A la mort de Nicolas IV, nous étions douze cardinaux. Douze hommes auxquels revenait le redoutable devoir de désigner le successeur de Pierre.
Je dois à la vérité de dire que nombre de membres du Sacré Collège étaient des hommes de valeur. Mais les natures les meilleures ne sont rien sans règles simples et fermes pour encadrer leur déploiement.
Or, le pape Jean XXI avait, peu après son élection, commis la sottise, que dis-je, la faute d'abroger le décret Ubi Periculum de Grégoire X qui gouvernait si sagement la procédure de l'élection du Souverain Pontife : élection du nouveau pape dans la ville où est décédé le précédent, enfermement des cardinaux, réduction progressive de l'alimentation après cinq jours de conclave, vie commune des électeurs sans qu'aucune séparation ne soustrait qui que ce soit à la vue des autres. A vrai dire, cette dernière disposition était particulièrement odieuse aux porporati. Ce n'était pas seulement leur intimité qui était violée mais également les moindres de leurs pensées et de leurs ambitions. Insupportable. Et puis, ils étaient Princes. Comment pouvait-on les contraindre à vivre comme des porcs, même pour élire le Chef de l'Eglise ?
Nous étions donc douze à devoir choisir en notre sein le Vicaire du Christ. Nous nous connaissions tous depuis longtemps, trop longtemps sans doute. Les rivalités permanentes entre Anjou et Aragon, les ambitions concurrentes des familles Orsini et Colonna, les luttes entre Franciscains et Dominicains, l'influence de la France, les espoirs secrets de certains de ceindre la tiare, tout cet entrelacs de petites et de grandes raisons laissait peu d'espoir à une élection rapide.
Pourtant l'état de l'Eglise exigeait qu'un pape fût élu au plus vite. Multiplication des sectes "spirituelles", mise en cause permanente de l'ordre hiérarchique et de l'ordre social, nécessité d'une croisade contre les Infidèles (Nicolas IV était mort de chagrin en apprenant que la Croix avait été arrachée de Terre Sainte), paix entre l'Aragon et le Royaume de Naples, réforme de l'Eglise, rétablissement de la discipline au sein de ce grand corps malade : les chantiers ne manquaient au premier ouvrier dans la vigne du Seigneur.
Nous étions douze.
Latino Malabranca, évêque d'Ostie et doyen du Sacré Collège, dominicain et théologien, était la haute figure de notre auguste assemblée. Je respectais cet homme savant et pieux mais son manque de pénétration politique m'irritait...jusqu'à ce jour de juillet 1294 où il devait, à mon grand étonnement, m'administrer une brillante leçon de stratégie.
Il aurait pu être pape. Son autorité morale, ses dons de professeur, son caractère solide, sa parenté avec la famille Orsini sans préjudice avec sa bonne entente avec les Colonna, et sa proximité du roi Charles de Naples, tout conspirait à son avènement. Tout, sauf son incroyable humilité. Au fond, je ne le comprenais pas. La tiare était si proche...
Matteo d'Acquasparta, théologien, philosophe, était vice-doyen du Sacré Collège et évêque de Porto Santa-Rufina. De cinq ans mon cadet, il a toujours été mon ami, même dans les moments de très grande détresse. Il était entré très jeune chez les compagnons du Poverello et s'était opposé aux représentants les plus radicaux du courant spirituel franciscain, comme Ubertin de Casale. Il avait été élu Supérieur Général de l'Ordre en 1297. Sa carrière avait été accélérée par Nicolas IV, lui-même frère mineur.
Se voyait-il pape ? Je ne crois pas. Matteo n'était pas dénué d'ambition mais il n'avait pas le goût de tout sacrifier pour être cloué sur le Trône de Pierre.
Gerardo Bianchi était, quant à lui, évêque de Sabine. C'était mon compère et il m'avait accompagné dans ma légation en France. Homme de devoir, il ne faisait pas figure, pour autant, de candidat à l'élection.
Giovanni Boccamazza, cardinal évêque de Frascati et évêque de Tusculum, était d'une autre trempe. Fin diplomate, politique roué, il avait montré de réelles capacités dans le gouvernement des hommes. Ajoutez à cela une fortune considérable - dont il est juste de dire qu'il la dépensait en bonnes oeuvres - et une parenté avec la famille Savelli, et voilà Boccamazza introduit dans le petit cercle des prétendants à la tiare.
Hugues Aycelin était l'un des deux cardinaux français du Sacré Collège. Cardinal évêque de Sainte-Sabine, il représentait fidèlement les intérêts de la Couronne de France et, avec moins d'empressement, ceux du royaume de Naples. Cultivé et fin, Aycelin était un voluptueux. Il était suffisamment lucide pour ne pas songer à la tiare, pas encore.
Dominicain, théologien, Aycelin avait écrit quelques commentaires sur le Livre des Proverbes et les Lamentations de Jérémie. J'entendais bien qu'il en reste là.
Jean Chollet, était le second cardinal français. Humble jusqu'à l'effacement, il ne représentait aucune menace pour les différents clans du Sacré Collège.
Pietro Peregrossi arborait, lui aussi, une mine d'humilité. A y regarder de près, cet homme amer, décharné, se consumait d'envie. Il n'aimait personne et était payé en retour. Il n'était qu'une voix dans notre collège et ne pouvait pas être élu ni être déterminant pour une élection.
Puis viennent, enfin, les protagonistes du blocage de ce "conclave" : deux représentants par famille.
Giacomo Colonna, cardinal diacre de Santa Maria in Via Lata, était un prélat de grande allure. Chef de la famille Colonna, Giacomo observait les êtres et les choses avec une distance ironique. Son neveu, Pietro, était lui aussi rompu aux arcanes de la politique. Seules ses mains hideuses, qu'il prenait soin de cacher par des gants portés quasiment en permanence, trahissaient une noblesse antique. Giacomo et Pietro pouvaient faire des papes tout à fait honorables. Liés aux intérêts angevins, ils servaient également la France.
La famille Orsini était représentée par Napoleone et Matteo. Napoleone était cardinal diacre de Saint-Adrien et Matteo cardinal diacre de Santa Maria in Portico. J'étais proche d'eux car la famille Orsini m'avait souvent honoré. Mais je m'étais progressivement forgé une réputation d'indépendance car il devenait clair pour moi qu'aucun des clans traditionnels ne pouvait apporter une élection rapide et qu'aucun ne pouvait proposer un pape à la hauteur des défis de l'Eglise.
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