« Et pourtant elle tourne » ???
Une Ame -  2008-01-17 22:03:04

« Et pourtant elle tourne » ???

1/ Contexte Comme vous l’avez brièvement rappelé au cours de vos deux posts précédents, les thèses héliocentriques sont loin d’être l’œuvre de Galilée. Le système est décrit pour la première fois au IIIè siècle avant JC par Aristarque de Samos. Mais c’est le système d’Aristote, qui place la terre au centre de l’univers, puis de Ptolémée et ses épicycles au IIè siècle qui prévaut jusqu’à l’époque de Galilée. Ce système à l’époque de Galilée décrit relativement bien le mouvement des planètes, au quart de degré près. Pourtant, au XIIIè siècle, St Thomas d’Aquin écrit : « Ainsi en astronomie on donne comme raison (des phénomènes observés) la théorie des excentriques et des épicycles, étant donné que ce qui apparaît aux sens des mouvements des astres est respecté par cette hypothèse ; ce n’est pourtant pas une preuve décisive (que telle est la vraie cause de ces phénomènes), car il n’est pas dit qu’une autre hypothèse ne les respecterait pas aussi. » I, q32, a2, ad2 On voit donc que l’Eglise n’est pas a priori opposée à une autre théorie. L’héliocentrisme n’était pas tabou, et des ecclésiastiques comme Jean Buridan, Nicole Oresme et Nicolas de Cuse développent cette théorie de façon très scientifique aux XIVè et XVè siècles sans être mis à l’index. Les travaux de Benedetti, de Moletti, ou de Tartaglia au XVIè siècle vont dans le même sens, toujours sans censure. Copernic perfectionne le système héliocentrique au XVIè siècle notamment dans De revolutionibus orbium coelestium. Pourtant la théorie héliocentrique reste imparfaite. Copernic est obligé, sur la base de ses observations, de compliquer fortement le modèle, d’aller même jusqu’à réintroduire les épicycles, décaler les orbites, et répugne à écrire son ouvrage. Malgré cela, le cardinal Schoenberg incite Copernic à publier, et le pape Paul III l’approuve. Koestler démontrera que Galilée n’a même pas lu cet ouvrage. A l’époque, comme vous le souligniez aussi, Luther se moque de cette théorie et traite Copernic de fou. Mélanchton réédite 19 fois un manuel de physique qui réfute Copernic. C’est en fait Kepler qui formule les lois éponymes qui régissent le mouvement des astres, sur la base des observations de Tycho Brahé. Il est à l’origine de l’intuition des orbites elliptiques, et met au point le téléscope. Kepler est excommunié deux fois par les protestants, et bien que protestant doit fuir en zone catholique – il fut toujours soutenu par les jésuites. Galilée se moque de Kepler dans son Dialogue, notamment de l’explication que Kepler donne des marées par la lune. Il se moque également de Tycho Brahé et de ses prétendues observations et autres planètes à Tycho (Il Saggiatore, 1623). Galilée soutient mordicus la trajectoire circulaire (et non elliptique) des astres, et n’hésite pas à s’attribuer les découvertes des autres, comme les tâches solaires, observées déjà au IVè siècle av. JC, et par Scheiner en 1611, et comme la fameuse « expérience de Galilée » utilisant des plans inclinés pour étudier la chute des corps, en fait menée 100 ans plus tôt par Simon Stevin. Dans son Dialogue il les traitera ses opposants de « pygmées mentaux », et « d’idiots stupides ». Les preuves définitives de l’héliocentrisme sont donnée beaucoup plus tard au XVIIIè siècle par les observations de Bradley sur les étoiles fixes qui prouve que la terre tourne autour