tentative de réponse à la bonne question de Pyo
Luc Perrin - 2010-09-18 12:09:16
tentative de réponse à la bonne question de Pyo
La motivation profonde, le "pourquoi" de votre question, est exprimé par le Préambule (n°1) du décret conciliaire Unitatis redintegratio de 1964, ratifié - rappelons le ici et toujours - par Mgr Lefebvre et les principaux Pères du Coetus, sauf erreur.
Je cite :
"Une seule et unique Église a été fondée par le Christ Seigneur. Et pourtant plusieurs communions chrétiennes se présentent aux hommes comme le véritable héritage de Jésus Christ. Tous certes confessent qu’ils sont les disciples du Seigneur, mais ils ont des opinions différentes. Ils suivent des chemins divers, comme si le Christ lui-même était divisé [1]. Il est certain qu’une telle division s’oppose ouvertement à la volonté du Christ. Elle est pour le monde un objet de scandale et elle fait obstacle à la plus sainte des causes : la prédication de l’Évangile à toute créature.
Or, le Maître des siècles, qui poursuit son dessein de grâce avec sagesse et patience à l’égard des pécheurs que nous sommes, a commencé en ces derniers temps de répandre plus abondamment sur les chrétiens divisés entre eux l’esprit de repentance et le désir de l’union. Très nombreux sont partout les hommes qui ont été touchés par cette grâce et, sous l’effet de la grâce de l’Esprit Saint, est né un mouvement qui s’amplifie de jour en jour chez nos frères séparés en vue de rétablir l’unité de tous les chrétiens. "
Cela est un constat. Reste ensuite la mise en oeuvre et là tout se complique, les ambiguïtés surgissent et se démultiplient. Le décret conciliaire n'en pas exempt : il pose en chap. I "les principes catholiques de l'oecuménisme". Dans cet intitulé, on rappelle en creux le fait historique que l'oecuménisme est né ... protestant. Qu'il y a des principes non-catholiques pour parler d'oecuménisme, qu'il y a de fait -malgré l'artifice du singulier que le magistère post-conciliaire maintient - une pluralité d'oecuménismes, une pluralité dans la compréhension du mot et donc dans les démarches à encourager et surtout dans leur finalité.
L'Anglo-catholique (anglican donc) Pusey avait posé dès le XIXe l'idée d'une Église du Christ formée de multiples "branches", chacune ayant sa spécificité ; on trouve déjà un embryon de cet idée chez Melanchthon au moment de la Confession d'Augsbourg en 1530, et chez les Érasmiens eux par relativisation radicale du dogme. Or ces idées ont été condamnées (cf. Mortalium animos) et le décret de Vatican II dans son n°2, peu voire jamais commenté ni cité c'est frappant, décrit le terme de la "route oecuménique", terme de Jean-Paul II dans son encyclique Ut unum sint de 1995 qui est un monument d'ambiguïté. Jean-Paul II, tout à son optimisme et à une méthode qui veut cacher les vrais et irréductibles problèmes, se garde bien de développer l'enseignement de cet article 2 du décret de Vatican II car impossible dans la description faite de ne pas y reconnaître l'épure de l'Église catholique et d'aucune autre Église/Communauté chrétienne.
Parcourez Ut unum sint et constatez par vous-même les contradictions permanentes qui en sont la trame.
Je prends deux exemples tirés de ce texte fort confus où les contorsions de la pensée sont permanentes, une torsion à droite suivie d'une torsion à gauche, A annulant B et ainsi de suite.
Article 36 (...)
"L'amour de la vérité est la dimension la plus profonde [affirmation A] d'une recherche authentique de la pleine communion entre les chrétiens. Sans cet amour, il serait impossible d'aborder les difficultés objectives d'ordre théologique, culturel, psychologique et social que l'on rencontre dans l'examen des divergences. L'esprit de charité et d'humilité doit être inséparablement associé à cette dimension intérieure et personnelle: charité envers l'interlocuteur, humilité devant la vérité que l'on découvre et qui pourrait demander la révision de certaines affirmations ou de certaines attitudes [affirmation B].
