Le combat spirituel <EM>in hora mortis</EM>
origenius -  2010-11-20 17:18:08

Le combat spirituel <EM>in hora mortis</EM>

"C'est alors que la mort, justement parce que la vie a été inaccomplie, apparaît comme un gouffre" Maurice Zundel (A l'écoute du silence) "Mais lorsque viendra ce qui est parfait, ce qui est partiel sera aboli." 1 Co 13,10 Existe-t-il des symptômes, ou des combinaisons de symptômes typiques de l'agonie ? C'est là une question dont la médecine, je crois, discute encore. Reste cependant, qu'au sens propre et actuel du mot - sens hérité des XVIe-XVIIe siècles -, la mort signe l'agonie. Autrement dit, une agonie sans mort n'en serait point une. Du moins, pas une vraie : manquerait l'ultime symptôme, la mort. Reste aussi que si la mort est à l'agonie nécessaire, la réciproque n'est pas vraie. Bien que le cas soit moins fréquent, on connaît des morts pour cause de maladie, ou de vieillesse, sans agonie. Car celle-ci est une action, une lutte, un combat. Or il est des fins de vie où cette dernière paraît tant consentir à la mort qui l'attend que tout doucement elle lui cède la place, sans lui opposer, du moins en apparence, la moindre résistance. Mais le plus important, pour l'instant, n'est pas là : il est que l'agonie est fondamentalement un temps d'opposition, un temps où la mort et la vie croisent le fer. De ce caractère "antagoniste" de l'agonie, le mot français lui-même parle bien, qui vient des mots latins : agere "agir, contraindre" et agonia "angoisse", et, par delà, des mots grecs : agon "lutter" et agônia "combat". L'étymologie est ici très précieuse qui déjà indique que l'ultime affrontement se développe sur deux fronts au moins : le front physique, celui du corps, car les luttes évoquées par ces mots sont d'abord les siennes et le front psychique, celui de l'âme, puisque l'angoisse est présente. Dans le registre physique, avant même d'être là, l'agonie s'annonce par des signes qu'il faut bien déjà considérer comme des marques de défaite : l'état général se détériore, le mourant refuse de s'alimenter, il souffre d'agitation, ou bien il somnole... Puis viennent les symptômes extrêmes : baisse du tonus musculaire, râle agonique, pauses respiratoires, troubles de la circulation... Dans le registre psychique, quelques-uns des signes annonciateurs d'une fin imminente sont, par exemple, le refus de parler, le regard fixé au plafond, ou bien le repliement en position fœtale, le froissement convulsif des draps... Mais, dans cet ordre psychologique, il s'avère que la conscience de la mort prochaine peut induire des modifications caractéristiques longtemps avant que ne sonne l'heure de l'agonie physique. Nombre de travaux en témoignent, dont les plus connus sont, certainement, ceux d'Élisabeth Kübler-Ross. Ils contribuent à authentifier la notion d'une agonie psychique particulière, indépendante de celle du corps, puisqu'elle serait provoquée non tant par la proximité même de la mort, que par la seule idée de celle-ci. Quoiqu'il en soit, cette agonie se développerait suivant un processus en cinq phases successives dont l'ordre est d'habitude invariant. Ces phases, dont les quatre premières se déroulent sur un fond d'angoisse spécifique, sont de nos jours bien connues. Tout d'abord une phase de dénégation, lors de laquelle le sujet nie qu'il doive mourir bientôt. Puis une phase de colère, de révolte : contre Dieu, la société, la famille, les médecins ... Suit d'ordinaire une phase de marchandage, au cours de laquelle le mourant tente de gagner du temps en faisant semblant de croire qu'il peut négocier un délai avec le destin. Vient ensuite une phase de dépression, d'abattement : le sujet sait maintenant qu'il est irrémédiablement condamné à brève échéance. Enfin, ce temps d'accablement doit normalement déboucher sur une dernière étape : celle de l'acceptation, laquelle peut s'exprimer de différentes façons, de la résignation forcée à l'attente sereine pleine d'espérance. Le lecteur trouvera une étude détaillée de ces cinq stades dans le célèbre ouvrage d'E. Kübler-Ross : Les derniers instants de la vie (Paris, Labor et Fides, 1996) Du fait de savoir s'il convient de parler d'agonie (psychique) à propos de ce processus en cinq temps, on peut légitimement discuter. Aussi du fait de savoir si, dans les derniers temps, on cerne mieux la réalité en distinguant deux agonies, l'une physique et l'autre psychique. Ou bien en considérant l'agonie comme un processus unique, affectant la totalité de l'être, et se répercutant sur ses deux