L'histoire de l'Eglise est pleine de papes singuliers, étranges parfois au regard de nos mentalités contemporaines (modernes, conservatrices, ou traditionnalistes). Il est souvent frappant de constater que même parmi les catholiques qui se disent attachés à la Tradition, la méconnaissance de l'histoire des papes est largement répandue comme si tout se résumait à un combat entre des papes du XIX° et du XX° siècles.
Voici quelques portraits de papes, sans ordre chronologique mais qui témoignent, pour chacun d'eux, de la complexité de l'histoire.
Je commencerai par Urbain VI, le pape dont l'élection fut l'une des origines du Grand Schisme.
URBAIN VI (Itri dans le Latium, env. 1318 - Rome, le 15 octobre 1389).
202° pape.
Nom civil : Bartolomeo Prignano.
Elu le 8 avril 1378, couronné le 18. Inhumé à Saint-Pierre de Rome le 15 octobre 1389.
I) Sa vie jusqu'au pontificat.
Né à Itri dans le Latium, Bartolomeo Prignano fut un moine dévot et un casuiste cultivé. Docteur in utroque iure, Prignano devint successivement archevêque de Matera et Acerenza en 1363 (Basilicate) et archevêque de Bari (Pouilles) en 1377.
En 1368, il partit à Avignon, siège de la papauté, où il entra à la chancellerie apostolique. Cette institution, dont l'existence remonte au moins au XI° siècle, a vu son rôle croître au cours des siècles. A l'origine, la chancellerie était chargée de rédiger et d'expédier les documents pontificaux. Elle devint l'organe central de la monarchie pontificale au cours du XIII° siècle. Mais c'est lors du séjour à Avignon que la chancellerie apostolique gagna des compétences financières (concessions, privilèges, bénéfices). C'est dire à quel point la fonction de Chancelier, que Bartolomeo Prignano occupera à partir de 1377, était stratégique. L'archevêque de Bari y gagna, d'ailleurs, une solide réputation d'administrateur efficace.
Bartolomeo Prignano suivit Grégoire XI (1370 - 1378) qui réinstalla définitivement la papauté à Rome en 1377.
II) Le conclave d'avril 1378.
Grégoire XI meurt le 27 mars 1378 et le conclave se réunit le 7 avril. Seize cardinaux se réunirent au palais du Vatican et durent faire face à une foule de Romains bien décidés à ce que le nouvel élu soit Romain ou, à défaut, Italien. Le 8 avril 1378, les cardinaux élurent Bartolomeo Prignano qui, lui, n'appartenait pas au collège cardinalice.
L'élection fut donc rapide mais elle reste, encore aujourd'hui, source de nombreuses interrogations. En effet, la foule envahit le palais apostolique où se déroulait le conclave le 8 avril au matin après la messe. Cette violence ainsi que l'absence de certains cardinaux demeurés à Avignon servirent de fondements à la contestation de l'élection. L'historiographie foisonne d'arguments en sens contraire sur le déroulement de cette élection. Mais il n'en reste pas moins que la thèse de l'élection sous pression est difficile à mener à son terme. En effet, si les cardinaux avaient voulu se débarrasser de la foule menaçante, il leur suffisait d'élire par exemple le vieux Tebadelschi, Romain d'origine. En outre, lorsque la foule envahit le palais, l'élection de Prignano était consommée. Il n'en reste pas moins que cette élection fut entourée de tensions vives, de menaces de mort sur les cardinaux, grosses de contestations possibles.
Le choix du nom d'Urbain illustre le souhait de souligner le retour définitif dans la cité (l'Urbs). Prignano se situe également dans le sillage d'Urbain V, mort en odeur de sainteté, et qui, par ailleurs, avait été le premier pape à tenter, en vain, de rétablir la papauté dans la ville éternelle.
III) Le pontificat d'Urbain VI.
Les cardinaux pensaient avoir élu un administrateur sage, un homme du sérail, doué, expérimenté. Urbain VI possédait, certes, ces qualités mais sa personnalité semble avoir changé avec son élévation au souverain pontificat.
Très rapidement, en effet, Urbain VI entendit gouverner plus solitairement.
