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Le signe de croix... Imprimer
Auteur : Diafoirus
Sujet : Le signe de croix...
Date : 2010-11-15 09:59:41

Le signe de croix.

La bible ne parle pas explicitement du geste particulier consistant à marquer son corps d’une croix comme celle sur laquelle Jésus offrit sa vie pour le salut du monde. Néanmoins, on peut discerner son ombre lumineuse en plusieurs passages. Ainsi, l’apôtre Paul souligne plusieurs fois que, depuis les événements du Calvaire, cette « parole » de mort qu’est la croix est devenue « puissance de Dieu » (1Co 1, 18) pour ceux qui acceptent de s’y unir avec et dans le Christ crucifié (Ga 6, 14-17). L’amour de soi et la haine de l’autre avaient éloigné l’humanité de l’amour surnaturel, sa vocation essentielle et ultime, mais précisément « par la croix (dia tou staurou), le Christ tua la haine » (Ep 2, 16). Ainsi, de signe de mort et de malédiction qu’elle était au temps des Romains, la croix devint, par et dans le Ressuscité, signe de vie et de bénédiction. Il est donc logique que, très tôt, les chrétiens souhaitèrent se signer le front, la poitrine ou le corps tout entier du signe de cette croix salvatrice. Un verset d’Ezéchiel semblait du reste les y encourager : « Parcours Jérusalem, ordonna Dieu au prophète, et marque au front de la lettre Taw ceux qui gémissent et pleurent sur toutes les abominations de la Ville » (Ez 9, 4). La dernière lettre hébraïque Taw, signifiant signe/signature, s’écrivait en alphabet ancien comme une croix et, parfois, comme un X (les chrétiens y virent plus tard la première lettre grecque du mot Christ). De plus, dans l’Apocalypse, on voit que l’Ange de Dieu « marque au front les serviteurs de Dieu » (Ap 7, 3), cette marque étant probablement la reprise du saint Nom révélé peu auparavant : « Je suis l’Alpha et l’Oméga », ce que la Peshittâ syriaque rendra par « ’ènâ Âlaph we Taw » (Ap 1, 8). Enfin, on peut légitimement se demander si le Christ lui-même ne fit pas allusion au signe de sa croix quand il prophétisa sur la fin du monde : « Le signe du Fils de l’homme (to sêmeion tou uiou tou anthrôpou) brillera au ciel ; alors, toutes les tribus de la terre se frapperont la poitrine et elles verront le Fils de l’homme venir sur les nuées » (Mt 24, 30). L’humanité des derniers temps revivra donc, à une mesure universelle et spirituelle difficilement imaginable, ce que vécurent les Hébreux au désert alors qu’ils périssaient des suites de morsures de serpents venimeux (symboles évidents des morsures du péché). Ils ne trouvèrent alors leur guérison qu’en regardant avec confiance l’étendard en forme de croix construit à cet effet par Moïse et sur l’ordre même de Dieu (Nb 21, 9).

A leur baptême, les chrétiens confessent qu’ils sont « marqués du sceau (sphragisthête) de l’Esprit » (Ep 1, 13). Accompagnant la célébration du sacrement, le signe de la croix vient donc comme exprimer à l’extérieur la mystérieuse alliance intérieure de l’âme avec son Dieu. On peut même ajouter qu’à chaque nouveau signe de croix exécuté en dehors d’une célébration baptismale, le fidèle rappelle de manière tangible et publique cette alliance fondamentale, souhaitant par là être replongé dans sa réalité purifiante et sanctifiante.

Que le signe de croix ait été très tôt perçu comme un signe hautement significatif et bénéfique pour la vie chrétienne, l’histoire de l’Eglise en témoigne tout au long des siècles. En voici quelques jalons significatifs.

