ResMusica.com : Vous semblez aimer "mariner" dans l’univers des compositeurs. Est-ce aussi le cas avec Rachmaninov ?
Valentina Lisitsa : Effectivement, cela peut aider. Croyez- le ou non, je ne voulais même pas jouer sa musique lorsque je vivais en Ukraine. Cela me semblait trop sentimental et "populaire". Bien entendu, Hollywood lui a causé beaucoup de tort. Si vous jouez le Concerto n°2, dès que vous arrivez au mouvement lent du final, toutes les dames du 3e âge du public se mettent à fredonner car pour elles, c’est une chanson d’amour de film. Et puis, il y a eu Shine. Quel tort cela a fait à son Concerto n°3 ! Jusqu’à ce que le public oublie l’histoire et commence à écouter avec leur cœur, l’œuvre en a immensément pâti. Et puis, pourquoi tout le monde déteste le Concerto n°4 ? Aucun film n’en a repris les mélodies et puis, aucune n’est valable ! Honnêtement, j’ai été le témoin de plus d’un critique musical qui réagisse ainsi : ils tournent autour et "poignardent" dans le dos un Rachmaninov sans défenses, l’accusant d’être trop populaire, du genre "Hollywood à la rencontre du Doctor Jivago", dans un style trop "matriochkas". Mais tout cela dépend beaucoup de comment vous le jouez! J’ai eu parfois la malchance d’allumer la radio de la voiture et tout en écoutant un pianiste (dont le nom n’était pas cité) faire des bulles de savon sur le clavier, de penser "qui est ce terrible compositeur qui ose écrire à la Rachmaninov ?" Je ne connaissais pas bien le mouvement lent du Concerto n°1 dont il s’agissait alors ! Et pourtant, il n’y a rien de mieux que les seize premières mesures interprétées par le Maître lui-même. Que ce soit un mauvais enregistrement avec des parasites et une mauvaise résolution n’a aucune importance : rien n’est aussi beau que cela.
ResMusica.com : Revenons à votre actualité avec ces enregistrements des concertos de Rachmaninov. Est-ce que c’était évident pour vous de faire l’intégrale ? Qui a eu la plus grande influence sur votre propre version ?
Valentina Lisitsa : Oui, je voulais tous les faire. Ce qui est merveilleux ici, c’est qu’ils sont tellement différents les uns des autres et d’une variété incroyable. Le premier et son côté authentique, direct est magnifique de fraîcheur, d’innocence. C’est le seul qui ait été écrit avant les évènements désastreux de sa vie qui ont conduit à sa dépression. Le deuxième est du "classique" Rachmaninov, un peu sévère et en retenue. Le troisième, très douloureux, déborde émotionnellement et le quatrième, austère et quelque peu d’une vieillesse cynique, d’une certaine façon aussi moderne voire plus que Prokofiev. Je n’aurais pas entrepris un tel projet il y a cinq ou dix ans mais maintenant, c’est le bon moment car je les ai tous joués et j’ai vécu avec eux. A ce jour, je ne pense pas que mon interprétation évolue radicalement et que j’aurai honte de ce que j’ai fait. Si vous me demandez qui est en tête de liste de mes pianistes préférés, sans hésiter Rachmaninov. Nous avons tellement de chance d’avoir des enregistrements dont il est le soliste ! J’ai beaucoup de mal à écouter les pianistes actuels qui se débarrassent d’une tradition émanant du compositeur lui-même. Récemment, j’ai eu l’opportunité de jouer sa musique avec un des orchestres russes de renom. Cela s’est révélé être une expérience douloureuse. J’ai à peine pu m’empêcher de demander au chef quelle était la partie notée Prestissimo qu’il ne comprenait pas. Ils voulaient l’interpréter dans le style Russe typique ou mieux "stéréotypé" : lent et lourd. On disserte sur le style à adopter, sur tel ou tel trille chez Mozart ou Beethoven sans avoir d’enregistrements à ce sujet. Nous avons ici un compositeur qui a enregistré tous ses concertos et personne n’y prête la moindre attention. De nombreux jeunes m’écrivent pour me demander des conseils. Le meilleur que je puisse leur donner, c’est de mettre des écouteurs et d’essayer de jouer en même temps, comme si c’était un karaoké. Si vous ne faites qu’écouter, vous êtes passif mais si vous tentez de faire correspondre le phrasé, le rythme, les dégradés de nuances en même temps, vous faites des comparaisons avec ce que dit le compositeur. Instinctivement vous apprenez tellement ! C’est incroyable, car c’est Rachmaninov lui-même qui vous donne une leçon gratuite ! En général, les enregistrements contemporains ont tendance à me décevoir. Je me limite à mes vieilles performances préférées sans chercher différentes versions ni même à copier quoi que ce soit. Comme dans l’esprit du jazz, je cherche à attraper la petite flamme qui s’élève. Rachmaninov est tout simplement un géant. Certains aspects de son style de jeu sont aussi précieux que dans Bach ou Mozart par exemple. En fait, nous sommes tous gâtés avec la qualité actuelle de son et beaucoup de monde réagit au mauvais son - du bruit audible en surface-, au fait que les orchestres ne jouent pas ensemble. Les jeunes musiciens ne comprennent pas les vieux enregistrements car ils ne regardent pas au-delà. Quand j’étais enfant, notre professeur d’histoire de la musique nous avait apporté plusieurs enregistrements du fameux Prélude en sol mineur de Rachmaninov. Celui-ci jouait l’une des versions, deux autres étaient de Richter et Rubinstein. Nous devions essayer de trouver les correspondances. Imaginez les immenses mains de Rachmaninov, cela devait être une masse sur le clavier. Le jeu léger et élégant, un brin féminin, devait probablement être Rubinstein. Nous avons tout fait faux car lorsque Richter écrasait le piano, nous pensions qu’il s’agissait de Rachmaninov. En réalité, sa façon de jouer était aristocratique. C’était clair et non pas comme le cliché qui en est fait ! A essayer de jouer "à la Russe", beaucoup de pianistes démolissent le piano avec, espérons-le, quelques cordes cassées pour un meilleur effet ! Pour faire bonne mesure, il faut aussi transpirer pour montrer à quel point c’est difficile ! (rires) Et il n’y a même pas de tempo rapide, à la place, ils essayent de mettre le plus de poids possible comme si nous étions emmitouflés dans nos vêtements pour un hiver rigoureux.
extrait de l'entretien avec Valentina Lisitsa [10-11-2009]