du soleil, et celles de Foucault (et son pendule) qui prouve que la terre tourne sur elle-même. A contrario, il est vrai que les tenants d’Aristote à l’époque ont pour leur part fini par confondre les domaines des mathématiques, de la philosophie, et de la théologie. Mais c’est également le cas de quasiment tous les scientifiques de l’époque, Newton traitant d’alchimie et de théologie dans ses travaux sur la gravitation universelle, Kepler mêlant à ses travaux des idées issues directement de la kabbale juive. Mais revenons aux péripatéticiens. Ils vont donc mener une guerre ouverte à Galilée car ses « observations » contredisent selon eux les Saintes Ecritures. Le débat glisse de la science à l’exégèse, peut-être pas seulement par la faute de Galilée. La question est : quel système explique le mieux le livre X de Josué ? Redisons qu’à l’époque, le système de Ptolémée décrit le mouvement des astres au quart de degré près, semble le plus proche des Saintes Ecritures, et que le système de Copernic quant à lui n’est pas complètement prouvé. Et rappelons aussi qu’en exégèse, on admet que les textes peuvent avoir un sens littéral ou un sens métaphorique, mais qu’on doit privilégier le premier tant qu’il n’y a pas de preuve suffisante qu’il faut s’en remettre au second. A l’époque donc, l’Eglise n’a pas de raison scientifique de passer du premier au second. Par ailleurs, comme le signale jlda dans un autre post, à l’époque, l’Eglise se relève tout juste de la Réforme luthérienne, et des guerres qui secouèrent l’Europe à cette période. 2/ Le procès de 1616 Dès 1615, Galilée du haut de son orgueil et de ses préjugés – justes pour certains au demeurant, mais non démontrés scientifiquement – se met à militer pour son interprétation de la Bible. Le père Foscarini que nous évoquions dans un post précédent, et le père Di Zunica, publient des textes cherchant à prouver l’héliocentrisme par la Bible. En 1615, voyant son prestige entaché devant la grande duchesse de Toscane, il écrit sa fameuse lettre. Celle-ci est souvent explicitement exégétique : on lui a opposé le sens littéral de la Bible, il va s’attacher à montrer qu’il n’est pas impossible que la Bible parle au sens métaphorique, étant là pour « nous montrer comment on va au ciel et non pas comment vont les cieux ». Il renverse la charge de la preuve : c’est aux théologiens de prouver que la thèse est fausse, et tant qu’ils ne l’ont pas fait, l’Eglise doit modifier l’interprétation de la Bible. Les débats s’échauffent, Galilée sommant l’Eglise de s’expliquer. Le Saint-Office se saisit du sujet se penche sur les écrits des uns et des autres. Galilée reçoit un monitum du Cardinal Bellarmin, lui enjoignant de ne plus enseigner la thèse copernicienne que comme une hypothèse, et de ne pas se mêler de théologie. Galilée prétend avoir une preuve, qu’il tient d’abord secrète, puis publie dans son Discours sur le flux et le reflux de la mer, système expliquant le phénomène des marées par l’attraction du soleil et la rotation de la terre sur elle-même et autour du soleil. Or scientifiquement parlant, cela n’expliquerait qu’une seule marée par jour, et non deux. (Kepler a quant à lui bien expliqué, sept ans avant, l’action conjuguée du soleil et de la lune, mais on a vu ce que pensait Galilée de Kepler). La conclusion du Saint Office est donc évidente : le système de Copernic n’est pas suffisamment prouvé, et il n’y a pas de raison valable de passer