Alexandrins:
Rémi PAU -  2003-11-14 19:46:16

Alexandrins:

ORONTE Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité: Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité. ALCESTE Monsieur, cette matière est toujours délicate, Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte. Mais un jour, à quelqu'un, dont je tairai le nom, Je disais, en voyant des vers de sa façon, Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire, Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements Qu'on a de faire éclat de tels amusements, Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages, On s'expose à jouer de mauvais personnages. ORONTE Est-ce que vous voulez me déclarer par là Que j'ai tort de vouloir...? ALCESTE Je ne dis pas cela; Mais je lui disais, moi, qu'un froid écrit assomme, Qu'il ne faut que ce faible à décrier un homme, Et qu'eût-on, d'autre part, cent belles qualités, On regarde les gens par leurs méchants côtés. ORONTE Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire? ALCESTE Je ne dis pas cela; mais, pour ne point écrire, Je lui mettais aux yeux comme, dans notre temps, Cette soif a gâté de fort honnêtes gens. ORONTE Est-ce que j'écris mal? Et leur ressemblerais-je? ALCESTE Je ne dis pas cela; mais enfin, lui disais-je, Quel besoin si pressant avez-vous de rimer? Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer? Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre, Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre. Croyez-moi, résistez à vos tentations, Dérobez au public ces occupations; Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme, Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme, Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur, Celui de ridicule et misérable auteur. C'est ce que je tâchai de lui faire comprendre. ORONTE Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre. Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet...? ALCESTE Franchement, il est bon à mettre au cabinet. Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles, Et vos expressions ne sont point naturelles. Qu'est-ce que Nous berce un temps notre ennui? Et que Rien ne marche après lui? Que Ne vous pas mettre en dépense, Pour ne me donner que l'espoir? Et que Philis, on désespère, Alors qu'on espère toujours? Ce style figuré, dont on fait vanité, Sort du bon caractère et de la vérité: Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, Et ce n'est point ainsi que parle la nature. Le méchant goût du siècle, en cela, me fait peur. Nos pères, tous grossiers, l'avaient beaucoup meilleur, Et je prise bien moins tout ce que l'on admire, Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire: Si le Roi m'avait donné Paris, sa grand'ville, Et qu'il me fallût quitter L'amour de ma mie, Je dirais au roi Henri: "Reprenez votre Paris: J'aime mieux ma mie, au gué! J'aime mieux ma mie." La rime n'est pas riche, et le style en est vieux: Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets, dont le bon sens murmure, Et que la passion parle là toute pure? Si le Roi m'avait donné Paris, sa grand'ville, Et qu'il me fallût quitter L'amour de ma mie, Je dirais au roi Henri: "Reprenez votre Paris: J'aime mieux ma mie, au gué! J'aime mieux ma mie." Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris. (à Philinte.) Oui, Monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits, J'estime plus cela que la pompe fleurie De tous ces faux brillants, où chacun se récrie. ORONTE Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons. ALCESTE Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons; Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres, Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres. ORONTE Il me suffit de voir que d'autres en font cas. ALCESTE C'est qu'ils ont l'art de feindre; et moi, je ne l'ai pas. ORONTE Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage? ALCESTE Si je louais vos vers, j'en aurais davantage. ORONTE Je me passerai fort que vous les approuviez. ALCESTE Il faut bien, s'il vous plaît, que vous vous en passiez. ORONTE Je voudrais bien, pour voir, que, de votre manière, Vous en composassiez sur la même matière. ALCESTE J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi méchants; Mais je me garderais de les montrer aux gens. ORONTE Vous me parlez bien ferme, et cette suffisance... ALCESTE Autre part que chez moi cherchez qui vous encense. ORONTE Mais, mon petit Monsieur, prenez-le un peu moins haut. ALCESTE Ma foi! mon grand Monsieur, je le prends comme il faut. PHILINTE, se mettant entre deux. Eh! Messieurs, c'en est trop: laissez cela, de grâce. ORONTE Ah! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place. Je suis votre valet, Monsieur, de tout mon cœur. ALCESTE Et moi, je suis, Monsieur, votre humble serviteur.