modalités existentielles : psychique et somatique. Dans une perspective anthropologique, l'essentiel toutefois me paraît être ailleurs. Je le vois en ceci, que l'alternative précédente suggère déjà clairement : l'agonie aurait autant de dimensions ontologiques que l'être qu'elle achève. Ou bien encore : il y aurait autant d'agonies que de composantes fondamentales de la personne. Donc deux, puisque cette personne, ainsi que l’expérience et la science le prouvent, existe à deux niveaux. L'un matériel, physique, sensible : le niveau du corps. L'autre immatériel, psychique, intelligible : celui de la psyché, du mental, de l'âme. Et l'on imagine sans peine la nature des deux combats que déclenche l'approche de la mort. Le combat psychique, mené par l'âme qui, avant d'accepter l'inéluctable, fait tout son possible pour alléger l'angoisse qui l'étreint. Le combat physique, conduit par l'organisme qui, dans un corps à corps désespéré, fait aussi tout son possible afin de parer les attaques de la mort qui le dévore. Et bien sûr il ne faut pas tenir les buts poursuivis par ces deux combats pour distincts. Ils sont un et même. Savoir repousser la mort et prolonger la vie de la personne aussi loin qu'il se pourra. Ces deux combats se conçoivent donc aisément. Et ils apparaissent bien comme les seuls qu'un individu tissé de chair et d'âme puisse mener. Leurs principaux indices - qui sont d'ailleurs le plus souvent des indices de défaite - sont connus : certains viennent d'être cités. Par qui, par quelles instances de la personne ces combats sont-ils menés ? Comment le sont-ils ? Contre qui et pourquoi ? Voilà, enfin, autant de questions auxquelles les lignes qui précèdent montrent que nous pouvons répondre sans trop de difficulté. Mais alors, si les mots ont un sens, quel est ce combat spirituel - donc différent des deux précédents - dont les grandes traditions religieuses, et notamment le christianisme, affirment qu'il acquiert dans les derniers temps une importance et une gravité en tout point exceptionnelle ? Quel est ce combat spirituel in hora mortis, que certains prêtres savent toujours observer* et dont les soins palliatifs modernes suivent la trace sous forme d'une souffrance spirituelle, qu'ils distinguent des souffrances physiques et psychiques, et qu'ils éprouvent si souvent tant de peine à alléger ? Oui, quel est ce combat ? Quel est son enjeu ? Par qui, et contre qui, est-il mené ? Telles sont les questions auxquelles les lignes qui suivent désirent apporter un début de réponse. Ceci à l'aide notamment des anciens Artes moriendi qui, sur ce sujet, continuent, comme nous le verrons, d'apporter des lumières incomparables. * Cf., par exemple : J. M. GARRIGUES, A l’heure de notre mort. Accueillir la vie éternelle, Paris, Ed. de l'Emmanuel, 2000 La première chose dont il faut être certain est que la notion de combat spirituel n'est pas toujours pertinente. Et lorsqu'elle l'est, il importe de bien apercevoir le "rapport au temps" d'un tel combat. Au vrai, la question est délicate. On me pardonnera de la présenter sur un mode simplifié. Dans une civilisation, telle la civilisation occidentale actuelle, dont l'épistémè officielle affirme que l'enfant, en l'état où il sort du ventre maternel, - donc déjà pourvu d'un psychisme et d'un corps humains en actes (et non seulement virtuels) -, est de ce fait un être ontologiquement achevé, le concept de combat spirituel n'a pas de sens. En effet, d'après le paradigme anthropologique dualiste retenu par notre société, l'homme ne connaît qu'une seule naissance, et il n'a nul besoin afin de se parfaire, de s'achever, de s'accomplir, de se réaliser, de passer par une nouvelle et deuxième naissance. La première suffit, qui le dote déjà des deux composantes ontologiques, physique et psychique, nécessaires à le définir en totalité et sans reste, quand bien même il lui resterait à développer encore ses aptitudes naturelles. Or, la notion de combat spirituel n'acquiert de sens que là où l'épistémè anthropologique affirme, au contraire, que l'homme adulte, l'homme achevé, est un être non pas tissé de deux substances ontologiques, le corps et l'âme, mais de trois : le corps, l'âme et l'esprit. Et qu'en conséquence, pour accéder à sa plénitude, il doit consentir à passer par une transformation, par une métamorphose, en tous points équivalente à une deuxième naissance. L'enjeu du combat spirituel est précisément cette seconde naissance par laquelle l'homme s'éveille à sa dimension spirituelle, c'est-à-dire donne vie à son esprit qui, jusque là, n'était qu'une simple virtualité, une simple possibilité. Comment concevoir cet "esprit", c'est là ce qui ne peut guère être développé ici.