du sens littéral au sens métaphorique. La doctrine – doctrine – héliocentriste est contraire aux Ecritures, il est donc défendu aux tenants de la thèse d’interpréter la Sainte Ecriture à l’encontre de l’acception commune des Pères de l’Eglise. L’œuvre de Copernic est mise à l’Index le temps de minimes corrections (ce qui sera fait en 1920). Le Saint-Office ne condamne ni Galilée ni son œuvre ! A la suite de quoi il sera fait procès par les péripatéticiens à Galilée d’avoir abjuré ses erreurs comme on abjure d’une hérésie, ce qui conduira le même Cardinal Bellarmin à publier le 20 mai 1916 le démenti que vous citiez : « Nous Robert, cardinal Bellarmin, ayant appris que l’on avait calomnié le Signor Galileo Galilei en prétendant qu’il avait abjuré entre nos mains, etc… » 3/ L’entre-deux procès Urbain VIII, ami et défenseur de Galilée, parvient au Souverain Pontificat en 1623. Il reçoit plusieurs fois Galilée à Rome et lui remet plusieurs gratifications et encouragements. Mais il reste scientifique et continue à exiger de Galilée qu’il ne présente le système copernicien que sous forme d’hypothèse. Galilée compte profiter de cet a priori favorable, et rédige son Dialogue sur les deux principaux systèmes du monde : de Ptolémée et de Copernic où il présente les ptoléméiens sous les traits de Simplicio, un simplet auquel il prête les arguments mêmes du pape Urbain ; il y présent d’ailleurs toujours sa fausse théorie sur l’explication des marées. Ce livre est rédigé en italien pour toucher un plus large public (à l’époque, le langage de la science est le latin). Il va ensuite chercher à obtenir l’imprimatur (approbation de l’Eglise), et il l’obtiendra en 1631 sur la base de ce qu’il présente au pape : les seules préface et conclusion, qui déguisent honteusement le livre jusqu’à paraître opposées aux théories de Copernic. Urbain VIII écrira plus tard : « Je l’ai traité mieux qu’il ne m’a traité, car il m’a trompé. Que Dieu lui pardonne la faute de s’être volontairement jeté dans un embarras pareil, alors que je l’en avais déjà tiré une fois lorsque j’étais cardinal.» Néanmoins, il se montre indulgent et ne cite pas Galilée directement à comparaître devant le Saint Office mais confie l’étude de son cas à une commission. Cette commission finira quand même par le traduire devant le Saint-Office. 4/ Le deuxième procès Les procès du Saint Office ont rarement condamné les personnes, mais plutôt mis les ouvrages à l’Index. Mais ici, Galilée fait preuve de tellement de mauvaise fois, allant jusqu’à affirmer qu’il ne croit pas aux thèses de Copernic, et qu’il ne contrevient pas par son livre au monitum de Bellarmin. Il prétendit avoir oublié ce qu’il avait écrit, il proposa de réécrire son livre pour redresser ce qu’il avait mal expliqué… « Le défaut de caractère que cet homme traînait depuis longtemps était devenu névrotique. Il ne saisissait plus ce qui est vrai ou faux, et il ne pouvait pas supporter d’être pris en faute, de n’avoir pas le beau rôle devant le public. Son incapacité pathologique à distinguer le vrai du faux dès lors qu’il s’agissait de sa gloire, déjà manifeste dans ses livres, éclata devant le tribunal.» Il est condamnée à trois chefs : premièrement pour non respect du monitum reçu ; deuxièmement pour avoir extorqué, « par promesses et artifices » son imprimatur en abusant, entre autres, du pape lui-même, et troisièmement pour être suspect d’hérésie en raison de son obstination.

