Pas nécessairement non plus
Meneau -  2008-12-10 00:06:03

Pas nécessairement non plus


- que la Tradition n’est plus du tout enseignée par le Pape et ses évêques : il ne suffit pas que la Vérité soit affirmée de façon tiède ou timide. Il eût alors fallu que le dogme changeât, par exemple que l’on enseignât infailliblement ce qui jusqu’alors était infailliblement condamné, ou que l’on ajoutât, retranchât, ou modifiât substantiellement la Sainte Ecriture. Mais un simple désaccord pastoral (donc temporel) ne peut suffire à invalider la décision d’un pape, qui reste maître chez lui. En ce cas, le pape ne peut plus être pape, en tant que son enseignement habituel n’est plus la doctrine catholique.

Le nœud de la crise est dans ce point-là (je ne crois pas au point suivant dans votre post). Mais il n’est pas nécessaire non plus, pour que la Foi des fidèles soit globalement en danger au point de créer un état de nécessité, que l’on enseigne infailliblement ce qui jusqu’alors était infailliblement condamné. Prenons un exemple. Admettons qu’il y ait deux lectures possibles de Dignitatis Humanae, l’une orthodoxe, l’autre non. Il suffit dans ce cas que, par exemple, le pape ne s’en rendant pas compte, il ne soit plus possible dans un pays donné d’entendre Dignitatis Humanae correctement interprétée. Ca reviendrait à dire, selon vos propres termes, que la Tradition n’est plus du tout enseignée en France, mais à l’insu du pape. Autre exemple : imaginons que, comme ce fut le cas en France longtemps, il ne soit quasiment plus possible de trouver une messe correctement célébrée, sans abus liturgique, les auteurs de ces abus étant par ailleurs cautionnés, ou au moins pas empêchés d’abuser par l’autorité légitime. Le pape étant pour sa part persuadé qu’il ne s’agit que de cas isolés qui lui sont remontés ça et là, et que la majorité célèbre selon le respect strict des rubriques. Dans ces deux exemples le pape refuserait un sacre dans la tradition, mais non pas en connaissance de cause, uniquement parce qu’il est trompé sur la situation réelle de l’Eglise en France. Du coup, il n’agirait pas avec la volonté générale de nuire à l’Eglise, mais, trompé de bonne foi, il agirait néanmoins contre le bien commun de l’Eglise. On aurait ainsi un cas de nécessité grave, où l’interdiction de sacrer deviendrait intrinsèquement invalide. Je vous rends néanmoins qu’on peut faire pas mal d’objections à ce raisonnement, notamment : - est-ce réellement au fidèle, fût-il évêque, de juger qu’un acte du pape est contraire au bien commun de l’Eglise. - le pape peut-il, assisté qu’il est par l’Esprit Saint, agir contre le bien commun de l’Eglise ? - au même titre que les papes ont enseigné qu’on devait se soumettre à une excommunication même injustifiée, n’en est-il pas de même pour une interdiction de sacrer ? En sens contraire on pourrait citer : - le cas de St Athanase qui, de son propre chef au milieu de la crise arienne, décide que l’épiscopat n’est plus satisfaisant, et sacre. Précision : je n’invoque pas ici le cas de St Athanase comme une hypothétique justification d’un sacre contre l’avis du pape, mais seulement en tant que le saint juge par lui-même que la partie qu’il voit de l’Eglise a versé dans l’hérésie et qu’il convient de réagir de son propre chef. Il constate un état de crise, dont le pape n’est pas forcément conscient. L’histoire ne dit pas ce qui se serait passé si St Athanase avait pu communiquer par internet avec le Pape. - le cas de Pie XII qui commit une erreur en acceptant de ratifier les toutes premières réformes liturgiques, notamment concernant la Semaine Sainte. Ce ne fut pas une erreur volontaire, mais il fut trompé sur les intentions de ceux qui plébiscitaient ces réformes. Aurait-il été légitime de refuser ces réformes, en l’occurrence certainement pas. Mais c’est juste un argument en faveur du fait qu’éventuellement un pape peut commettre des erreurs, pas directement opposées à la Foi, mais stratégiquement indirectement funestes. - le cas de la condamnation de l’Action Française, qui finalement fut réhabilitée. - le cas même d’un certain Concile œcuménique qui commit l’erreur de ne pas faire de condamnations explicites concernant les erreurs de son temps montre aussi que même un Concile peut commettre des erreurs « stratégiques ». Bref, la question n’est pas simple, mais état de nécessité ne veut pas forcément dire disparition complète de toute l’Eglise. Il peut, me semble-t-il, y avoir nécessité grave, nécessité sans possibilité de recours aux plus hautes instances, sans pour autant que le siège ne soit vacant ! Pour finir, une citation qui exprime, je pense, ce que Mgr Lefèbvre pensait de la situation : Mgr Lefèbvre écrivant au Cardinal Ratzinger le 8 juillet 1987 :

Afin d’enrayer l’auto-démolition de l’Église, nous supplions le Saint-Père, par votre intermédiaire, de procurer le libre exercice de la Tradition en procurant à la Tradition les moyens de vivre et de se développer pour le salut de l’Église catholique et le salut des âmes, que soient reconnues les oeuvres de la Tradition, en particulier les séminaires, et que S. E. Mgr Castro-Mayer et moi-même puissions nous donner les auxiliaires de notre choix pour garder à l’Église les grâces de la Tradition, seule source de rénovation de l’Église.

Comme chacun sait, il n’eut pas gain de cause et décida de sacrer. Cordialement Meneau