le cardinal Biffi règle ses comptes dans un ouvrage
jejomau - 2010-11-18 18:09:16
le cardinal Biffi règle ses comptes dans un ouvrage
Aujourd'hui sort dans les librairies italiennes la nouvelle édition, augmentée, des mémoires du cardinal Giacomo Biffi, 82 ans, milanais, archevêque de Bologne de 1984 à 2003.
Dans la première édition, le cardinal critiquait l'ingénuité de Jean XXIII, les fruits négatifs du concile Vatican II, les silences sur le communisme, les "mea culpa" de Jean-Paul II et bien d’autres choses encore....
Voici trois extraits repérés par Chiesa
CONCILE ET "APRÈS-CONCILE" (pp. 191-194)
"Pour apporter un peu de clarté dans la confusion dont souffre aujourd’hui la chrétienté, un préliminaire incontournable est de faire avec le plus grand soin une distinction entre l’événement conciliaire et le climat ecclésial qui en a été la suite. Il s’agit de deux phénomènes différents et qui demandent une évaluation différenciée.
Paul VI a cru sincèrement au concile Vatican II et à son importance positive pour la chrétienté tout entière. Il en a été un protagoniste décisif, qui en a suivi les travaux et les discussions avec une attention de tous les jours et qui l’a aidé à surmonter ses difficultés de parcours récurrentes.
Il s’attendait à ce que, en raison de l’engagement commun de tous ceux qui portaient le charisme apostolique et du successeur de Pierre, une époque bénie de vitalité accrue et de fécondité exceptionnelle commence tout de suite à faire du bien et à apporter du bonheur à l’Église.
Au contraire “l’après-concile”, dans beaucoup de ses manifestations, lui a apporté des préoccupations et des déceptions. Alors, avec une admirable franchise, il a fait part de son affliction ; et la lucidité passionnée de ses propos a frappé tous les croyants ; du moins ceux dont la vision n’était pas trop perturbée par l’idéologie.
Le 29 juin 1972, jour de la fête des saints Pierre et Paul, il en arrive à affirmer, dans une improvisation, qu’il a «le sentiment que, par quelque fissures, la fumée de Satan est entrée dans le temple de Dieu. Il y a le doute, l’incertitude, la problématique, l’inquiétude, l’insatisfaction, la confrontation. On ne fait pas confiance à l’Église… On croyait qu’après le concile viendrait une journée de soleil pour l’histoire de l’Église. Au contraire, ce qui est venu, c’est une journée de nuages, d’obscurité, de recherche, d’incertitude… Nous croyons que quelque chose de préternaturel (le diable) est venu dans le monde pour troubler, pour étouffer les fruits du concile œcuménique et pour empêcher l’Église d’exprimer par un chant sa joie d’avoir repris pleinement conscience d’elle-même». Voilà des propos douloureux et sévères sur lesquels il n’est pas difficile de réfléchir.
Comment a-t-il pu se faire que, à partir des déclarations légitimes et des textes de Vatican II, on en soit arrivé à une situation si différente et si éloignée ?
La question est complexe et les raisons sont multiformes ; mais il ne fait aucun doute qu’est également intervenu un processus d’aberrante “distillation” (si l’on peut dire), qui a extrait, du “donné” conciliaire authentique et contraignant, une mentalité et une mode linguistique tout à fait hétérogènes. C’est un phénomène qui affleure çà et là dans “l’après-concile” et qui continue à se manifester de manière plus ou moins explicite.
Pour nous faire comprendre, nous pourrions nous aventurer à présenter schématiquement le processus de cette étonnante “distillation”.
La première phase consiste en une approche discriminatoire des textes conciliaires, qui distingue d’une part ceux qui sont acceptés et que l’on peut citer et d’autre part ceux qui sont inopportuns ou tout au moins inutiles, qu’il convient de passer sous silence.
Dans la seconde phase, on reconnaît comme un précieux enseignement du concile non pas ce qui a été formulé en réalité, mais ce que la sainte assemblée nous aurait donné si elle n’avait pas été entravée par la présence d’un grand nombre de pères conciliaires rétrogrades et insensibles au souffle de l’Esprit.
