« Comme à vingt ans ! » C’était la réponse immuable, enjouée que nous faisait le Père Maffre lorsqu’on lui demandait - « Alors, Padre, comment ça va ? » - « Comme à vingt ans ! ». Si l’évêché perd aujourd’hui l’un de ses prêtres les plus typiques et les plus accomplis, le 8ième R.P.I.Ma, quant à lui, pleure un aumônier qui fut un « monument » de bonté et de charité chrétiennes. Maurice Maffre naquit sur la commune de Lacaze aux confins du Sidobre et des Monts de Lacaune le 28 juin 1926 … Cette année 1926 fut un bon cru, aimait-il préciser, puisqu’elle vit naître la Reine d’Angleterre, le Président Giscard d’Estaing et plus près de nous Pierre Fabre et Jacques Limouzy. Ses parents étaient de modestes fermiers. Dès l’âge de six ans il les aidait en gardant les brebis et les vaches. Dans un opuscule intitulé « Lou Païs » (le Pays) où il relate sa vie, il écrit « Le matin, avant de sortir les bêtes, j’allais voir s’il n’y avait plus de rosée. Pour m’en assurer, j’allais au bout du pré frotter l’herbe avec le dos de la main. Quand je vois que de nos jours on laisse les vaches dehors nuit et jour, même en hiver » ! Au printemps 1937, il a dix ans et demi : c’est la vocation soudaine, l’appel de Dieu. Je le cite : « Un jeudi de printemps, l’imprévisible, l’inattendu se produisit. A la sacristie, mon curé me demanda : Maurice tu ne voudrais pas être prêtre ? Ce fut comme un coup de massue et en même temps j’étais sûr que Dieu le voulait et qu’il m’appelait ». « J’allais confier ce secret à ma mère qui lavait la lessive à l’étang, dans le pré tout blanc de gelée blanche. Je revois encore la joie, l’émotion de mon père lorsque je lui confiais ce secret, alors qu’il revenait de labourer. Tout de suite tous les deux m’ont dit : « Sé bos (si tu veux)!» Alors que j’avais espéré qu’ils refuseraient pour que je puisse les aider de plus en plus dans les travaux agricoles. Maurice Maffre effectue ses études secondaires jusqu’à la troisième au petit séminaire de Prat-Long, près de Vabre puis jusqu’en terminale à Barral de Castres. Sa vocation se confirme : il sera prêtre. En 1944, il intègre le Grand Séminaire d’Albi. Mais en 1946 il doit effectuer son service militaire : il l’accomplit à Alger au 15ième Régiment de Tirailleurs Sénégalais. Mais avant de partir, il a un peu d’appréhension car on lui a rapporté qu’il arrivait dans l’Armée que les prêtres et futurs prêtres soient humiliés par des cadres imbéciles. Ses maîtres d’Albi lui conseillent de se présenter comme étudiant en Théologie. Le premier adjudant qu’il rencontre, ignore ce mot impressionnant. Maurice devient son chouchou. En 1947 il retrouve le Grand Séminaire. Il est ordonné prêtre en 1950 et affecté à Saint Sulpice dont il rapporte que le guide prévenait malicieusement les visiteurs qu’il y avait à Saint Sulpice trois clochers et 200 cloches … ce qui s’écrivait deux sans cloche. Comme le tout jeune prêtre a goûté au scoutisme, l’évêque lui demande de bien vouloir exercer les fonctions d’aumônier au camp militaire situé à l’ouest de la ville. Il découvre le Pèlerinage militaire de Lourdes auquel il restera fidèle aussi longtemps que son état de santé le lui permettra. En 1952 il y fait la connaissance du Père Jégo le célèbre aumônier des parachutistes d’Indochine. Le Père Jégo est accompagné de 1500 paras venus de Bayonne et de Mont de Marsan qu’il a conduits sur le Chemin de Croix au-dessus de la basilique. A la station numéro 10, le Père Jégo se tourne vers ses ouailles : « En signe de contrition pour nos péchés et en signe d’amour pour le Christ qui nous aime tant et qui a versé jusqu’à la dernière goutte de son sang, nous nous mettons tous à genoux et nous embrassons la terre ». Le Père Maffre est tout étonné de voir ces 1.500 paras sans exception se prosterner pour embrasser la terre de Lourdes. En 1954, il est muté à Castres et affecté à l’église Saint Jacques. Comme cette dernière paroisse comprend les deux casernes de la garnison, l’évêque lui demande d’exercer les fonctions d’aumônier auprès des artilleurs du quartier Fayolle et les cavaliers du quartier Drouot. En août 1963, le 8ième R.P.I.Ma arrive de Nancy. Pour sa chance, il hérite des services du Père Maffre qui sera son aumônier jusqu’en 2003. Quarante années de sacerdoce pendant lesquelles il va devenir l’ami très cher de plus de vingt mille parachutistes. Son lieu de prédilection est bien entendu la compagnie d’instruction où les jeunes recrues font leurs premiers pas. Il est souvent à leurs côtés, dans les chambrées ou au foyer. Il les soutient, les rassure, les console, les conseille. Il sait leur parler car, dit-il : « au fond de tout être humain, il y a un enfant qui garde la nostalgie de sa mère ». Pendant les week-ends il organise des excursions aux alentours de Castres avec une préférence inavouée pour son Sidobre natal … « le plus beau pays du monde ». Il profite aussi des stages qu’effectuent nos jeunes à Pau pour y être brevetés parachutistes. Il fait découvrir Lourdes à ceux qui le souhaitent, source immense, pour lui, de joie et de satisfactions. Beaucoup de volontaires le suivent, même un adjudant musulman, originaire de l’Inde : « Vous savez, mon Père, les musulmans respectent Marie car elle est la mère du prophète Jésus. Je veux voir comment elle est célébrée par les catholiques ». Il lui arrive même un jour d’assister à un miracle. Un matin, il entend quelqu’un courir derrière lui « Padre, Padre, je suis guéri ! » Il reconnaît un sergent-chef ancien d’Indochine « Comment cela, tu es guéri ? » « Eh oui Padre, je suis guéri. Regardez ». Il lui montre une cicatrice que lui a laissée une balle reçue dans le ventre. Depuis 1953 cette cicatrice ne s’est jamais refermée. Elle a tout le temps suppuré. « Alors comme vous nous avez expliqué qu’il y avait des miracles à Lourdes, de bon matin j’ai plongé dans la piscine miraculeuse. Regardez la plaie s’est refermée ». - « Oui je vois, dit le Père Maffre, mais jamais ton miracle ne sera reconnu car il n’y avait pas de témoins officiels ». - « Alors là, Padre, je m’en fous complètement. Du moment que je suis guéri ». Notre Padre n’étant pas aumônier militaire titulaire mais simplement contractuel, il ne peut pas accompagner le 8ième R.P.I.Ma, lorsque celui-ci est engagé en Opérations Extérieures. Toutefois, le régiment va, à chaque fois qu’il le pourra, contourner l’interdiction en invitant le Père Maffre pour une quinzaine de jours. Une première fois pour Noël 1978 au Sud Liban. Ayant visité les hauts lieux de la chrétienté en Proche Orient, il nous rejoint et nous fait son compte-rendu : nous n’oublierons jamais son regard émerveillé d’enfant d’avoir pu mettre ses pas dans ceux du Christ en empruntant les chemins que Celui-ci avait parcourus. On le retrouve au Tchad où des photos quasi compromettantes le montre, affublé comme un Touareg. Il est aussi au Cambodge en tenue légère et à Sarajevo, un peu plus couvert. A chaque fois, l’annonce de son arrivée-surprise déclenche chez les parachutistes une vague de joie. Tout le monde veut l’avoir à sa « popote ». Pardonnez-moi cette outrance verbale en cette enceinte sacrée mais partout il est accueilli comme le Messie. Dans la garnison, il a deux distractions : la belote et « la prière du matin » . Il prend ses repas au mess des sous-officiers et il les prolonge volontiers le soir par une partie de belote qu’il perd rarement. Un jour, un jeune sous-officier s’enhardit à lui dire : « Padre, vous gagnez tout le temps … si je ne vous connaissais pas, j’aurais l’impression que vous trichez. - Oh pitiou, tu sais bien que je ne triche pas. Je suis tout simplement renseigné ! - Mais vous êtes renseigné par qui ? - Par le Bon Dieu, pardi : j’ai une ligne particulière de chef à chef avec Lui ! » Médusé, insensible à l’humour du Père Maffre, le jeune sous-officier rompt le combat sous un faux prétexte. Sa deuxième distraction est « la Prière du matin », certains mardis. Le lundi soir il fixe rendez-vous à ses ouailles pour le lendemain à 5 heures 30. « Diantre, se dit-on, 5 heures 30 ? c’est une prière pour moines ? A leur grande surprise le lendemain matin les ouailles prennent place dans quelques voitures qui se mettent en convoi pour rejoindre le village d’Alban, aux confins de l’Aveyron. Alban est un gros bourg agricole où, certains mardis, aux heures crépusculaires, se déroule le marché aux bestiaux. Les maquignons, affaires conclues, se retrouvent au restaurant pour déguster le tripoux. En l’occurrence, pour les ouailles, la prière se limite au Bénédicité devant un plat fumant qui s’annonce succulent.C’était cela « la prière du matin » qui aura marqué bien des officiers et des sous-officiers. En ce moment même, le Père Maffre frappe à la porte du Paradis. On ne peut pas imaginer que le Bon Dieu et Saint Michel lui en refusent l’accès. Si ce saint homme n’y est pas admis, alors cela signifierait qu’il y a peu de chance pour les autres. Mais le voici qui frappe à la porte. Le Bon Dieu lui ouvre et l’accueille. « Ah ! c’est vous Padre ? Comment allez-vous ? » « Comme à vingt ans, mon Père ! » Adieu Padre Eloge funèbre du Père Maffre ancien aumônier du 8ième R.P.I.Ma en la Cathédrale Saint Benoît de Castres le vendredi 19 novembre 2010
Ne le connaissant pas personnellement, je ne peux en en faire l'apologie, mais en ces temps où les aumôniers (surtout militaires) de cette trempe sont trop rares, il pourrait être un bon exemple...