En ce qui concerne l'étude des divergences, le Concile requiert un exposé clair de toute la doctrine [affirmation A]. En même temps, il demande que, dans l'exposition de la doctrine catholique, la manière et la méthode ne soient pas un obstacle [affirmation B] au dialogue avec les frères. 62 Il est certainement possible de témoigner de sa propre foi et d'en expliquer la doctrine d'une manière qui soit juste, loyale et compréhensible, tout en tenant compte simultanément des catégories mentales et de l'expérience historique concrète de l'autre. [pétition de principe non démontrée : comment A = B ?]
Evidemment, la pleine communion devra être réalisée par l'acceptation de la vérité tout entière, [affirmation A] à laquelle l'Esprit Saint introduit les disciples du Christ. Il faut donc éviter absolument toute forme de réductionnisme ou de « concordisme » facile. [toujours affirmation A] Les questions sérieuses doivent être résolues, parce que, si elles ne l'étaient pas, elles réapparaîtraient en d'autres temps, sous la même forme ou sous un autre visage."
Mais on lit à l'article 38 : (...)
"A ce sujet, le dialogue œcuménique, qui incite les parties impliquées à s'interroger, à se comprendre et à s'expliquer mutuellement, permet des découvertes inattendues. Les polémiques et les controverses intolérantes ont transformé en affirmations incompatibles ce qui était en fait le résultat de deux regards scrutant la même réalité, mais de deux points de vue différents. Il faut trouver aujourd'hui la formule qui, saisissant cette réalité intégralement, permette de dépasser des lectures partielles et d'éliminer des interprétations erronées.
L'un des avantages de l'œcuménisme est que son entremise aide les Communautés chrétiennes à découvrir l'insondable richesse de la vérité. Là aussi, toute l'œuvre de l'Esprit dans les « autres » peut contribuer à l'édification des diverses communautés 65 et, en un sens, à les instruire sur le mystère du Christ. L'œcuménisme authentique est une grâce de vérité." [long exposé de l'affirmation B]
Cette encyclique est comme Pénélope : elle tricote et détricote ligne après ligne. Tout le problème de l'oecuménisme réel tient dans ces contorsions qu'illustre bien l'exemple des choix de l'évêque d'Évreux :
- il se pense dans la "route oecuménique" en posant des simples gestes de courtoisie, on rend la politesse d'une invitation, on respecte son hôte en se parant - une fois n'est pas coutume et hors de son diocèse - des vêtements liturgiques qui signifient pleinement la dignité épiscopale, on tient "l'affirmation A" - la vérité de la doctrine de l'Église du Christ qui "subsiste" dans sa plénitude uniquement dans l'Église romaine - dans un communiqué - postérieur il est vrai et sous la contrainte de la polémique née de l'initiative -
- mais, d'un autre côté, la présence d'un évêque catholique à une "ordination" (invalide) de "prêtresses" anglicanes dans le contexte d'une contestation ouverte (cf. les thèses de Mgr Gaillot un prédécesseur sur le même siège d'Évreux) du sacerdoce en général et du Magistère catholique et romain sur la question trouble légitimement les esprits (cf. la FSSPX).
Clairement cette présence relève aussi de "l'affirmation B".
N'y avait-il pas moyen d'honorer la courtoisie entre les deux diocèses sans nourrir l'ambiguïté voire le contre-témoignage sur un point de doctrine qui divise les catholiques ? En d'autres termes de faire prévaloir l'affirmation A (les principes catholiques de l'oecuménisme) dans la mise en oeuvre de cette visite ?
Cette tension, ces tiraillements qu'on trouve dans l'exercice pratique de l'oecuménisme en catholicisme suscitent le soupçon côté traditionaliste et il est sain que, quand il y a possible dérapage, confusion dans les esprits, certains catholiques crient "caveat". Ils sont en cela fidèles à la compréhension droite du "subsistit" et au véritable but de la "route oecuménique" exposé par le décret Unitatis redintegratio en son n°2.