Deux conceptions du pouvoir s'opposèrent rapidement. Durant le séjour à Avignon, les cardinaux avaient gagné en influence et étaient très étroitement associés aux décisions pontificales. Urbain VI, lui, avait une vision plus personnelle de l'exercice de ses prérogatives.
Par ailleurs, Urbain VI se refusa à concéder de nouveaux privilèges et bénéfices à ses cardinaux comme il était d'usage après une élection. Urbain VI reprochait également aux cardinaux leur absentéisme, leur train de vie luxueux incompatible avec les Evangiles, le nombre excessif de leurs familiers, la simonie, le cumul des bénéfices.
Mais le tempérament fougueux du pontife se déchaîna également sur certains alliés temporels, notamment la reine Jeanne de Naples.
Le mois de juin 1378 témoigna d'une montée des tensions entre les cardinaux contestataires et le pape. En effet, pour fuir les chaleurs romaines, Urbain VI se retira à Tivoli alors qu'une partie des cardinaux se réfugia à Anagni d'où ils demandèrent à Urbain d'abdiquer. Les cardinaux reçurent le soutien du camérier Pierre de Cros qui leur donna accès à une partie du trésor pontifical. Des rixes entre bandes rivales firent couler le sang et Jeanne de Naples retira définitivement son soutien au pape Prignano. Pierre de Cros, quant à lui, s'opposa aux nominations pontificales en Provence et en France. Puis, les cardinaux italiens, lassés de la brutalité et de l'autoritarisme d'Urbain VI, rallièrent le camp des contestataires.
Ne pouvant déposer le pape, le Sacré Collège déclara invalide l'élection du 8 avril en invoquant les menaces de mort proférées par la foule. La liberté des électeurs avait donc été contrainte. Le 20 septembre 1378, le Sacré Collège, constitué en conclave, désigna Robert de Genève, fils du comte de Genève Amédée III, cousin du roi de France Charles V et de l'empereur germanique Charles IV. Le nouvel élu prit le nom de Clément VII.
Dès qu'il eut connaissance de cette élection, Urbain VI excommunia Robert de Genève et le désigna comme l'Antéchrist. Mieux encore, Urbain VI lança une croisade contre son concurrent. Il prit également la décision de reconstituer un nouveau Sacré Collège en nommant 25 cardinaux.
Très vite le conflit s'internationalisa et des obédiences (urbaniste, clémentiste) se formèrent.
En Italie, les affrontements dégénérèrent. Carlo Durazzo, roi de Naples, entra en conflit avec Urbain VI qui souhaitait que des fiefs de la couronne napolitaine soient donnés à ses neveux. Carlo Durazzo refusa et fut excommunié. Le pape de Rome alla jusqu'à jeter l'interdit sur le royaume.
Urbain VI exerça une véritable tyrannie fiscale et politique. Parmi ses nouveaux cardinaux, certains se rebellèrent et le pape n'hésita pas à les faire torturer et mettre à mort. Urbain VI recréa une nouvelle chancellerie.
Afin de restaurer son prestige et celui de la papauté, Urbain VI décida, prématurément, l'organisation d'un jubilé en 1390. Le premier jubilé avait été encouragé en 1300 par le pape Boniface VIII. Le deuxième avait été organisé par Clément VI qui ne s'était pas pour autant déplacé à Rome.
Dans une Chrétienté déchirée, Urbain saisit l'importance du jubilé. Grâce à cette manifestation de ferveur, le pape pourrait avoir l'occasion de prouver son bon droit et de mesurer la force de son obédience. Par la même occasion le jubilé devait permettre de renflouer les caisses vidées par les hommes d'armes et les alliés. Clément VII, de son côté, ordonna aux catholiques de son obédience de ne pas se rendre à Rome.
Urbain VI étendit la fête de la Visitation à toute la Chrétienté et fonda deux institutions universitaires : Cologne et Lucques.
Les pays sous obédience clémentiste refusèrent la célébration de cette fête mariale.
Le 15 octobre 1389, Urbain VI rendit l'âme en laissant la Chrétienté dans la division : Clément VII vivait toujours et les cardinaux de l'obédience romaine s'apprêtaient à élire Pietro Tomacelli pape sous le nom de Boniface IX.
|