Enfin, une dernière palme semble avoir été réservée à cet homme incomparable : il a su arracher aux ennemis eux-mêmes du nom catholique le tribut de leurs hommages, de leurs éloges, de leur admiration. On le sait, en effet : parmi les chefs des partis hérétiques, on en a vu déclarer hautement, qu'une fois la doctrine de saint Thomas d’Aquin supprimée, ils se faisaient forts d’engager une lutte victorieuse avec tous les docteurs catholiques, et d’anéantir l’Eglise. Vaine espérance, sans doute, mais le témoignage n’est point vain.
J’ajouterai que, contrairement à la plupart de ses contempteurs, saint Thomas d’Aquin était l’humilité personnifiée. Quand il devait s’écarter de l’opinion défendue par ses maîtres, qu’ils soient vivants (saint Albert le Grand) ou morts (saint Augustin), il le dissimulait autant que la vérité le lui permettait. Alors que nos orgueilleux contemporains, qui ne lui arrivent généralement pas à la cheville, prétendent non seulement comparer leur démarche à la sienne, mais le plus souvent tirer une gloire particulière de leur opposition au thomisme, même s’il leur faut pour cela s’opposer aux enseignements pontificaux ! Pour répondre plus précisément à votre question, il faut faire une nette distinction entre le dogme chrétien, qui découle de la Révélation et est par conséquent intangible – l’Église ne faisant jamais que certifier que telle ou telle vérité en fait partie, ou tout au moins lui est connexe – et les expressions par lesquelles l’Église a formulé ce dogme au cours des âges, expressions qui peuvent varier (et qui ont plus d’une fois varié en effet) pour mieux “coller” à la vérité divine qu’elles décrivent. Dans cette perspective, le vocabulaire et la philosophie thomistes sont donc davantage un outil au service du dogme. J’ai déjà rappelé dans quelles circonstances, à la fin de sa vie, saint Thomas en était venu à comparer ses écrits à de la “paille”, au point d’abandonner la poursuite de son œuvre. Il n’empêche que, suivant l’expression de saint Pie V, cette paille “confond, terrasse et dissipe les hérésies, et que chaque jour elle délivre le monde entier de funestes erreurs”. Et surtout, que le crucifix d’une église napolitaine ait, devant témoins, miraculeusement décerné à saint Thomas cet éloge : “tu as bien parlé de moi, Thomas : que désires-tu comme récompense ?”. À quoi, on le sait, le saint moine répondit : “ce que je veux, c’est Vous”. V.