Notez bien, cher Aigle (êtes-vous bonapartiste ?), que les lois de succession diffèrent notablement entre l'Espagne et la France.
Pour dire les choses un peu trop rapidement, il me semble que la tradition monarchique espagnole prend plus largement en compte la relation entre le prince et les corps intermédiaires (encore une fois, je m'exprime trop rapidement).
En 1833 ce qui était en cause avec l'avènement d'Isabelle II ce n'était pas seulement la violation de la règle d'exclusion des femmes, règle censément introduite par les Bourbons avec Philippe V. C'était plus encore le respect des corps intermédiaires (devant lesquels les Pragmatiques - qui statuaient sur ces questions successorales - étaient promulguées) et celui des libertés locales (les fameux fors en Navarre ou en Catalogne) qui étaient en cause. Les carlistes estimaient que les libertés et traditions avaient été violées du fait de l'avènement de la toute jeune Isabelle II. Ajoutons de surcroît que le gouvernement concret de la régente Marie-Christine et de ses ministres (au libéralisme certain) conduisit une véritable révolution en ce domaine (s'inspirant du jacobinisme administratif français) et rabaissant considérablement l'Eglise (passablement spoliée au passage).
Par conséquent, dans la perspective adoptée par le duc de San Jaime à l'endroit de Xavier de Bourbon-Parme (qu'on la trouve ou non légitime), je ne crois pas que l'on puisse la réduire à l'idée du choix d'un successeur. Cela renvoie plutôt à l'idée, très présente dans la littérature carliste, que la légitimité d'origine (ou dynastique : primogéniture mâle ou autre) est elle-même ordonnée à la légitimité d'exercice : promouvoir réellement le Bien commun, incarner réellement les principes traditionnels (et non pas seulement s'en prévaloir : servir et non pas se servir). Dans l'idée du dernier roi carliste en ligne directe, la succession ne pouvait pas être réellement assumée par des princes (Alphonse XIII et sa descendance) qui incarnaient (dans la perspective carliste) la révolution (ou une espèce d'orléanisme idéologique à l'espagnole).
D'un point de vue français, et outre la question de la loi de primogéniture mâle (censée renvoyer les Orléans en dernière position dans l'ordre de succession), je ne suis pas loin de croire que l'on retrouve quelque peu cette même idée chez les "Blancs d'Espagne" : il y a tout de même aussi l'idée (mais sans doute pas chez tous) que la descendance du régicide Philippe Egalité et de Louis-Philippe l'usurpateur de Juillet ne saurait prétendre à un trône qu'ils ont passé leur temps à saper, au point d'incarner une "tradition" politique différente et même opposée à la tradition monarchique française.
A la mort du comte de Chambord en 1883, le premier comte de Paris (1838-1894) - auxquels se rallièrent le plus grand nombre des légitimistes d'alors (c'est un fait) - réalisa une espèce d'improbable synthèse entre l'authentique tradition monarchique censément reçue du comte de Chambord et l'orléanisme politique hérité de son grand-père Louis-Philippe. Un intenable grand écart... que désapprouvèrent les oncles du comte de Paris (le prince de Joinville et le duc d'Aumale fidèles à l'orléanisme "classique") et finalement la plupart des légitimistes : ceux qui ne s'étaient pas ralliés au comte de Paris, et ceux qui après s'être ralliés aux Orléans préférèrent se rallier à la République à l'appel du pape Léon XIII (Albert de Mun et les siens).
On a largement oublié tout ça, parce que l'Action française est passée par là (renvoyant la synthèse "comte-de-pariste" de 1883 aux oubliettes - sachant que le fils et successeur du premier comte de Paris, le duc d'Orléans, s'était passablement désintéressé du legs politique paternel).
Mais la logique du "grand écart" entre succession et tradition monarchique revendiquées et héritage familial orléaniste est très nettement réapparue (dans une forme certes renouvelée et très évolutive) avec le deuxième comte de Paris (1908-1999). On la retrouve d'ailleurs également (m'est avis) dans le récent livre de Jean d'Orléans et dans l'action menée présentement par ce dernier ("la royauté mais pas la monarchie").
C'est ce retour au "grand écart" à la fin des années 1930 qui a produit chez les royalistes ralliés aux Orléans un certain désamour (souvent allègrement payé de retour !) pour ces derniers et permis à certains de redécouvrir qu'une minorité de royalistes avaient reporté leur fidélité sur les princes carlistes à la mort du comte de Chambord après 1883 (et ce, non sans arguments).
L'expression "Blancs d'Espagne" a été usitée après 1883 pour désigner les légitimistes qui défendaient les droits français des princes carlistes. Cette expression se voulait blessante.
Les intéressés répliquèrent en désignant du terme de "Blancs d'Eu" leurs frères ennemis légitimistes ralliés aux Orléans (le château d'Eu était l'une des demeures du premier comte de Paris). |