* * Sur ce sujet cf., par exemple : M. Fromaget, L’homme tridimensionnel, Paris, Albin Michel, 1996. Ou encore, du même : Dix essais sur la conception anthropologique "Corps-Âme-Esprit", Paris, L'Harmattan, 2000 On se contentera de noter les trois points que voici dont la connaissance suffira à l'intelligence du présent propos. Le premier est que, si le corps est le lieu de l'âme - celle-ci anime le corps et elle est ici-bas inconcevable sans lui -, l'âme est le lieu de l'esprit - celui-ci la spiritualise, ainsi que le corps, et il est ici-bas inconcevable sans eux. À quoi s'ajoute que l'esprit peut se concevoir en des termes comparables au corps et à l'âme. Le corps, en effet, ouvre sur le monde sensible et permet d'agir dans ce monde. L'âme, elle, ouvre sur le monde psychique et permet d'agir sur lui. L'esprit, lui, ouvre sur le monde spirituel - le monde des essences et des vérités ultimes, le monde des Idées de Platon, le "Royaume des cieux" de l'Évangile - et il permet d'agir dans ce monde. À noter aussi que l'esprit et l'amour (non pas l'amour sentimental, mais spirituel, celui qui veut, pour soi, ou pour l'autre, un éveil à l'esprit toujours plus grand) sont inséparables et comme consubstantiels. Le second point est qu'en acquiesçant à son esprit, en naissant une nouvelle fois, l'homme réalise le sens de sa vie. Laquelle ne lui a été donnée que pour cela, c'est-à-dire pour qu'il devienne l'être qui, de toute éternité, l'attend et en qui seul il trouvera la plénitude de son éclat, son accomplissement et sa joie. Ainsi, on le voit, la seconde naissance est en bien des points comparable aux métamorphoses du monde animal par la magie desquelles les chenilles se transforment en papillons, les têtards en salamandres, les larves en imagos. La vie dont bénéficie l'imago humain, qui est donc l'homme achevé, l'homme parfait, c'est-à-dire parfaitement fait, contrairement à la vie larvaire, qui est seulement partielle, relative et temporaire, est une vie totale, absolue, éternelle. Tel est donc le fruit de la seconde naissance : l'accès à cette vie. Nous devrions écrire : l'accès à la Vie. Le troisième point, enfin, est que cette naissance, par laquelle l'homme naturel se transforme en homme spirituel - l'homme extérieur, en homme intérieur, dit saint Paul est un processus qui se heurte à d'immenses résistances. Il comporte, en effet, la disparition de la larve, la mort de l'homme extérieur, lequel s'oppose farouchement à cette éventualité, donc à la venue de l'homme intérieur qu'il tente d'asphyxier par tous les moyens. Ce en quoi la métamorphose spirituelle humaine se différencie des métamorphoses naturelles et animales car on ne sache pas que les larves affectionnent d'étouffer leurs imagos, les chenilles les papillons. En ces termes, le combat spirituel est donc celui-ci : celui de l'homme intérieur qui, dès avant même son actualisation, œuvre de toutes ses forces pour voir le jour et celui de l'homme extérieur qui s'ingénie à transformer cette naissance en avortement. Qu'en est-il du "rapport au temps" de ce combat ? Lui appartient-il d'être nécessairement concomitant de l'agonie ? Assurément non. Le combat spirituel n'a pas pour objet, comme les deux autres - celui du corps et celui de l'âme - de prolonger la vie naturelle, celle de la personne partielle, bio-psychique, et donc d'éviter sa mort, laquelle doit être conçue comme la première mort. Non, nous le savons son objectif est la venue et la vie de l'homme intérieur, de l'homme total, spirituel. Il est par suite d'éviter sa mort, qui est la seconde mort. Mort bien plus redoutable que la précédente, parce que totale et définitive comme la Vie qu'elle supprime, alors que la première n'est que partielle et temporaire, de même aussi que la vie naturelle qu'elle clôt. D'autre part, si par la force des choses, la seconde naissance doit bien sûr avoir lieu après la première, rien ne dit que cette tâche si nécessaire à l'accomplissement de la vie doive, pour débuter, attendre que la mort montre le bout de son nez. Bien au contraire, l'expérience montre que dès la fin de l'enfance et même avant pour les âmes d'élite, l'être humain est tout à fait à même de connaître un éveil spirituel décisif et, en conséquence, les affres du combat spirituel qui en est l'inévitable corollaire. Mieux même : nombre d'arguments psychologiques, qu'il n'est pas