Dans la troisième phase, on insinue que la véritable doctrine du concile n’est pas celle qui a été effectivement formulée et approuvée canoniquement, mais celle qui aurait été formulée et approuvée si les pères conciliaires avaient été plus éclairés, plus cohérents, plus courageux.
Avec une telle méthodologie théologique et historique – elle n’est jamais formulée de manière aussi claire mais elle n’en est pas moins implacable pour autant – on imagine facilement le résultat qui en découle : ce qui est adopté et valorisé de manière presque obsessionnelle, ce n’est pas le concile qui a été effectivement célébré, mais (pour ainsi dire) un “concile virtuel” ; un concile qui a sa place non pas dans l’histoire de l’Église, mais dans l’histoire de l’imagination ecclésiastique. Et quiconque se hasarde, même timidement, à ne pas être d’accord reçoit la qualification infamante de “préconciliaire”, quand il n’est pas carrément rangé parmi les traditionnalistes rebelles ou les intégristes exécrés.
Et puisque, parmi les “distillats frauduleux” issus du Concile, on trouve également le principe selon lequel il n’y a désormais plus d’erreur qui puisse encore être condamnée au sein du monde catholique si ce n’est celle de pécher contre le devoir prioritaire de compréhension et de dialogue, il devient difficile aujourd’hui, pour les théologiens et les pasteurs, d’avoir le courage de dénoncer avec vigueur et ténacité les poisons qui sont en train d’intoxiquer progressivement l’innocent peuple de Dieu."
UN CARDINAL ET UN PAPE PRENNENT LA DÉFENSE DES JUIFS (pp. 360-362)
"Le 4 novembre 1988, les juifs de Bologne ont eu, à juste titre, l’idée de commémorer publiquement les infâmes et honteuses lois antisémites de 1938, à l’occasion de leur 50e anniversaire. De tout mon cœur et avec une totale conviction, j’ai voulu manifester à cette occasion, au nom de toute l’Église de la ville, ma pleine adhésion, en assistant personnellement à la cérémonie commémorative qui a eu lieu à la synagogue, où j’ai été accueilli avec beaucoup de cordialité et où j’ai pris part à la prière.
Cette circonstance m’a rappelé les événements de cette lointaine année 1938, qui m’avaient particulièrement frappé déjà alors, même si je n’avais pas encore onze ans.
À ce moment-là les lois antijuives – qui avaient été précédées par diverses publications à caractère pseudo-scientifique relatives à la “race”, approuvées par le régime quand il ne les avait pas carrément commandées – s’abattirent à plusieurs reprises sur la nation italienne stupéfaite. Pour ne citer que celles dont j’ai quelque connaissance, un décret-loi du conseil des ministres, publié le 1er septembre, commença à interdire aux étrangers d’origine juive de résider de manière permanente sur notre territoire. Le 2 septembre, un autre décret-loi chassa les enseignants et élèves de race juive de toutes les écoles du royaume, de toute nature et de tout niveau. Le 10 novembre, les juifs furent exclus, toujours par décret-loi, de tout emploi dans l’administration, dans les organismes paraétatiques et dans les services municipaux. Et nous n’en étions qu’au début des persécutions, qui devinrent par la suite de plus en plus nombreuses et dévastatrices.
Notre peuple, qui avait été pris par surprise, était désorienté et effrayé, lorsque soudain, à Milan, une voix s’éleva – c’était la première et elle resta la seule – celle d’un homme qui eut le courage de prendre ouvertement ses distances par rapport à tant de folie.
Le 13 novembre, pour le début de l’Avent selon le rite ambrosien, le cardinal Schuster prononça du haut de la chaire de sa cathédrale de Milan une homélie qui, dès les premiers mots, au lieu de se référer au contexte liturgique, aborda immédiatement le sujet qui lui tenait le plus à cœur :
«Une espèce d’hérésie est née à l’étranger et s’insinue un peu partout ; non seulement elle porte atteinte aux fondements surnaturels de l’Église catholique mais, en matérialisant dans le sang humain les concepts spirituels d’individu, de nation et de patrie, elle refuse à l’humanité toute autre valeur spirituelle. Elle constitue ainsi un danger international qui n’est pas moins grave que le bolchevisme lui-même. C’est ce que l’on appelle le racisme».
