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JUILLET 2003 A MARS 2011

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Ne demandons pas "l'impossible" à Benoît XVI. Imprimer
Auteur : Scrutator Sapientiæ
Sujet : Ne demandons pas "l'impossible" à Benoît XVI.
Date : 2010-12-22 08:45:00

Bonjour à tous,

Je vous adresse seulement quelques mots, parce que je suis un peu surpris par l'intensité, sinon la virulence, de certaines réactions récemment apparues sur le FC, car c'est un peu comme si d'aucuns

- avaient interprété le discours du 22 décembre 2005 comme un discours d'engagement pontifical, en vue de restaurer pleinement la Tradition, à la tête puis au sein de l'Eglise ;

- ont été déçus par un processus plus ambigu et moins rapide que prévu, de réhabilitation, de relégitimation, du patrimoine dogmatique et liturgique de la Tradition, d'une manière officielle et effective, à l'intérieur de l'Eglise ;

- se sont sentis trahis ou trompés, notamment par un évènement qui est à mes yeux plus médiatique que magistériel, à savoir la récente parution du dernier livre de Benoît XVI.

Pour autant, si nous attendons de Benoît XVI qu'il devienne l'adversaire explicite, l'ennemi principal, de la manière de réfléchir, en philosophie et en théologie, qui est, entre autres facteurs, à l'origine de la situation actuelle dans l'Eglise et de l'Eglise, nous risquons fort d'attendre pendant longtemps.

Cette manière de réfléchir, que je vais essayer de décrire ci-dessous, n’est autre que la sienne, depuis ses années de formation, ce qui ne signifie en rien qu’elle est porteuse d’une tendance à l’hérésie, mais ce qui signifie qu’elle se prête mal à une conversion tardive au traditionalisme.

A mon sens, cette manière se caractérise par les tendances suivantes :
- l'adogmatisme,
- l'exégétisme,
- l'herméneutisme,
- l'oecuménisme,
- l'irénisme.

A mes yeux, "en terre chrétienne", ces tendances ne constituent pas des obstacles, mais sont plutôt propices à leur extrémisation, sous les formes suivantes :
- l'agnosticisme,
- l'immanentisme,
- l'historicisme,
- l'eudémonisme,
- l'angélisme utopiste.

Je suis convaincu que Benoît XVI, en tant que personne et en tant que pontife, pense vraiment que l'on peut réfléchir et réagir conformément aux cinq premières tendances, sans pour autant succomber à la tentation du catholicisme humanitariste et du christianisme post-confessionnel, et je suis tout aussi convaincu du fait que, dans son esprit, le fait de réfléchir conformément aux cinq tendances "primitives" ne conduit pas mécaniquement, nécessairement, à finir par le faire conformément aux cinq tendances qui en sont, je le crois, les "dérivées".

Qu'il pense cela, en tant que personne, c'est son droit le plus strict, en tant que pontife, c'est un peu inquiétant, car on peut se demander s'il a vraiment pris la mesure du lien de causalité qui relie les tendances "primitives" aux tendances "dérivées", lien de causalité qui est tout de même grandement à l'origine de la situation actuelle, au sein même de l’Eglise.

C'est un peu inquiétant, donc, mais,

- d'une part, son adhésion aux cinq tendances primitives mentionnées ci-dessus ne fait pas de lui un hérétique : que je sache, toute la théologie catholique ne se réduit pas à de la dogmatique, à du catéchétisme, à une axiomatique, à du prosélytisme et à de la polémique ;

- d'autre part, son adhésion à ces cinq tendances primitives fait partie de son existence temporelle, de son histoire personnelle, non seulement de sa pensée, de son style, mais aussi de sa vie.

En d'autres termes, ne demandons pas à Benoît XVI, d'une certaine manière, de se renier ; les catholiques traditionalistes de la FSSPX eux-mêmes ne seraient certainement pas contents si on leur disait qu'on est prêt à les incorporer canoniquement à l'Eglise catholique, à condition qu'ils acceptent de se renier, sur tel ou tel point essentiel, et ils auraient alors raison de manifester leur mécontentement.

