Jean-Baptiste de La Salle. Rêver l’éducation ?
Diafoirus - 2010-09-16 12:25:37
Jean-Baptiste de La Salle. Rêver l’éducation ?
Christophe Mory
“Jean-Baptiste de La Salle. Rêver l’éducation ?”
Jean-Baptiste de la Salle est mort à l‘âge de 68 ans soit quatre ans après Louis XIV. Né à Reims, il aurait dû succéder à son père, conseiller au présidial de cette ville (comme son grand-père maternel), ce qui constituait une charge importante aussi bien socialement que matériellement, mais ses parents l’orientent très tôt vers la vie religieuse. A onze ans il est tonsuré. Né sept mois après le mariage, considéré comme un prématuré, l’enfant a-t-il eu conscience d’un certain trouble entourant sa naissance ? Obéissant et discipliné, il fut élevé un peu en marge de ses sept frères et sœurs à qui il dut paraître quelque peu étrange, restant silencieux, d’une régularité surprenante, poussant toujours plus loin ses limites et manifestant très tôt un goût de la mortification et du sacrifice qu’il conserva toujours. A la fin de sa vie, son corps, disait ses proches, était comme une pierre tant il avait été tanné par le cilice et ensanglanté par la discipline.
Son ordinaire était de marcher nu-pieds, de coucher sur le sol, de ne manger qu’un peu de pain et de boire un peu d’eau après le coucher du soleil. L’abstinence le rendit ainsi indépendant de tout subside et de toute institution. Et pourtant à l’intérieur de ce corps de pierre, battait un cœur immense, lequel souffrait de voir dans les rues des villes, le dénuement des enfants pauvres. Sans instruction, sans métier, à la merci de tous les risques, ces petits malheureux seront le but de sa vie. Ce goût pédagogique se manifesta lorsqu‘à la mort de ses parents c’est à lui qu’incomba le devoir d’assurer le vivre et l‘éducation de ses trois jeunes frères et sœurs. Il va appliquer dans la maison familiale le Règlement général du séminaire de Saint-Sulpice à Paris, où il a passé deux ans : les horaires fixes, la lecture à table, la propreté des chambres, le respect du silence dans les parties communes, les demandes de permission de sortir, la prière en commun et l’extinction des feux à 21 heures. Ces principes seront appliqués dans toutes les écoles qu’il créera plus tard, écoles où les plus démunis des enfants pourront apprendre rapidement à lire, écrire et compter et seront initiés à une vie spirituelle.
Afin de donner corps à son projet, il forme une communauté d’hommes qui prend le nom des Frères des Ecoles chrétiennes. Dans ces Ecoles doivent régner l’obéissance, la soumission, la discipline, le silence et la pénitence. En peu de temps, dans les villes, les bonnes gens effarés virent des hordes de chenapans se muer en longues files d’enfants, humbles, muets et contrits. Ceux-ci deviendront l’image de marque des écoles et assureront la réputation de Jean-Baptiste. Se dépasser soi-même le poussa à certains excès que ses détracteurs lui reprochèrent. Cette rigueur fut d’ailleurs un handicap pour le recrutement des maîtres qu’il voulait laïcs, lui-même ayant abandonné son poste de chanoine et le salaire afférent. L’argent manquait, mais « quand on n’a rien, on obtient tout », disait-il et, discernant la grandeur de ce loqueteux au regard d’aigle, quelques puissants le soutinrent. Parmi ces bienfaiteurs, Godet des Marais, directeur spirituel de Madame de Maintenon, lui fut à plusieurs occasions d’un grand secours. Cet homme habile et fin régla les conflits que déclenchait cet insatiable et intransigeant précurseur d’un enseignement gratuit pour les miséreux. Rouen, Paris, Chartres, Marseille, Avignon, Guise, Rethel, Mende, Grenoble, Boulogne-sur-Mer, Calais, Rome, pour chaque établissement, deux frères au moins étaient désignés et se référaient à la pédagogie du maître consignée dans deux recueils, La Conduite des Ecoles chrétiennes et les Cantiques spirituels. Chantées en classe, des litanies religieuses étaient plaquées sur les airs populaires, pour la fête de la Visitation de la Très Sainte Vierge Marie on chantait sur l’air de Valdec ce grand capitaine, pour l’Eucharistie sur Je ne veux de Turcis, pour la Communion sur l’air des Folies d’Espagne, pour les litanies de la Vierge sur l’air de On n’aime point dans nos forêts.
Ces chants sont-ils encore entonnés par les 6 000 Frères des Ecoles chrétiennes qui œuvrent aujourd’hui dans le monde et assument-ils le maître mot de Jean-Baptiste : l’exemplarité ?
• Editions Pygmalion
FRANCOIS FRANC
Article extrait du n° 7179 Présent
du Mercredi 15 septembre 2010