Il est difficile, aujourd’hui, de se rendre compte de l’impression provoquée par ces propos qui critiquaient la pensée et le comportement d’un gouvernement qui, depuis des décennies désormais, ne supportait même pas la plus faible expression d’un désaccord. Ils ne restèrent pas confinés à l’atmosphère solennelle d’une cathédrale comble : ils furent imprimés dans la "Rivista Diocesana Milanese" [Revue Diocésaine Milanaise] et, deux jours après avoir été prononcés, ils furent publiés par "L’Italia", le quotidien catholique qui entrait dans nos maisons. À Rome, dans les milieux fascistes, on commença à demander une rétractation ou, au moins, un net changement d’orientation du journal, avec la menace (dans le cas contraire) d’une suppression sans appel.
Mais le cardinal ne fut pas laissé seul. Un message lui fut envoyé de la part du pape, portant la signature du secrétaire de celui-ci, Mgr Carlo Confalonieri : «Le Saint Père exhorte le cardinal de Milan à soutenir avec courage la doctrine catholique, parce que l’on ne peut pas céder sur ce point et que le journal "L’Italia" ne peut pas changer d’orientation. “Aut sit ut est, aut non sit” [Qu’il soit comme il est, ou qu’il ne soit pas]. Et, au cas où il serait contraint de cesser de paraître, que la liste des abonnés soit transmise à l’“Osservatore Romano”».
La dernière phrase nous rappelle que Pie XI ne perdait jamais son “sens milanais du concret”, pas même dans les moments les plus décisifs et les plus dramatiques de son action pontificale.
Je n’étais alors qu’un petit garçon ; mais ces événements m’ont fait comprendre quelle chance “laïque” et rationnelle constitue, quand arrive l’heure de la peur générale et du conformisme complaisant, la présence dans notre pays de l’Église du Dieu vivant, colonne et fondement de la vérité (cf. 1 Timothée 3, 15).
En revanche il y a quelqu’un en Italie qui a parlé récemment (du haut de l’une des plus hautes charges de l’État), dans une intervention publique tout à fait dépourvue de motif, d’un silence regrettable de l’Église en cette circonstance. Évidemment, étant de 1952, il bénéficie de cette circonstance atténuante qu’il n’était pas encore né au moment des faits ; mais on peut retenir comme circonstance aggravante le fait qu’il a, malgré cela, voulu intervenir à ce sujet, manifestant ainsi à la fois ses préjugés gratuits et sa singulière désinformation.
L'IDÉOLOGIE DE L'HOMOSEXUALITÉ (pp. 609-612)
En ce qui concerne le problème aujourd’hui émergent de l’homosexualité, la conception chrétienne nous enseigne qu’il faut toujours distinguer le respect dû aux personnes - qui comporte le refus de leur exclusion sociale et politique sous quelque forme que ce soit (à la réserve de la nature incontournable de la réalité matrimoniale et familiale) - du refus, qui est juste, de toute “idéologie de l’homosexualité” exaltée.
La parole de Dieu, telle que nous la connaissons dans une page de l’épître de l’apôtre Paul aux Romains, nous propose en revanche une interprétation théologique du phénomène de l’aberration culturelle qui se répand dans ce domaine : cette aberration – affirme le texte sacré – est en même temps la preuve et le résultat du fait que Dieu est exclu de l’attention collective et de la vie sociale, et de la réticence à lui rendre la gloire qui lui revient (cf. Romains 1, 21).
L’exclusion du Créateur provoque un déraillement universel de la raison : « Ils ont perdu le sens dans leurs vains raisonnements et leur cœur inintelligent s’est enténébré. Dans leur prétention à la sagesse, ils sont devenus fous » (Romains 1, 21-22). En conséquence de cet aveuglement intellectuel, il s’est produit une chute comportementale et théorique dans la débauche la plus complète : « C’est pourquoi Dieu les a livrés selon les convoitises de leur cœur à une impureté où ils avilissent eux-mêmes leurs propres corps » (Romains 1, 24).