Alors, que faire ? N'étant ni dans le secret de Dieu, ni dans celui de ses serviteurs, je m'en tiendrai à une proposition bien générale : prier, bien sûr, mais aussi, peut-être, se contenter de constater et de regretter un certain déficit de cohérence doctrinale et un certain risque d'inconséquence pastorale, là où l'on donne parfois l'impression d'accuser Benoît XVI comme un procureur et de le condamner comme au tribunal.

Le "quart-de-tourisme," le fait de réagir au quart de tour, ce qui n'a évidemment rien à voir avec un car de tourisme, ne me semble pas être de bonne politique, sur ces questions, délicates, difficiles, douloureuses, dont la complexité ne sera certainement pas sainement prise en charge par une réactivité schématisante et stigmatisante.

Se rendre compte, presque cinq ans jour pour jour après le fameux discours du 22 décembre 2005, que Benoît XVI n'est pas devenu traditionaliste, mais qu'il est resté modernisateur ? A la vérité, ce n'est pas une découverte, mais tout au plus une confirmation.

N'attendons pas de lui un positionnement soudainement plus satisfaisant, d'un point de vue traditionaliste ; c'est peu dire que de dire que la rupture conciliaire a quasiment institutionnalisé, au sein du catholicisme, l’existence de mouvances ou de tendances différentes les unes des autres, voire opposées les unes aux autres, et Benoît XVI, plus encore que ses prédécesseurs, depuis le Concile, est obligé de « composer » en permanence, l'auto-censure préventive le disputant au rétro-pédalage palliatif.

De mon point de vue, nous sommes en revanche fondés à constater et à regretter que le problème de fond n'est toujours pas réglé : ce qui est de moins en moins compréhensible, me semble-t-il, surtout depuis l’extérieur, mais aussi depuis l’intérieur de l’Eglise, c'est le décalage

- entre le oui de l'Eglise aux politiques non explicitement chrétiennes et aux religions explicitement non chrétiennes, dès lors qu'elles respectent les droits de l'homme, ce qui n'engage à rien, compte tenu du fait que la conception que l'on en a peut très bien être purement contextualisée, régionale ou sectorielle, ou conjoncturelle, évolutive ;

- et quasiment le non de l'Eglise aux éthiques ou aux morales non chrétiennes, même quand ces éthiques ou morales respectent les droits de l’homme, et à ce titre je comprends que nos contemporains non catholiques ne voient pas, par exemple, en quoi la contraception est contraire aux droits de l’homme.

C’est que, quand l’Eglise parle des droits de l’homme, elle pense aux droits de l’homme adossés à la loi naturelle classique, aux droits de l’homme conscient du fait qu’il est « dépendant » à l’égard de Dieu, tandis que quand les Etats, les organisations intra-nationales ou internationales, et les médias audio-visuels, parlent des droits de l’homme, ils parlent des droits de l’homme non adossés, mais affranchis, vis-à-vis de la loi naturelle classique, et adossés, en réalité, au droit naturel moderne, qui n’a pas été un obstacle mais qui s’est avéré propice au positivisme juridico-politique ; ils parlent, en d’autres termes, des droits de l’homme conscient du fait qu’il est « souverain » vis-à-vis du monde.

Vouloir amener les non chrétiens, qu’il s’agisse des Etats non chrétiens ou des communautés et individus non chrétiens, à ouvrir leur cœur et leur mœurs sur l’éthos le plus proche possible de l’éthos chrétien, en leur parlant des droits de l’homme, de dignité et de liberté de la conscience et de la personne humaines, sans préciser ou rappeler avec la plus grande insistance que ce dont on parle est en contradiction absolue avec la conception contemporaine, matérialiste et productiviste, plus vécue que pensée, de la dignité, de la liberté, de la conscience, de la personne, et des droits de l’homme, me semble
être tout à fait équivoque ou illusoire.

Je ne dis pas que c’est ce que fait Benoît XVI, mais il arrive que ce soit l’impression qu’il donne ; au surplus, quand on aspire à dialoguer avec un interlocuteur avec lequel on n’est pas d’accord sur tout, et que l’on se soumet à son vocabulaire, le risque est que l’on affaiblisse ou fragilise son propre argumentaire.