Dès le début du IIIe siècle, à Rome comme à Carthage, le signe de la croix fut le premier rite de l’initiation chrétienne conféré aux catéchumènes. La piété populaire tendit à en faire un usage de plus en plus fréquent. Tertullien en témoigne parmi bien d’autres : « A chaque pas, à chaque mouvement, en rentrant et en sortant, en revêtant nos vêtements ou en mettant nos sandales, au bain, à table, quand nous allumons les lampes, en nous couchant ou en nous asseyant, pour toute occupation, nous marquons nos fronts du signe de la croix. » (De corona mil., c. III.) Plus d’un siècle plus tard, l’évêque Gaudence de Brescia s’exprime pratiquement dans les mêmes termes : « Que la Parole de Dieu et le signe du Christ soient sur ton cœur, sur tes lèvres, sur ton front, soit que tu te mettes à table, soit que tu ailles au bain, soit que tu prennes ton repos, que tu sortes ou que tu entres, en temps de joie comme en temps de peine. » (De lect. evang., PL t. XX, col. 890.) Toujours à la lumière du rite baptismal, le signe de croix fut également perçu, non seulement comme un signe de rattachement au Christ, mais aussi comme un bouclier contre ceux qui ne partageaient pas son Esprit, notamment les anges rebelles. Ainsi, au début du IIIe siècle, Hippolyte de Rome formulait cet avis qui reste d’actualité : « Si tu es tenté, signe-toi le front avec piété, car c’est là le signe de la Passion, connu et éprouvé contre le diable, pourvu que tu le fasses avec foi, non pour être vu des hommes, mais en le présentant habilement comme un bouclier. » (Tradition apostolique, S.C. 11bis, p. 135). Le récent Catéchisme de l’Eglise catholique reprend la même idée quand il enseigne que « le signe de la croix nous fortifie dans les tentations et dans les difficultés » (§ 2157). Par contre, il formule plutôt un souhait qu’un constat quand il prétend que « le chrétien commence sa journée, ses prières et ses actions par le signe de la croix » (id.). Nous en sommes hélas bien loin, imprégnés que nous sommes, surtout en Europe occidentale, par une sensibilité protestante qui, au moins depuis Calvin, a écarté la pratique fréquente du signe de croix sous prétexte qu’elle n’était pas suffisamment fondée sur l’Ecriture et se rattachait à une piété trop affective et sensible.

A l’opposé de cette réserve, on pourrait citer l’exemple d’un « réformé » catholique intra muros, à savoir François d’Assise. Voici le témoignage de son premier biographe, Thomas de Celano : « Un certain Pierre résidant à Narni était paralysé et gardait le lit depuis cinq mois. Il pria le bienheureux de venir auprès de lui. Ainsi fut fait : François vint, traça sur lui de la tête aux pieds un grand signe de croix et, aussitôt, la paralysie disparut… Dans cette même ville, une femme aveugle fut également guérie après que François eut tracé sur ses yeux le signe de la croix… Certaines fois, devant prêcher à l’église mais n’ayant rien à dire (quel prédicateur aurait l’humilité de le reconnaître aujourd’hui ?), François effectuait un grand signe de croix sur le peuple et celui-ci s’en retournait plus tard aussi édifié que par le plus beau des sermons. » (Vita Prima, § 66, 67, 72.)

La vie des saints foisonne de tels exemples.

Citons-en un dernier plus proche de nous. Il provient cette fois du récit des apparitions mariales à sainte Bernadette de Lourdes en 1858. A la sixième apparition, il se produisit un fait curieux. Ayant achevé son chapelet, la jeune bergère leva la main à deux reprises vers son front, mais sans y parvenir. A la troisième fois, elle effectua un si beau signe de croix qu’un témoin déclara n’en avoir jamais vu de semblable. Après l’apparition, le même lui demanda pourquoi elle ne s’était signée qu’au troisième essai et elle répondit : « Parce qu’alors seulement la Dame a fait elle-même le signe de la croix. » Bien plus tard, en 1866, alors que Bernadette était religieuse à Nevers, elle fit remarquer à Sœur Duboé qu’elle ne faisait pas bien son signe de croix, lui précisant : « Il faut y faire attention, car c’est beaucoup de bien faire le signe de la croix ! » (Bernadette disait, Nevers, 1978, p. 38.)

La puissance, parfois miraculeuse, du signe de croix est opérante, non par le geste lui-même (ici, nulle magie), mais par la foi du fidèle qui, par ce signe, proclame l’existence d’une étroite relation entre la croix historique rendue ainsi visible et le Crucifié lui-même, désormais ressuscité, mais toujours porteur des marques crucifères (Jn 20, 27 ; Ap 5, 6). Il ne faudrait pas, en effet, séparer la matérialité du signe de son « signifié » : la Passion du Christ où s’accomplit sa pleine victoire sur le mal et la mort, avec le Mystère trinitaire qui l’enveloppe tout entier et que viennent souligner les paroles accompagnatrices : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen. » Si donc nous faisons sur nous ce saint geste, faisons-le bien, car, selon le prêtre théologien Romano Guardini : « C’est le signe le plus sacré qui existe ! » (Les signes sacrés, Spes, 1938, p. 26).

Bernard-Marie, ofs


Article extrait du n° 7216 de Présent
du Samedi 6 novembre 2010



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 Le signe de croix..., de Diafoirus [2010-11-15 09:59:41]