Mémoires de Boniface VIII - Chapitre 7 "Une étrange élection"
Tibère -  2010-10-04 17:29:17

Mémoires de Boniface VIII - Chapitre 7 "Une étrange élection"

Le début de ce que l'on ne pouvait pas véritablement appeler un conclave en raison de la funeste décision de Jean XXI de suspendre l'application d'Ubi Periculum se déroula dans le palais construit par Nicolas IV près de Santa Maria Maggiore, sur l'Esquilin. Il apparut rapidement que le successeur du pape franciscain ne serait pas élu de si tôt. Le Sacré Collège, comme pour tromper son impuissance à désigner un nouveau pape, transporta ses travaux sur la colline de l'Aventin, dans le palais d'Honorius IV, à Santa Sabina. Toujours pas de Souverain Pontife en vue. Latino Malabranca nous convainquit de nous déplacer encore, cette fois-ci au centre de Rome à Santa Maria sopra Minerva. Toujours rien. A part l'affrontement des partisans des deux clans familiaux, Colonna et Orsini, qui dégénérait, comme d'habitude, en rixes sanglantes. Nicolas IV était mort en avril, nous atteignons désormais l'été et les chaleurs romaines n'aidaient pas à clarifier la situation. Les températures de fournil qui régnaient dans l'Urbs eurent raison de la santé chancelante de l'un de nous : Chollet mourut ce qui servit de magnifique prétexte pour suspendre les débats du Sacré Collège. Les Cardinaux s'égayèrent : six restèrent à Rome, quatre partirent à Rieti. Seul, je décidai de me retirer à Anagni en signe de protestation contre les atermoiements et les diversions. En secret, j'enrageais contre mes confrères, incapables de prendre la seule bonne décision : m'élire ! Quel aveuglement ! Quelle perte de temps ! En octobre, nous pûmes, enfin, nous retrouver pour rouvrir nos délibérations. Rien de bon n'en sortit et nous nous séparâmes sans qu'aucune ligne ne se dégage pour l'avenir. La saison chaude revint très vite et opéra une nouvelle séparation. Je m'en allai seul, toujours seul, vers mon château de Sismona, près d'Acquasparta, pour soigner ma goutte. Sept cardinaux partirent pour Rieti et trois restèrent à Rome, ceux du clan Colonna. Cette famille tenta, d'ailleurs, une misérable manoeuvre. Prétextant qu'ils étaient les seuls à demeurer dans la Ville Eternelle, les cardinaux Colonna affirmèrent qu'ils étaient en droit de procéder à l'élection du nouveau pape et que les cardinaux qui voulaient prendre part au scrutin devaient les rejoindre sans délai. Les autres membres du Collège protestèrent et Latino Malabranca mit toute son autorité et son prestige dans la balance pour ramener les Colonna à la raison. Il parvint à un accord : les cardinaux se rejoignirent à Perugia. C'était finement joué. Tout en étant proche de Rome, Perugia échappait aux intrigues des clans et les rivalités familiales s'y faisaient sentir avec moins d'intensité. Je sentais bien que Malabranca préparait quelque chose. On avait frôlé le schisme entre les Colonna et d'autres clans cardinalices dont celui des Orsini. Le doyen voulait empêcher un nouvel enlisement, ou pire, dans son esprit, mon élection. Mais que mijotait cet homme austère, secret comme un tombeau ? Je ne compris ses desseins que lorsqu'ils se dévoilèrent publiquement. L'été 1294 avait commencé sous de sombres auspices. Un jeune frère de Napoleone Orsini était mort brutalement et une atmosphère pesante régnait sur les cardinaux. Lors de l'une de nos délibérations, Giovanni Boccamazza prit la parole et fit ce commentaire sur la mort du jeune Orsini : "La mort du jeune Orsini n'est-elle pas, mes frères, le signe de la désapprobation divine ? N'en avons-nous pas assez de nos tergiversations ? Que ne donnons-nous pas un Chef à l'Eglise du Christ ?" A cette exorde, chacun opinait de la tête, en misant sur un nouvel assoupissement du Sacré Collège. Mais Latino Malabranca saisit la balle au bond et déclara : "Je crains, comme notre frère Giovanni, la colère de Dieu. Méditons sur ce que m'a appris un ami. Il a été révélé à un saint homme que si nous n'élisons pas un pape d'ici la Toussaint, la fureur divine s'abattra sur nous". C'en était trop et la ficelle me paraissait grosse. Je réagis, ma voix se faisant clairement entendre dans le brouhaha des commentaires cardinalices. "Et cette "révélation" ne vient-elle pas du vénéré Pietro da Morrone ?" Malabranca me toisa. Il avait compris que je venais de mettre à jour son plan. Il abattit ses cartes fermement. "Si fait, cardinal. Il s'agit bien de Pietro Angelieri. Qui de nous ne connaît sa sagesse et sa piété qui le rendent si perméable à la parole divine ?" Et chacun, derrière Latino, de vanter les qualités, la sainteté même de l'ermite. J'étais fermé. Les bras croisés sur la poitrine, je regardais durement mes confrères se confondre en louanges sur cet homme dont l'entrée dans nos débats était incongrue. Puis je vis Latino se pencher vers Giovanni Boccamazza. Celui-ci se dressa et prononça les mots suivants : "Pourquoi, mes frères, ne pas placer cet inspiré à la tête de l'Eglise ?" Le souffle me manquait et je m'apprêtai à réagir lorsque Latino Malabranca annonça : "Pietro da Morrone a ma voix". Puis un à un les cardinaux se rallièrent au nom de l'ermite. En quelques instants, je calculai que je ne gagnerais rien à une opposition stérile et je me résolus à apporter ma voix au vieillard soliloquant dans sa grotte. Je fis même en sorte de me ranger à ce parti avant les Colonna. Pietro fut élu à l'unanimité. Très rapidement, je demandai à mon fidèle Bartolomeo Inzaghi de faire une enquête sur ce qui s'était trâmé. Pendant qu'une délégation du conclave était chargée, sous la houlette de l'archevêque de Lyon, Béraud de Got, d'annoncer son élection à l'ermite, Inzaghi m'apprit que l'idée de cette élection surprenante était le fruit de conversations entre Malabranca et Charles II. Ce dernier avait absolument besoin d'un pape pour résoudre ses affaires avec l'Aragon et ne tenait plus face aux stérilités du Sacré Collège. Malabranca réfléchissait, lui, à une réforme de l'Eglise et il pensait, trop fou ou trop sage, que l'Eglise avait besoin d'un saint ! L'Eglise avait besoin d'un Prince. L'avenir allait le démontrer.