Il me semble que c’est de ce type d’impasse ou d’ornière d’où l’Eglise doit sortir au plus vite, si elle veut vraiment renouer avec sa mission première : l’explicitation de l’intégralité d’un projet de vie dans l’Esprit caractérisé par une très grande radicalité et une très grande spécificité, un projet pour l’homme opposé, et non apposé, à la vision contemporaine hégémonique des aptitudes et aspirations morales légitimes inhérentes à l’agir et à l’être humains.

Si l’on passe en effet de l’aspect « projet de vie dans l’Esprit » à l’aspect « dessein de Dieu pour l’homme » on voit bien, là aussi, dans quelle mesure les tendances "primitives" auxquelles adhèrent Benoît XVI se prêtent mal à la mise en évidence du caractère antinomique, contradictoire, existant entre la vision chrétienne catholique du dessein de Dieu pour l’homme et la vision courante que l’on en a aujourd’hui.

Pour un chrétien quelque peu cohérent et conséquent, le dessein de Dieu pour l’homme,

- d’une part, est le dessein du seul vrai Dieu pour l’homme,

- d’autre part, est un dessein exigeant et non indulgent.

Ce n’est pas du tout comme cela que raisonne l’individu contemporain, qui, dans le meilleur des cas, se tourne vers Jésus-Christ, non parce qu’Il est le Fils du seul vrai Dieu, en vue de son salut, mais parce qu’il est celui dont le message moral et spirituel correspond le mieux et le plus à la sensibilité individuelle, en vue de son bonheur, à charge, pour d’autres, de se tourner vers Allah ou vers Bouddha, si l’un ou l’autre sont tenus pour porteurs d’un ethos correspondant davantage à leur sensibilité individuelle.

A qui la faute, si, même dans l’Eglise, on pense souvent comme cela aujourd’hui ? D’où mon constat et mon regret, qui consistent à signaler et à souligner un certain déficit de cohérence doctrinale et un certain risque d’inconséquence pastorale : dans le droit fil du Concile, Benoît XVI persiste à faire entendre ou à laisser entendre

- que la liberté religieuse est un vrai droit, une véritable liberté fondamentale, sous l’angle « juridique », alors que le vrai problème est qu’il existe des "options fondamentales", en matière de religion, qui sont bien plus génératrices d’habitudes synonymes d’hébétude ou de servitude, que de véritable liberté religieuse, sous l’angle « pneumatique » ;

- que si l’on est chrétien, c’est très bien ainsi, que si l’on est juif ou musulman, bouddhiste, hindouiste ou shintoiste, c’est très bien aussi, sauf par intermittences sans lendemains pour l’instant (cf Dominus Iesus).

Et, dans le même temps, le même Benoît XVI s’exprime comme si ce discours était sans effets sur, ou sans rapport avec la crise de foi et la crise des vocations qui frappe l’Eglise catholique, notamment en Europe occidentale, double crise qu’il déplore par ailleurs.

C’est cette incohérence là, cette inconséquence là, que je déplore le plus, parce que j’ai déjà été témoin, et je ne suis certainement pas le seul du fait suivant : le discours oecuméniste d’inspiration et d’origine conciliaires n’est pas seulement un obstacle au prosélytisme ad extra, il est aussi un obstacle à la consolidation de la foi ad intra.

Ne demandons donc pas l’impossible à Benoît XVI, mais prions pour lui et pour l'Eglise ; il ne sera probablement jamais un catholique « traditionaliste », et son catholicisme « modernisateur » ne fait certes pas de lui, notamment en matière morale, un catholique « humanitariste », à la manière de Hans KUNG, mais force est de constater et de déplorer que son adhésion intellectuelle aux cinq "primitives" mentionnées au début de ce texte sont quelque peu incapacitantes, et l’empêchent plus qu’elles ne lui permettent de tenir un discours, si j'ose dire, "rectiligne".

Mille excuses pour ce message, qui n’a rien d’original, et qui manque certainement de pertinence, et bonne journée à tous.

Scrutator.


La discussion

 Ne demandons pas "l'impossible" à Benoà[...], de Scrutator Sapientiæ [2010-12-22 08:45:00]
      par ailleurs, de jejomau [2010-12-22 09:06:37]
          D'où ma désapprobation d'une certaine intransige [...], de Scrutator Sapientiæ [2010-12-22 09:21:16]
              oui, sans compter, de jejomau [2010-12-22 11:18:02]