Qui êtes-vous Monsieur Clavel ?
Glycéra -  2010-10-05 12:41:45

Qui êtes-vous Monsieur Clavel ?

• Qui êtes-vous, Monsieur Clavel? — Si je le savais! J'ai longtemps cherché qui j'étais, finalement je n'attache au problème plus aucune importance. Ma destinée n'en était pas une. C'est peut-être aussi à cause de cela que j'écris des oeuvres tragiques. Les oeuvres, c'est même beaucoup dire, les ouvrages écrits sont des essais involontaires de rattraper un déséquilibre. Evidemment à ce titre "Euloge" est la plus importante, celle qui a apporté à ce problème de la destinée —puisque vous avez bien voulu le poser — un certain remède. • Comment êtes-vous venu au sujet de ,,Saint Euloge de Cordoue"? — Je l'ai trouvé par hasard dans une "Chronique". C'était un tel sujet pour moi, que cela m'a rendu 1res modeste, très humble. J'ai voulu attendre, attendre, attendre, attendre... Je l'écrirais quand je ne pourrais pas faire autrement. • Quelles ont été les données historiques que vous avez trouvées sur Saint Euloge? — Des données ? Oh, j'en ai trouvé très peu: Euloge qui était le jeune animateur des chrétiens de Cordoue, rencontre une jeune fille très, très belle, une grande dame, et — comment dirais-je ? — il s'éprend de son âme. Il est prêtre. Est-ce seulement de son âme qu'il s'éprend? Est-ce qu'il n'y a pas là une sorte d'ambiguïté qui lui fait frôler l'abîme? Et par une sorte de miracle, de grâce — car comme dit Bernanos: "Tout est grâce" —, tout ce qui arrive est adorable, même le pire. Elia Clermont qui joue Flora, a dit à la télévision: "Flora, c'est le caprice, la fantaisie, une sorte d'insupportabilité à soi-même qui est l'attente de la grâce...", et elle a ajouté, ce qui m'a un peu éclairé: " ... et qui en est le premier effet." Oui, tout est grâce! Et je crois que c'est une grâce que l'angoisse. Et j'en viens à une de mes grandes idées, si j'ose m'attribuer quelque grandeur: s'il y a tant d'angoisse aujourd'hui, c'est peut-être une possibilité de grâce pour le monde moderne qui va, à mon avis, à sa perte. Encore faudrait-il qu'il pût et qu'il sût déchiffrer cette grâce, la reconnaître. • Nous touchons au fond du problème de ,,Saint Euloge de Cordoue". — Oui, Euloge a toujours eu la grâce. Mais cette grâce, ne serait-ce que pour une épreuve plus fortifiante, plus purifiante, pour ce que certains spiritualistes appellent: les voies de rigueur de la grâce, cette grâce lui fait croire à une impureté. • Pourriez-vous me donner quelques indications sur les personnages de votre pièce, afin de les définir plus exactement et de les délimiter par rapport à Euloge ? Je cite Zyriab ... — Zyriab, c'est un peu mon passé, c'est-à-dire, le "stade esthétique", comme dirait Kierkegaard, le stade de la jouissance, d'une soif un peu impostrice d'éternité dans la jouissance, le plaisir, l'art pour l'art, à quoi je ne crois plus, mais qu'il faut justement dépasser. ... • Quelle est l'importance des deux moines dans le prologue? — Il y a cette idée de la prière. La pire disgrâce apparente d'Euloge, ce sera la perte de la prière, du recueillement, de la consolation spirituelle de la prière. Mais les moines prient pour lui sur la montagne: c'est l'échange mystique de l'église chrétienne. • Les caractères si différents des deux moines reflètent aussi l'ambiguïté du personnage d'Euloge. — Exactement. • L'évêque de Cordoue... — Il représente le clergé dans ce qu'il peut avoir de mesquin dans ses préoccupations politiques, et il offre en quelque sorte le modèle, l'archétype avant la lettre, de ce que risquera de devenir Euloge, de ce qu'est devenu Euloge à l'épilogue. interview