Quand les curés de campagne avaient du répondant :
(C'est vrai que ce document d'archive a déjà cinquante ans !!!
Jésus !
Mes chers paroissiens,
Merci, merci mille fois du denier du culte pour lequel vous vous êtes montrés si généreux. Je puis donc envoyer à Monseigneur la somme de 310.000 francs environ contre 293.000 l'an passé. V… a donné 116.000 francs, quoique mes visites ne soient pas tout à fait terminées, somme légèrement inférieure à celle de l'an passé, mais double de celle de 1957 et quintuple de celle de 1950 ! Pa… a versé 126.000 francs, en progrès sur 1959, neuf fois plus qu'il y a dix ans ; Pl…, avec ses 65.000 francs, réalise un bond en avant. De tout cela je vous remercie, au nom de Monseigneur et du Clergé du Diocèse qui en bénéficiera, dans la mesure même de votre générosité à chacun, car vous savez que nous sommes encore loin d'égaler, avec nos 200 francs par personne, certaines paroisses voisines qui donnent 800 francs par personne à ce même denier du culte. Tout de même, bravo pour le progrès de cette année.
J'ajoute mes remerciements personnels pour bien des services et des générosités qui m'ont profondément touché ; la dernière en date est l'institution du "panier du curé" à Pl… . Ainsi mes paroissiens me nourrissent et vous ne sauriez croire ce que cette aide, légère pour vous, considérable pour moi, me permet d'étendre, en votre nom à tous, mes secours à des misères cachées ou à des œuvres d'Eglise… et comment ne pas voir dans cet accroissement continu de vos aumônes le signe de notre merveilleuse entente et de votre progrès dans la foi chrétienne et la charité ?
Voici Noël tout proche. Pl… aura sa Messe de Minuit ; la cérémonie commencera Samedi soir à 23h30, comme d'ailleurs à Pa…, où les gens de V… monteront nombreux, je l'espère. Cette année, plus que jamais, resserrons-nous autour de l'Enfant Jésus, car Il est notre Paix. Je vous souhaite une heureuse fête de famille, dans la joie de la bonne entente et dans la douceur qui rayonne de la Crèche ; que Dieu ramène nos absents et nos soldats, qu'Il guérisse nos malades, qu'Il atténue nos souffrances. Durant cette Messe de Minuit, croyez bien que je penserai à chacun d'entre vous que j'ai visités, et que je présenterai à Dieu tous vos souhaits pour qu'Il les exauce selon la mesure de sa Sagesse et de son immense Bonté.
J'ai encore une fois entendu, pendant ces deux mois où je vous ai écoutés, cette réflexion, exprimée avec des nuances diverses, mais identique en son fond: "Je ne vais pas à l'Eglise pour telle ou telle raison, mais ce n'est pas pour cela que je ne suis pas bon chrétien; il y en a tant dans votre Eglise, Monsieur le Curé, qui ne sont pas ce que vous croyez ! Non, ce ne sont pas les meilleurs qui sont toujours fourrés chez vous... " Il y aurait donc plusieurs manières d'être bon chrétien, et celle des pratiquants ne serait pas la meilleure, loin de là !
Eh ! Bien, permettez-moi d'être aussi sincère avec vous que vous l'êtes avec moi et de vous faire connaître mon opinion comme vous m'avez fait connaître la vôtre. J'aurais plutôt tendance à admirer les "pratiquants", ce qui ne vous surprendra pas. Ils osent venir, ils trouvent les moyens et le temps de venir à l'Église et, s'ils viennent, je ne puis croire que ce soit avec des idées bien hypocrites ou des calculs intéressés. Plus je les connais, en vérité, moins je puis souscrire à cette accusation. Ils viennent pour entendre parler de Dieu, et Le prier…
Est-ce à dire que tous soient parfaits sous tous les rapports ? Eux-mêmes ne le prétendent pas. S'il s'en glisse un dans le nombre dont les motifs soient entièrement mauvais, cela parait vite, et la plupart songent surtout à entretenir leur foi.et leur piété. Ce souci religieux va sans doute avec bien des imperfections, parfois même un état de péché grave, mais n'est-il pas beau de pratiquer quand même une religion qui vous exhorte si fortement à sortir de votre péché ? Les meilleurs pratiquants songent souvent à se confesser, pour obtenir le pardon de leurs fautes et la force de n'y plus retomber. N'allez pas reprocher aux gens qui fréquentent un établissement de bains de n'être pas propres…et vous savez que souvent ce sont ceux qui n'y viennent jamais qui en auraient le plus besoin !