possible de présenter ici*, montrent que l'âge normal de cet éveil est à situer au début de l'adolescence. Il y a enfin le fait capital que la seconde naissance, contrairement à la première, n'est pas un processus limité dans le temps. Certes, comme elle, elle connaît un début dans le temps. Mais sa fin est hors du temps. Cette naissance, qui conduit à l'achèvement, n'est paradoxalement jamais achevée. Elle n'est jamais acquise, mais toujours une tâche. Laquelle constitue, comme nous le savons, la raison et le but de la vie naturelle ou biologique et doit se poursuivre tout au long de celle-ci. * Cette question est abordée dans l'étude : "Gymnase, Lycée et Académie" in Dix essais sur la conception anthropologique "Corps-Âme-Esprit", op. cit. En sorte que le combat spirituel qui nous intéresse, loin d'être par nature un combat de dernière heure, un combat propre au temps de l'agonie, s'avère être le combat de toute une vie. Si ce combat est si souvent évoqué à propos de l'agonie, c'est simplement parce que l'imminence de la mort - laquelle en cela se montre bonne mère - a pour effet d'activer les forces favorables à la venue de l'homme intérieur. Et donc, par contre coup et hélas ! celles qui s'y opposent. Cette activation est particulièrement cruciale pour les chrétiens, puisque leur religion affirme que l'avènement de l'esprit ne peut avoir lieu qu'en cette vie même et, qu'en aucun cas, il ne saurait ni commencer, ni se poursuivre, après la première mort. Le combat spirituel in hora mortis revêt de ce fait dans le christianisme un caractère dramatique, qu'il n'a pas dans les traditions religieuses qui admettent que tout n'est pas joué à l'instant de la mort biologique et donc que le combat spirituel peut continuer, voire même commencer, dans l'au-delà. De telles traditions proposent souvent des "Livres des morts", c'est-à-dire des livres contenant toutes les instructions utiles au défunt pour qu'il remporte les combats qui l'attendent dans l'au-delà. Ces ouvrages, contrairement aux Artes moriendi du christianisme, sont conçus pour être lus, non pas aux mourants, mais aux morts. Tels sont par exemple le Livre des morts égyptien et le célèbre Bardo Thödol des tibétains. Combat sans rapport essentiel avec la mort partielle, avec la première mort, la mort naturelle. Combat se déroulant pratiquement tout au long de la vie biologique. Combat intensifié par l'approche du trépas. Combat dont l'enjeu est presque inimaginable, puisqu'il ne connaît d'autre issue que la Vie éternelle ou la Mort éternelle, la vie divine ou la seconde mort, qui est une mort totale, définitive*. Tel se présente donc le combat spirituel. Mais c'est maintenant vers les Artes moriendi eux-mêmes qu'il faut que nous nous tournions si nous voulons connaître les phases, les armes et les pièges de ce combat alors qu'il se déroule dans les derniers temps de la vie, moment où, nous l'avons dit, il connaît une intensité exceptionnelle. Les Artes moriendi, ouvrages conçus et rédigés par des gens d'Église, sont des opuscules illustrés dont la grande période de diffusion remonte à la seconde moitié du XVe siècle. Aussi appelés "Livrets de la Bonne Mort", leur objet essentiel (mais sans doute pas le seul) est d'aider les chrétiens à bien mourir, c'est-à-dire à mourir nés à eux-mêmes, éveillés à leur être essentiel, à leur plénitude "corps, âme, esprit", et en conséquence assurés d'échapper à la mort éternelle (ou à la damnation). * Pour différentes raisons, le christianisme moderne préfère considérer la seconde mort, non comme un anéantissement mais comme condamnation à l'enfer éternel. Certes, l'Ars moriendi médiéval n'ignore pas les aspects physiques, corporels, de l'agonie, non plus que ses aspects psychologiques ou mentaux. Mais son propos est ailleurs : il est d'aider efficacement le mourant à déjouer les forces qui s'opposent à sa libération spirituelle, forces qui sentant la dernière heure approcher s'activent avec une rare énergie. Les Artes moriendi sont de véritables "Traités d'arts martiaux" qui enseignent les secrets du combat spirituel in hora mortis. A ma connaissance, aucun ouvrage équivalent n'est venu les remplacer. À quoi s'ajoute que les forces dont ils traitent étant aussi permanentes et invariantes que celles structurant le cosmos, leur propos demeure éminemment actuel. Examinons donc le contenu de ces livres, non sans avoir au préalable dit un mot de leur présentation. Dans leur version courte, la plus caractéristique, les Artes moriendi sont tous conçus de la même