Et, de façon à empêcher toute équivoque et toute lecture accommodante, l’apôtre poursuit par une analyse impressionnante qui est formulée en termes tout à fait explicites :
« C’est pourquoi Dieu les a abandonnés à des passions avilissantes ; en effet leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature. Pareillement les hommes, délaissant le rapport naturel avec la femme, ont brûlé de désir les uns pour les autres, perpétrant l’infamie d’homme à homme et recevant en leur personne l’inévitable salaire de leur égarement. Et comme ils n’ont pas jugé bon de garder la vraie connaissance de Dieu, Dieu les a livrés à leur esprit sans jugement et ils ont commis des actions indignes » (Romains 1, 26-28).
Enfin saint Paul prend soin de faire remarquer que l’on atteint le summum de l’abjection lorsque “les auteurs de pareilles actions… non seulement les commettent, mais approuvent également ceux qui les commettent” (cf. Romains 1, 32).
Il s’agit là d’une page du livre inspiré, qu’aucune autorité terrestre ne peut nous obliger à censurer. Et, si nous voulons être fidèles à la parole de Dieu, nous n’avons même pas droit à la lâcheté de passer cette page sous silence par crainte de ne pas paraître “politiquement corrects”.
Nous devons au contraire souligner l’intérêt remarquable, pour notre époque, de cet enseignement de la Révélation : il apparaît bien que ce que saint Paul signalait comme se produisant dans le monde gréco-romain correspond prophétiquement à ce qui s’est produit dans la culture occidentale au cours de ces derniers siècles. L’exclusion du Créateur – jusqu’à cette proclamation grotesque, il y a quelques décennies, de la “mort de Dieu” – a eu comme conséquence (et presque comme punition intrinsèque) la diffusion d’une interprétation aberrante de la sexualité, inconnue (dans son arrogance) aux époques précédentes.
L’idéologie de l’homosexualité – comme cela arrive fréquemment aux idéologies lorsqu’elles deviennent agressives et qu’elles en arrivent à être politiquement victorieuses – devient un piège pour notre légitime autonomie de pensée : ceux qui ne l’approuvent pas risquent d’être condamnés à une espèce de marginalisation culturelle et sociale.
Les attentats contre la liberté de jugement commencent par le langage. Les gens qui ne se résignent pas à faire bon accueil à l’“homophilie” (c’est-à-dire la bonne opinion théorique concernant les relations homosexuelles) sont accusés d’“homophobie” (étymologiquement la “peur de l’homosexualité”). Que ce soit bien clair : celui qui est rendu fort par la lumière de la parole inspirée et qui vit dans la “crainte de Dieu”, n’a peur de rien, sauf de la stupidité, face à laquelle, disait Bonhoeffer, nous sommes sans défense. Maintenant on va parfois jusqu’à lancer contre nous l’accusation incroyablement arbitraire de “racisme” : un terme qui, d’ailleurs, n’a rien à voir avec ce problème et qui, en tout cas, est tout à fait étranger à notre doctrine et à notre histoire.
Le problème de fond qui se profile est le suivant : est-il encore permis, de nos jours, d’être des disciples fidèles et cohérents de l’enseignement du Christ (qui, depuis des millénaires, a inspiré et enrichi toute la civilisation occidentale), ou bien faut-il que nous nous préparions à une nouvelle forme de persécution, mise en œuvre par les homosexuels factieux, par leurs complices idéologiques et aussi par ceux dont le devoir serait de défendre la liberté intellectuelle de tous, y compris celle des chrétiens ?
Nous posons une question en particulier aux théologiens, aux biblistes et aux responsables de la pastorale. Comment se fait-il que, dans l’actuel climat de valorisation quasi obsessionnelle de la Sainte Écriture, le passage de l’épître aux Romains 1, 21-32 de saint Paul ne soit jamais cité par personne ? Comment se fait-il que l’on ne se préoccupe pas un peu plus de le faire connaître aux croyants et aux non-croyants, malgré son évidente actualité ?"