A D. Sureau sur la distinction : ordre naturel, ordre surnaturel
Jean-Paul PARFU -  2010-09-06 17:04:24

A D. Sureau sur la distinction : ordre naturel, ordre surnaturel

Monsieur, J'ai entendu parler de la controverse qui a eu lieu après la parution de l'ouvrage du Père de Lubac intitulé : "Surnaturel". Mais je sais aussi que le Père de Lubac et les partisans de "la nouvelle théologie" ont été rappelés à l'ordre par le Vatican et que le Pape Pie XII lui-même a condamné certaines thèses du Père de Lubac sur le surnaturel dans l'encyclique "Humani Generis". En outre, on ne peut douter qu'il y ait un ordre naturel et un ordre surnaturel, comme il y a deux natures dans la personne du Christ, un pouvoir temporel et un pouvoir spirituel, selon les paroles de Jésus-Christ Lui-même qui nous demande de "rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu". A défaut, le christianisme n'aurait pas libéré l'homme et la société du Césaro-papisme d'un côté, de la théocratie de l'autre. En réalité, c'est plutôt leurs relations qui poseraient problème. Il n'y a pas séparation, nous sommes d'accord sur ce point, mais il y a bien distinction des deux ordres, que l'un appelle l'autre automatiquement ou non, en tout cas lorsqu'il s'agit de la créature spirituelle, ou que le surnaturel soit totalement gratuit ; qu'il se superpose au naturel, c'est-à-dire que le surnaturel prenne le relais du naturel ou que les deux ordres s'interpénètrent. De manière à ce que vous compreniez bien ce que j'appelle confusion des deux ordres et vous prouver que cette confusion n'est pas plus chrétienne que leur séparation, je souhaiterais ici vous dévoiler, en quelque sorte, les termes d'un courrier que j'avais adressé en mai 2006 à Claude Imbert, fondateur, ancien directeur et éditorialiste de l'hebdomadaire "Le Point" et qui a bien voulu me répondre et me remercier personnellement dans un courrier sympathique pour cette lettre et les précisions qu'elle contenait. Voici les termes de mon courrier : "Votre éditorial de la page 5 qui traite de l'immigration et du projet de loi du ministre de l'Intérieur, est intéressant et va au fond des choses. Cette confusion entre deux ordres différents : Etats-planète et citoyenneté-humanité, entre ordre politique et ordre philosophique ou religieux que vous relevez après Robert Redeker, est très bien vue. Cette confusion est, plus précisément, si vous le permettez, une confusion entre ce que l'Eglsie appelle : l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. 1) L'ordre naturel, c'est l'ordre de la Création, l'ordre des mondes : minéral, végétal, animal, humain et, il ne faut pas l'oublier, l'ordre de la nature angélique. C'est l'ordre des peuples, des ethnies ; l'ordre de la famille, l'ordre de la différence des sexes, l'ordre du mariage, l'ordre de la propriété. C'est l'ordre où l'universel n'est atteint qu'indirectement. 2) L'ordre surnaturel (ce n'est pas l'ordre des fantômes ou des petites cuillères qui se tordent à distance, mais dans le langage de l'Eglise), c'est l'ordre de la re-création à cause du péché, l'ordre de la Rédemption, l'ordre du Salut, l'ordre de la grâce, l'ordre des personnes, des âmes. C'est donc l'ordre où il n'y a plus "ni juif ni Grec", "ni maître ni esclave", "ni homme ni femme" ; c'est l'ordre où on ne se marie plus, c'est aussi l'ordre où on se construit un trésor qui ne rouille plus et que les voleurs ne peuvent plus dérober. C'est l'ordre où l'universel est atteint directement, mais dans "la communion des saints". Or, et en raison de ce j'appelerais un certain embourgeoisement spirituel, ces deux ordres ont été peu à peu confondus dans les esprits, notamment à partir du XVIème siècle, dès lors que la necessité du Salut s'est estompée au profit de l'aspiration au bonheur sur la Terre et qu'ainsi la réalité du Ciel s'est voilée au profit de la volonté de réaliser le Paradis sur la Terre. Cette confusion s'est donc opérée (et nécessairement) selon un schéma culturel chrétien, dans un esprit et un ordre qui ressemblaient à l'esprit et à l'ordre chrétiens, mais dans un esprit et un ordre qui n'étaient plus chrétiens. Historiquement, il s'agit en fait d'une confusion-inversion qui, parce qu'il ne pouvait en aller autrement, s'est réalisée en deux temps : a) Sous l'influence du Protestantisme, pour lequel le Salut est un évèvement passé, ancien et donc dépassé et de l'humanisme de la Renaissance, il y a d'abord eu ce que l'Eglise a plus tard appelé : "le naturalisme" qui nie, au moins pratiquement, la blessure de la nature par le péché (originel), la nécessité de la vie de la grâce et l'ordre surnaturel ; b) Aujourd'hui, et alors que l'Eglise a perdu toute influence sociale et culturelle, apparaît ce que l'on pourrait appeler une forme de "surnaturalisme" qui consiste à faire comme si l'ordre naturel n'existait pas ou même comme s'il était mauvais et qui prétend établir immédiatement sur la Terre des relations entre les hommes qui ne peuvent en réalité exister pleinement et définitivement que dans l'Au-delà pour une humanité rachetée. Cette confusion-inversion est notamment à l'origine du rêve maçonnique de "République universelle", rêve qui est non seulement celui du Grand-Orient ou de la gauche de manière générale, mais qui, plus curieusement, est aussi devenu celui de la Conférence des évêques de France ... Or la "République universelle", humaniste et fraternelle ne créé, en réalité, que le déracinement, les ghettos urbains et la violence et favorise l'obscurantisme islamiste ! Ce rêve qui consiste à vouloir établir le Ciel sur la Terre est non seulement à l'origine de toutes les utopies mortifères des XIXème et XXème siècles, mais est aussi à la base des théories sur "la fin de l'Histoire" ou du matérialisme et du vieillissement des sociétés occidentales."