manière. Soit un ouvrage d'une trentaine de pages, dont le cœur est composé de dix textes et dix gravures qui exposent et illustrent cinq tentations fondamentales : celles auxquelles tout mourant se trouve inévitablement confronté et qu'il doit absolument vaincre avant de mourir s'il veut être sauvé et recevoir en partage la vie éternelle. Chaque texte est illustré par une gravure qui est placée en regard. Ces dix gravures sont très stéréotypées : elles ne varient pratiquement pas d'un Artes moriendi à l'autre. Toutes représentent le mourant dans son lit, en train d'assister aux combats acharnés que se livrent les anges et les démons, lesquels, sous ses propres yeux, se disputent son âme. Chaque gravure contient deux ou trois banderoles de texte qui paraissent sortir de la bouche des participants et contiennent quelques mots résumant leur pensée. Ces gravures ne sont pas là à titre décoratif mais afin de servir de support de compréhension et de méditation aux illettrés. À chaque tentation correspondent donc deux textes, chacun assorti de son illustration. Le premier dévoile les arguments et menaces déployés par les démons afin de renforcer les certitudes de l'homme extérieur et de bloquer ainsi la venue de l'homme intérieur. Le second donne la parole aux anges qui expliquent au mourant comment contrecarrer les attaques démoniaques et accélérer ainsi la deuxième naissance. L'imagerie des anges et des démons paraît certes aujourd'hui désuète, mais ceci ne doit point gêner, puisqu'ils incarnent des énergies parfaitement réelles et toujours actives. La partie centrale de l'ouvrage est précédée d'une introduction illustrée par une gravure. Cette introduction avertit le moribond de la gravité de l'enjeu : "la mort de l'âme, qui est la plus horrible, et à éviter, car l'âme est plus précieuse et noble que le corps" (sic). L'ouvrage se termine par un épilogue qui expose et commente la victoire chèrement gagnée. Cette victoire est illustrée par la fameuse douzième gravure qui représente simultanément la première mort (le mourant a maintenant les yeux fermés) et la seconde naissance qui permet d'échapper à la seconde mort. La "naissance au ciel" du défunt est représentée sous la forme d'un enfant, ou d'un petit homme nu, qui sort de sa bouche. Celui-ci est accueilli au ciel par les anges. Un cierge allumé, placé entre les mains jointes du mort, symbolise son entrée dans la vie éternelle. Le texte précise que la dernière parole, ou la dernière pensée, du mourant doit être : "Seigneur, entre tes mains, je remets mon esprit". Il s'agit là de la reprise des dernières paroles de Jésus sur la croix (Lc 23,46). On notera qu'il s'agit bien de l’esprit, non pas de l’âme. Le mot esprit est précisément à entendre ici, comme très souvent, dans son sens métonymique. C'est-à-dire dans ce sens qui, en l'occurrence, désigne le tout par sa partie caractéristique. Soit donc l'homme achevé, l'homme "corps, âme, esprit", par son "esprit". C'est lui que représente l'enfant nu - le puer aeternus - de la gravure. Quelles sont donc, d'après l'Ars moriendi, les cinq terribles épreuves, les cinq tentations horrifiques auxquelles le mourant, s'il ne consent à la seconde mort, doit absolument échapper ? Bien sûr, ces tentations sont exposées dans les termes de la foi chrétienne. Mais ainsi que nous l'avons déjà suggéré, et nous y reviendrons, cela ne limite en rien leur portée : elles sont, dans leur essence, véritablement inhérentes à la nature humaine. La première tentation est celle "contre la foi" (de fide). Elle est la tentation du "doute". Le Christ ayant à plusieurs reprises affirmé au cours de sa vie terrestre que quiconque "croit en lui a la vie éternelle", Satan et ses démons n'ont de cesse d'effondrer cette foi en démontrant au mourant que ce sont là des propos incertains, que la vérité est autre que ce qu'en dit l'Église, que personne n'est revenu de la mort, que tout prouve que le sort des croyants et des incroyants est identique, etc. La seconde tentation est celle du "désespoir" (de desesperacione). Le propos des démons est ici de convaincre le moribond qu'il a commis durant sa vie terrestre tant de fautes impardonnables, tant de péchés mortels, qu'il est irrémédiablement condamné à d'atroces et d'éternelles souffrances. La troisième épreuve est celle de la "colère", de la révolte (de impaciencia). Elle est imposée au malheureux agonisant par des démons qui tentent notamment de le persuader que toutes les souffrances qu'il endure, et qui peuvent être atroces, sont totalement