« Nous prononçons, jugeons et déclarons que toi, Galilée, tu t’es rendu véhémentement suspect d’hérésie à ce Saint-Office, comme ayant cru et tenu une doctrine fausse et contraire aux saintes et divines Écritures, à savoir : que le soleil est le centre de l’univers, qu’il ne se meut pas d’Orient en Occident, que la terre se meut et n’est pas le centre du monde ; et qu’on peut tenir et défendre une opinion comme probable après qu’elle a été déclarée et définie contraire à l’Écriture sainte. En conséquence, tu as encouru toutes les censures et peines établies et promulguées par les sacrés canons et les autres constitutions générales et particulières contre les fautes de ce genre. Il nous plaît de t’en absoudre, pourvu qu’auparavant, d’un coeur sincère et avec une foi non simulée, tu abjures en notre présence, tu maudisses et tu détestes les erreurs et hérésies susdites et toute autre erreur et hérésie contraire à l’Église catholique, apostolique et romaine, selon la formule que nous te présenterons. Mais, afin que ta grave et pernicieuse erreur et ta désobéissance ne restent pas absolument impunies, afin que tu sois à l’avenir plus réservé et que tu serves d’exemple aux autres, pour qu’ils évitent ces sortes de fautes, nous ordonnons que le livre des Dialogues de Galileo Galilei soit prohibé par un décret public ; nous te condamnons à la prison ordinaire de ce Saint-Office pour un temps que nous déterminerons à notre discrétion et, à titre de pénitence salutaire, nous t’imposons de dire pendant trois ans, une fois par semaine, les sept psaumes de la pénitence, nous réservant la faculté de modérer, de changer, de remettre tout ou partie des peines et pénitences ci-dessus. »

Dans les attendus, le tribunal qualifie d’hérésie l’hypothèse héliocentrique. C’est faux. La note réelle est : téméraire. Le pape l’avait lui-même précisé en 1624 (Koestler, Les Somnambules, p. 454.) Mais… au fait, pourquoi cette étrange dramatisation ? En fait, certains parlent de procès truqué… Un procès truqué pour ne pas appliquer la loi et sauver les apparences. Koestler remarque l’honnêteté et l’objectivité du rapport des experts désignés par l’Inquisition, la folie de l’accusé qui prétendait avoir écrit le contraire de ce qu’on lisait dans le livre incriminé alors qu’il avait eu plusieurs mois pour préparer sa défense, et surtout le coup de théâtre final : sur les ordres du pape, on monte une petite comédi. Il faut lire avec attention le chapitre de Koestler sans s’arrêter à l’interprétation qu’il en donne. Il reconnaît que ce procès n’est « qu’une farce judiciaire ». Les formules solennelles du jugement, les sanctions imposées, ne sont que des faux-semblants pour « la galerie » : en fait tout est monté d’avance, de connivence avec l’accusé. Koestler cite une lettre édifiante du commissaire de l’Inquisition écrite sur l’ordre du pape aux juges de l’accusé qui, dit-il, se passe de commentaire : c’est l’ordre de ne pas condamner et de sauver « la réputation de la cour » (Les Somnambules, p. 468). La peine infligée (récitation de psaumes hebdomadaires pendant 3 ans, prison à la discrétion du St Office, abjuration solennelle de ses erreurs et mise à l’Index du Dialogue) sera commuée le jour même : les psaumes seront dits par sa sœur religieuse, il n’ira pas en prison mais sera assigné à résidence, et l’abjuration ne sera pas publique pour lui éviter l’ire des péripatéticiens. « Et pourtant elle tourne ! » ??? S’il avait réellement prononcé cette phrase au moment de son abjuration, il en aurait résulté une aggravation de sa peine, et certainement pas un allègement. Les sentences prononcées contre Galilée (ou Copernic) n’ont donc jamais été la fermeture de la porte de la science par une Eglise intransigeante, mais des sanctions disciplinaires. En conclusion, par rapport à ce que vous disiez initialement, on peut dire effectivement que l’affaire ne fut pas d’une clarté exemplaire, et qu’à l’époque le mélange des ordres scientifique, philosophique et théologique était monnaie courante dans les deux camps, ce qui a pu donner lieu à des interprétations abusives des deux côtés. Mais on pourra retenir que Galilée a été condamné parce qu’objectivement il le méritait, que sa peine a été plutôt clémente, et que l’abjuration sous la menace de la torture et le fameux « et pourtant elle tourne » appartiennent au domaine de la légende forgée par les ennemis de l’Eglise. Bibliographie Dictionnaire apologétique de la foi catholique. D’Alès Les somnambulesA.Koestler – (opposé à l’Eglise, mais surtout à tendance scientiste.) Les vérités indésirables P.Decourt L’écritoire, n°3, 4, 5J Lermigeaux Le siècle de l’enferG.Corçao Croisades, Inquisition… Faut-il demander pardon ? Editions du MJCF Le Sel de la Terre, n°23, 25Avrillé