemin je rencontrais un mendiant, un homme aux cheveux blancs, âgé mais pas vieux. La première fois j'avais mille lires en poche, je les lui donnai. A quelques pas devant moi des jeunes avaient répondu à son geste quêteur en se moquant de lui. Je vis sur son visage le déclic musculaire d'une souffrance, le recul sous un coup reçu, c'est pourquoi je sortis mon billet de mille lires. Ainsi tous les jours je passais à l'heure de la pause et lui donnais mille lires. Puis je ne le vis plus. Finalement je m'aperçus qu'il se cachait sur mon passage pour ne pas me retirer cet argent. Ce fut donc lui qui me fit la plus grande charité, celle de me laisser avec mille lires de plus, lui qui eut un geste secret d'affection pour l'ouvrier fripé de midi. Et cela ne veut rien démontrer, mais dire seulement comme est infini entre deux êtres humain le degré d'attentions qu'ils peuvent échanger en se rencontrant au bord d'un trottoir, à ras de terre.
Erri De Luca , Rez-de-chaussée, Rivages poche, 1996/ traduit par Danièle Valin
Rez-de-chaussée est mon seul point de vue sur le monde. Je n'ai regardé aucun panorama, je ne suis monté sur les épaules de personne, je ne me suis pas mis sur la pointe des pieds. Je n'ai eu que ma taille pas très haute, d'homme. Mon Rez-de-chaussée contient aussi des fantômes de Naples, des aventures d'ouvriers, une paroi rocheuse, quelques mois de l'hébreu de la Bible, une agitation de rue : des pensées sur le Sud, sur l'abstinence, sur les bêtes, et un souvenir affectueux du Quichotte.