Jean-Paul PARFU - 2010-10-14 17:15:48
Cher Denis Sureau
Le thème ci-dessus abordé et votre propre contribution, me donnent l'occasion de revenir, très brièvement, sur notre échange d' il y a quelques semaines et qui concernait la distinction entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel.
D'abord, permettez-moi de féliciter l'équipe de "L'homme nouveau" pour son travail, de manière générale.
J'ai particulièrement apprécié le numéro 1477 du Samedi 25 septembre 2010 et notamment le dossier de Stéphen de Petiville consacré au philosophe allemand, et ami du Pape, Robert Spaemann.
Par ailleurs, je ne connais pas et n'ai donc pas lu le livre de John Milbank intitulé : "Théologie et théorie sociale" dont vous faites état et qui fait la distinction entre "mauvais intégralisme qui naturalise le surnaturel" et "bon intégralisme qui surnaturalise le naturel".
Lors de notre échange, qui selon vous n'en était pas un, vous m'avez repris, parce que j'ai parlé de loi naturelle économique. Vous aviez raison. Il faut s'entendre sur les mots.
Disons qu'il y a un ordre naturel, des lois de la nature, y compris dans le domaine de l'économie et la loi naturelle qui est synonyme de loi morale naturelle.
De même, ici, il me semble qu'il faudrait respecter un vocabulaire et surtout ne pas limiter certaines expressions à un sens purement "ecclésial".
Ainsi, les distinctions ci-dessus évoquées me paraissent erronées, si vous le permettez.
Il est vrai que la gauche de manière générale, nie l'ordre naturel parce qu'elle laïcise, parce qu'elle "naturalise" l'ordre surnaturel, comme le fait Rahner, mais il me semble aussi que l'expression selon laquelle on surnaturaliserait le naturel devrait être réservée au Néo-paganisme et notamment à sa forme la plus achevée que fut le National-Socialisme.
En effet, l'attitude qui consiste, selon vous et John Milbank à "surnaturaliser" le naturel me semble en réalité assez proche de celle qui consiste à "naturaliser" le surnaturel. Et elle ne mérite pas véritablement une autre dénomination.
Je comprends bien ce que l'auteur et vous-même entendez par "surnaturaliser" le naturel. Il pourrait s'agir, pour vous, simplement de christianiser la société et les relations sociales, (c'est-à-dire les rendre à elle-même puisque l'homme n'a pas été créé dans l'état de "nature pure") ce qui est louable.
John Milbank considèrerait simplement que le courant de Lubac et von Balthasar ne serait pas totalement parvenu à théoriser sa position sous une forme moderne.
En ce qui me concerne, il est certain, Monsieur Sureau, que je préfère plutôt traiter économiquement avec un Saint qu'avec un escroc.
Cependant, il me semble qu'un totalitarisme moderniste pourrait se cacher derrière la volonté de "confondre", pour ne pas séparer, le naturel du surnaturel. J'en reste, vous le savez, à la formule : ni séparation ni confusion, mais distinction et harmonie entre les deux.
Quelques exemples absurdes, sous forme de questions, pour que vous compreniez mon objection au deuxième intégralisme :
1) une transaction économique est-elle ou non une transaction économique si elle n'est pas faite dans la charité ?
2) une transaction économique est-elle une véritable transaction économique si l'un des acteurs de cette transaction n'est pas chrétien ?
3) un homme est-il un homme, s'il n'est pas baptisé ?
4) un homme est-il un homme s'il a été conçu hors mariage ou demeure-t-il un homme s'il a perdu la grâce ?
5) a contrario, tous les hommes ont-ils la grâce (qui serait un dû à leur nature et non un don proposé à leur choix) puisque Jésus-Christ, en s'incarnant, se serait déjà uni à chacun d'eux ?
6) tous les hommes seraient-ils des Chrétiens sans le savoir ?
7) Dès lors, l'Eglise devrait-elle encore convertir, être apostolique et missionnaire ?
En réalité, vous voyez où je veux en venir : il me semble que les deux "intégralismes", tels que définis par John Milbank, sont la face d'une même pièce : la face "religieuse-révolutionnaire" d'un côté et la face "moderniste bourgeoise" de l'autre !