injustes et parfaitement inutiles. Le quatrième assaut est celui de "l'orgueil", de la fierté injustifiée (de vana gloria). Celui-ci est particulièrement traître qui guette le mourant qui n'est pas tombé dans les précédents combats et qui s'en attribue seul le mérite. Le piège est ici celui du contentement de soi, celui de la prétention. Y tombe celui qui considère que la vie éternelle lui est un dû, alors qu'elle est toujours un don. La dernière tentation est celle de l'avidité, de l'appropriation, de "l'avarice" (de avaricia). Elle est celle d'un attachement excessif aux choses et aux plaisirs temporels. Aux créatures aussi : à la famille, au conjoint, aux amis... Le danger vient ici de passions et de liens affectifs si puissants que leur rupture ne pourra être obtenue qu'au prix d'un arrachement infiniment douloureux dont la perspective est insupportable. Les Artes moriendi présentent ces tentations dans cet ordre précis, mais ils ne disent pas explicitement qu'il faille le considérer comme chronologique, ni non plus qu'il corresponde à une échelle de gravité ou de dangerosité particulière. Il semble s'agir d'un simple ordre d'énumération. D'autre part, on le voit, cette liste des cinq dernières tentations, une fois remarqué que la gourmandise et la luxure sont des passions d'attachement, s'avère très proche de la célèbre séquence des "Sept péchés capitaux". Celle-ci recense les grands vices, les principales pulsions et inclinations coupables qui infectent la nature humaine depuis la chute originelle et dont tout homme venant en ce monde doit, hélas ! assumer le fardeau. Ces sept péchés (orgueil, colère, avarice, envie, tristesse, gourmandise, fornication) sont autant d'armes ou d'angles d'attaque dont le Malin use à tout instant de la vie de l'homme afin d'empêcher ce dernier de naître à lui-même, je veux dire : à la vie de l'esprit. Les cinq tentations, par suite les cinq combats recensés par les Artes moriendi ne sont donc en rien caractéristiques de l'agonie. Ce que laisse d'ailleurs parfaitement entendre l'introduction de ces livrets qui présente le temps de mourir comme un temps d'activation intense de combats préexistants : "Car les mourants subissent de bien plus grandes tentations et attaques qu'ils n'en ont jamais eu auparavant, et particulièrement de cinq façons, comme on le verra" (sic). Nous retrouvons donc ce constat : le combat spirituel de l'agonie n'est pas spécifique. Serait-il néanmoins nécessaire ? N'y aurait-il pas d'agonie sans un tel combat ? Rien ne permet de l'affirmer. Ni l'Ars moriendi, ni la clinique moderne du mourir. Nous l'avons dit : celui dont la sensibilité, les convictions et l'expérience de vie sont foncièrement et définitivement dualistes, celui dont l'homme intérieur, dès ses premiers frémissements, a été repoussé, maltraité, avorté, celui-là n'a pas à craindre un combat qui n'aurait pour lui aucun sens, puisqu'il l'a, en quelque sorte, déjà gagné (ou perdu, sous l'angle de l'esprit). Et la réalité de l'accompagnement montre bien que de tels cas existent. Mais, à l'inverse, elle témoigne aussi de ce que la logique permettait d'attendre. Savoir que de rares personnes sont sur le chemin de leur éveil spirituel si avancées qu'elles ne sont plus en rien concernées par les tentations qui guettent l'homme ordinaire. Et elles non plus ne connaissent pas d'agonie spirituelle. Les derniers instants de nombreux saints témoignent de cela. Ainsi donc, deux catégories de mourants n'ont rien à redouter du combat spirituel in hora mortis : ceux qui l'ont déjà définitivement perdu et ceux qui l'ont déjà définitivement gagné. Mais revenons, un instant, aux cinq attaques campées par l'Ars moriendi médiéval, afin de tirer de ce dernier le meilleur enseignement qu'il se peut. Une première lecture pourrait donner à penser que les Artes moriendi, dont le vocabulaire, les concepts et les significations appartiennent au christianisme, ne concernent en définitive que les seuls chrétiens. Car, enfin, sur cinq attaques, trois ne paraissent devoir nuire qu'à de seuls baptisés. Car le doute en question vise en priorité la foi en Jésus-Christ. Le désespoir est celui du pécheur qui croit à l'Enfer. L'orgueil, enfin, est de croire que le Paradis vous est dû. Si donc la colère et l'attachement représentent certes des épreuves susceptibles de nuire à quiconque, tel ne serait pas le cas des trois dangers qui précèdent. Leur formulation donne, en effet, à croire qu'ils ne peuvent nuire qu'à de seuls croyants. Il est vrai, à comprendre