L'Église reste ainsi ouverte à tous, et spécialement aux pécheurs (que nous sommes tous à ses yeux), pour qu'ils trouvent en elle les raisons supérieures et les forces nécessaires à leur conversion. Cela peut être long, hésitant, mais qui donc s'en indignerait ? Ne nous jugeons pas les uns les autres, ne voyons pas la paille qui est dans l'œil de notre voisin pour mieux oublier la poutre qui est dans le nôtre… Jésus-Christ nous a prévenus par maintes paraboles qu'il y aurait dans l'Église des bons et des moins bons, des mauvais même, jusqu'au jour du Jugement. Ne nous indignons pas d'en connaître; songeons plutôt à notre propre salut qui ne peut aller sans une pratique assidue des cérémonies et des sacrements de l'Église Sainte.
En prenant ainsi la défense de mes bons paroissiens, je ne fais que mon métier, direz-vous, et le spectacle d'un curé qui débinerait constamment ses plus fidèles pratiquants serait tout à fait scandaleux. Mais, à y regarder de plus près, je ne fais que défendre cette Église de Dieu à laquelle je suis voué ! Car si les pratiquants n'étaient pas meilleurs, oui ! meilleurs que les non pratiquants, dans leur ensemble, ce serait à contester le bienfait de la religion. Que diriez-vous d'un remède qui, loin de soulager le malade, aggraverait son état ? Ainsi la pratique de notre religion rend meilleur, certainement (sans pour autant donner un brevet de sainteté à quiconque fréquente l'Eglise). Cela se voit clairement dans nos enfants. Il est incontestable que le catéchisme et l'approche des sacrements dépose en leur âme une empreinte incomparable, qui les remplit de générosité et leur donne le goût de l'effort moral, dans l'exacte mesure où ils se livrent à cette formation religieuse si leurs parents les y encouragent.
Mais je voudrais aller plus loin encore. Ceux qui ne peuvent, pour une raison ou une autre, fréquenter l'Église, s'aperçoivent bien au long des années quel dommage en résulte pour eux. C'est l'affaiblissement de la foi, l'attiédissement de la charité et le relâchement des meurs. Ne considérons plus ce que sont les autres, ne cherchons pas à nous justifier en critiquant les pratiquants. Un moment, n'examinons rien d'autre que le dommage subi. Le fait même que vous n'entendez plus de sermons depuis des années n'a-t-il pas pour conséquence de rendre votre foi assez vague, incertaine même ? Ni les journaux ni la radio ni les conversations quotidiennes ne vous ramènent à ce domaine des réalités invisibles. Elles s'estompent peu à peu, et des objections surgissent, s'imposent à votre esprit, faute d'en connaître les solutions pourtant simples. On en arrive à ne plus croire qu'en la vie de la terre, à ne plus savoir même que Jésus Christ, ses miracles, sa résurrection, sont des faits historiques, que nul ne peut nier scientifiquement. Bien plus, chacun de nous a un certain tempérament et donc certaines tendances fâcheuses au péché ; la longue absence de pratique ne lui donne plus occasion de s'examiner et de s'avouer pécheur devant quelqu'un de supérieur à lui. On en vient, inconsciemment, à se trouver soi même fort bien et meilleur que les autres, alors même que tous souffrent de nos défauts et de nos vices. Comme il serait profitable de s'entendre paternellement repris de ses manquements et corrigé par le représentant de Dieu ! Bien sûr, on peut fréquenter l'Église et rester sourd à ces réprimandes, mais ce ne sont pas là les vrais chrétiens que je vous propose en exemple.
Enfin, et ce sera ma dernière raison, s'il faut aimer son prochain de tout son cœur, il faut aussi aimer et servir Dieu de toute son âme et de toutes ses forces. L'Eglise ajoute que l'un ne peut même subsister dans un chrétien sans l'autre. Or Dieu a parlé en Jésus-Christ, et Celui-ci a fondé l'Eglise et l'a dotée de l'autorité souveraine sur nous ; "Qui vous écoute, m'écoute ; qui vous méprise, me méprise." disait-il aux Apôtres. La voie normale, la voie sûre pour plaire à Dieu et s'élever jusqu'à Lui ne peut être donc que cette vie de pratique religieuse qui vous est proposée et imposée par l'Eglise. Vous y apprendrez d'ailleurs que ce n'est pas le tout de la religion ; le sermon vous fera mieux connaître le chemin de la perfection et les sacrements qui vous en donneront le goût.
Eh! bien, vous ai-je persuadés maintenant ? Je l'espère et le voudrais bien !
G.N. (Lettre aux paroissiens, décembre 1960)