les Artes moriendi en restant au ras du texte, qu'il en est bien ainsi. Mais s'enfermer dans le cadre d'une herméneutique aussi limitée serait témoigner d'une profonde méconnaissance du phénomène religieux et des réalités spirituelles. Car ces dernières ont une existence universelle. Et malgré que les catégories et symboles religieux soient spécialement conçus pour mieux les exprimer et agir sur elles, elles savent aussi parfaitement se dire sans eux. Ce dont témoigne amplement la clinique de l'accompagnement actuel des mourants, qui voit si fréquemment ces derniers en proie à un doute, un désespoir et un orgueil que l'on pourrait qualifier de "laïques". Un doute, qui ne vise plus la foi en Dieu, mais qui sape toutes les valeurs sur la base desquelles le mourant a construit sa vie terrestre. Un désespoir, qui n'est plus d'avoir péché devant Dieu mais, par exemple, d'avoir agi à l'encontre de la morale humaine, ou encore d'avoir mené une vie oiseuse et stérile. Un orgueil, enfin, qui n'est plus de croire mériter la vie éternelle, mais de croire que l'on a dépassé la peur de la mort, ou bien que l'on saura mourir avec une parfaite dignité. En sorte que, nous le voyons, nonobstant sa formulation chrétienne, il convient de conférer à l'enseignement des Artes moriendi une portée tout à fait générale. La symbolique des démons et des anges doit être aussi bien comprise. Certes, nous n'avons nullement besoin - pour admettre la pertinence des "Livrets de la Bonne Mort" - de croire à l'existence de ces incorporels. On peut, par exemple, et c'est là la manière de nombreux psychologues et psychanalystes, voir dans les démons et les anges de seuls symboles figurant quelque tendance ou pulsion, quelque force de caractère ou faiblesse de tempérament, quelque énergétique psychique bonne ou mauvaise. En ces termes, l'Ars moriendi éclairerait les modalités selon lesquelles cette énergétique serait activée par l'approche de la mort. Une telle compréhension a bien des arguments. Elle est bien sûr celle des tenants de l'anthropologie dualiste qui ne peuvent faire autrement que de réduire le spirituel au psychique, l'esprit à l'âme. Mais elle est aussi parfaitement recevable par la conception ternaire. Du moins en ce qui concerne les démons, en qui elle verra tout à la fois des traits de l'homme extérieur et psychique et des moyens par lui utilisés pour empêcher la venue de l'homme intérieur. Quant aux anges, qui symboliseraient aussi bien des qualités et des vertus de ce dernier, que des forces mobilisées pour faciliter sa naissance, il faut bien leur accorder de désigner des énergies qui n'appartiennent pas ou pas seulement à la psyché, puisqu'elles œuvrent à l’avènement de l’esprit. Une telle façon de voir, pour pertinente qu'elle soit n'est cependant pas fidèle en tous points à la symbolique de l'Ars moriendi. Car celle-ci est insistante pour montrer que, non seulement les forces signifiées par les anges, mais aussi les forces démoniaques, sont en très grande part extérieures à la personne du mourant. D'après elle, ces forces ne seraient pas seulement des impulsions en provenance de l'inconscient personnel. Elles viendraient de plus loin. Raisonner en ces termes confère beaucoup de poids à la notion "d'inconscient collectif" qui, comme chacun sait, est au cœur de la psychologie analytique de C.G.Jung. Cette dernière invite plus précisément à considérer les démons et les anges comme des "archétypes". C'est-à-dire comme des figures, des formes innées, qui sont comme imprimées dans le psychisme de l'espèce, et à travers lesquelles œuvrent des forces transpersonnelles. Certaines agiraient systématiquement afin que le sujet devienne celui qui de toute éternité l'attend et qui est lui-même : ce sont là les forces angéliques. Et d'autres, qui sont les démoniaques, feraient tout pour empêcher cet accomplissement. Certains analystes, les plus prudents, admettent l'existence de ces forces inscrites dans la nature humaine sans toutefois se prononcer sur l'origine de cette inscription. D'autres, sensibles à la conception religieuse traditionnelle (qui est celle de l'Ars moriendi) inclineront à penser qu'à travers ces forces s'expriment et agissent des intelligences non-humaines. Quoiqu'il en soit, la notion d'archétype ne paraît pas exiger que l'on se prononce à ce sujet. Ce en quoi elle est recevable par tous et ce pour quoi elle me paraît être, aujourd'hui, la plus excellente pour accorder aux Artes moriendi toute l'importance qu'ils méritent. Et aussi bien entendre ce qu'ils disent. De l'objectif et des moyens, des intentions et des arguments qui sont ceux des démons, nous avons déjà une idée suffisamment claire. De la cause défendue par les anges aussi. Mais pas des armes et de la manière de combattre qu'ils préconisent au mourant. Or, sur ce sujet, ils lui donnent deux leçons capitales. La première, implicite, est qu'il ne saurait éviter les combats qui s'offrent à lui. Il ne s'agit nullement pour lui de les ignorer, de les fuir, mais bien au contraire de leur faire face, ceci avec courage et détermination. La seconde porte justement sur l'art de faire face, et cette leçon n'est pas ordinaire. En résumé elle est celle-ci : en fin de vie, la meilleure manière de lutter contre le Mal n'est pas de se retourner contre lui, pour chercher à le repousser et l'anéantir mais, au contraire, de se tourner vers le Bien, pour accroître et vivifier ce dernier. En effet, les anges de l'Ars moriendi ne discutent pas, ne contestent pas point par point, et pied à pied, les insinuations délétères des démons. Ils ne cherchent pas à convaincre le mourant de l'inanité, ou du caractère illusoire, de leurs attaques. Non, face aux suggestions venimeuses et mortifères des démons, ils se contentent de déployer sous les yeux du mourant les splendides vertus de l'esprit. Celles-ci ne sont autres que celles énumérées par Saint Paul écrivant : "Le fruit de l'esprit est : amour, joie, paix, patience, bonté, générosité, fidélité, humilité, tempérance" (Ga 5, 22-23). Ou encore : "Maintenant donc, demeurent la foi, l'espérance, l'amour, ces trois-là ; mais le plus grand des trois c'est l'amour." (1 Co 13, 13)*. *Deux des meilleures illustrations que l'on puisse trouver du travail des démons et des anges de l’Ars moriendi sont les deux récits d'agonie de Tolstoï que l'on trouvera dans La mort d’Ivan illitch et Maître et serviteur. La qualité et la précision de cette illustration constituent un fait surprenant. Je lui accorde toute l'importance qu'il mérite dans Naître et Mourir, Anthropologie spirituelle et accompagnement des mourants, Paris, F.X. de Guibert, 2007. C'est ainsi que face au démon du doute se dresse l'ange de la foi, de la fidélité (de fides : foi), face au démon du désespoir se dresse l'ange de l'espérance, face au démon de la colère se dresse l'ange de la patience, face au démon de l'avarice se dresse l'ange de la générosité, face au démon de l'orgueil se dresse celui de l'humilité. Et les attributs si précieux de ces anges admirables appartiennent aussi à l'amour. Car, comme l'écrit l'apôtre en fin de son hymne inoubliable : "L'amour est patient, serviable est l'amour, il n'est pas envieux, l'amour ne fanfaronne pas, il ne se gonfle pas, il ne fait rien d'inconvenant, il ne cherche pas son propre intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas compte du mal ; il ne se réjouit pas de l'injustice, mais se réjouit de la vérité. Il supporte tout, croit tout, espère tout, endure tout." (1 Co 13, 4-7) L'amour et l'esprit sont un, nous l'avons dit. On remarquera que saint Paul précise ceci qui souvent étonne : "(l'amour) ne tient pas compte du mal". Pour ma part, si j'avais à situer le plus précieux de l'enseignement adressé par l'Ars moriendi au mourant qui s'apprête au combat spirituel ultime, je le placerais dans le rappel de cette vérité. De façon à ce que, loin de lutter contre l'homme extérieur, loin de ressasser, déplorer, dénigrer les limites, les fautes et les vices de l'homme qu'il était - et qu'il est encore pour une part -, loin de tenter de corriger les imperfections de ce dernier, il travaille au contraire de toutes ses forces, avant qu'il ne soit trop tard, à déployer et faire siennes les grandes qualités de l'esprit. Et à ainsi donner vie à l'homme intérieur qu'il sera - et qu'il est déjà pour une part - et qui, seul, lui permettra de traverser la mort dans la joie, l'espérance et la paix. Michel Fromaget Article de la revue Contrelittérature (n° 22) Michel Fromaget, anthropologue social, est Maître de Conférences à l'Université de Caen. Auteur de nombreuses études de thanatologie et d'anthropologie spirituelle - en particulier Corps Âme Esprit. Introduction à l'anthropologie ternaire (Albin Michel, 1991). Parmi ses plus récents ouvrages : Désarroi et Modernité ou l'âme privée d'esprit (Mercure Dauphinois, 2007), Naître et Mourir. Anthropologie spirituelle et accompagnement des mourants (F.X. de Guibert, 2007) et Éros, Philia, et Agapè. Nouveaux essais d'Anthropologie Spirituelle (Éditions Romaines, 2008).