Franc-maçonnerie et société
AV -  2003-10-08 00:03:45

Franc-maçonnerie et société

"Vous qui nous en réclâmez tout le temps, avez-vous des documents montrant qu'une partie substantielle de la franc-maçonnerie s'est opposée et s'oppose toujours à l'avortement, par exemple ? Où qu'une de ses obédiences ait changé d'avis à ce sujet, pour ne parler que de celui-là ? En outre, vous déclarez admettre que cette position n'est pas rare chez certains courants de la FM. Or, à ma connaissance, la totalité des prises de positions de la franc-maçonnerie sont néfastes et s'opposent à celle du catholicisme ( pas du concilliarisme, du catholicisme ). Je vous pose la question : en est-il de bénéfiques, et pourquoi ? En somme, si la FM disparaissait demain, le monde s'en porterait-il mieux, plus mal ? Est-ce un organisme sans influence aucune ? Et si il en a, comment la caractériseriez-vous ?" 1/ Pour prendre un exemple précis, la Grande Loge Nationale Française (GLNF), deuxième ou troisième obédience française en effectifs selon les sources, n'a JAMAIS pris position à propos de l'avortement, et a TOUJOURS considéré que c'est contraire aux fondements mêmes de la franc-maçonnerie qu'une obédience ou même une loge locale prenne position sur de tels "sujets de société", et même les aborde en loge. Cette obédience appartient à un courant, certes historiquement minoritaire en France, mais qui a le vent en poupe dans notre pays (il y a connu une croissance particulièrement rapide ces vingt dernières années), et qui est très fortement majoritaire dans le monde (on considère souvent que ce courant, dit anglo-saxon, regrouperait environ les quatre cinquièmes des franc-maçons dans le monde, mais le chiffre a un peu vieilli et est en baisse notable car les effectifs de ce courant sont nettement en baisse dans le pays où il est le plus puissant, c'est à dire les Etats-Unis). J'ai en effet des documents et des livres qui prouvent cela : n'importe quel document interne ou externe de la GLNF le confirme. Prenez n'importe quel ouvrage présentant au moins partiellement la GLNF, comme par exemple "Ces franc-maçons qui croient en Dieu" de Michel Viot, et vous aurez confirmation de mes propos. 2/ Le Grand-Orient de France, tout comme la Grande Loge Féminine de France, s'inquiète vivement de l'importance qu'a pris l'islam en France et est à ma connaissance publiquement favorable à une interdiction rigoureuse, si nécessaire par la voie législative, du port du "voile islamique" dans l'enseignement secondaire. Appelez-vous cela une "prise de position [...] néfaste et s'oppos[ant] [au] catholicisme" ? 3/ La franc-maçonnerie n'est certainement pas sans influence aucune, bien au contraire, mais il ne s'agit pas d' "un" organisme : il s'agit d'une famille d'organisations, dont les influences sont assez complexes et peuvent être tout à fait contradictoires, au moins dans certains cas. Son influence est d'une nature comparable à celle des religions dans les pays occidentaux développés, mais elle est en général beaucoup plus faible. L'essentiel de son influence passe par la vie quotidienne des franc-maçons eux-mêmes, un peu comme l'influence que la messe et les sermons peuvent avoir sur la vie quotidienne des catholiques pratiquants (mais ça n'est qu'une analogie : n'allez pas y voir un parallèle parfait). Par ailleurs, il y a aussi des organisations non maçonniques où les franc-maçons ont traditionnellement un poids considérable, étant souvent à l'origine de leurs créations, comme nombre de mutuelles, en France (pensez par exemple à la MAIF ou la MGEN), ou comme l'Université Libre de Bruxelles, bien connue pour être une "forteresse maçonnique", qui a d'ailleurs été fondée pour faire contrepoids à l'influence de la non moins célèbre Université Catholique de Louvain. Je ne crois pas qu'en elles-mêmes des mutuelles comme la MAIF ou la MGEN, par exemple, aient d'abord ou essentiellement un rôle néfaste, bien au contraire (sauf bien sûr pour quelques remboursements de nature nettement idéologique, comme par exemple dans le cas de remboursements "médicaux" complémentaires à propos d'avortements ; mais ça ne concerne qu'une partie très faible du chiffre d'affaire de telles mutuelles). Par ailleurs, à certaines époques, certaines obédiences maçonniques ont eu directement un rôle politique important, particulièrement en France, entre 1877 (date d'un célèbre "convent", c'est à dire assemblée générale, ou congrès, du Grand Orient de France) et 1914, en particulier lors de l'élaboration des "lois laïques" ; mais ce sont des situations très particulières, et en général typiques de quelques pays latins (pas tous), traditionnellement très marqués par le catholicisme, en tout premier lieu la France ou le Mexique, ou le Portugal : ça n'est en rien représentatif de l'ensemble de la franc-maçonnerie mondiale, à quelque époque que ce soit. Effectivement, dans ces derniers cas et pour ce type particulier d'influence, l'influence maçonnique a le plus souvent été néfaste d'un point de vue catholique, du moins à court terme. Aujourd'hui, en France, la franc-maçonnerie est plus divisée que jamais, et a une influence politique bien faible, si on la compare à celle qu'elle a pu avoir au début des années 1980, et absolument minuscule par rapport aux années 1880-1914. Ce qui ne veut pas dire qu'elle n'a absolument aucune influence sur la société. Dans tout cela, il ne faut surtout pas négliger l'influence considérable que l'ensemble des évolutions de la société a sur les obédiences maçonniques : à certaines époques en particulier, la franc-maçonnerie s'est comportée comme une véritable "éponge" et même un amplificateur des modes et des courants culturels, intellectuels et politiques. A tel point qu'il est arrivé que les renversements de tendance soient étonnament brusques au sein de certaines obédiences et dans certains pays. En France par exemple, sous l'Empire napoléonien, la franc-maçonnerie est florissante mais complètement "à la botte" du pouvoir politique, et son influence politique est quasiment nulle, bien que l'entourage de Napoléon fourmille de franc-maçons, ce qui permet à ce dernier de contrôler la franc-maçonnerie (exactement comme il a encouragé mais contrôlé la réorganisation de l'Eglise Catholique, en lui imposant les Articles Organiques et le Catéchisme Impérial). En peu d'années tout change : sous la Restauration, en France, le maçon moyen est socialement beaucoup plus modeste que sous l'Empire, les élites fuyant la franc-maçonnerie, mal vue par les "ultras" et par les autorités religieuses catholiques, mais les franc-maçons de cette époque sont souvent de véritables "grenouilles de sacristie". En 1848, le Grand Orient de France déclare dans son "convent" que "la franc-maçonnerie est fondée sur [...] la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme". En 1877, le convent du même Grand Orient rend facultative l'invocation à Dieu (appelé le Grand Architecte) dans ses loges, et de fait cette référence devient non pas facultative mais disparaît quasi-complètement (un peu comme le latin à la messe dans les paroisses catholiques en France après Vatican II), et bien que ce soit un franc-maçon croyant, pasteur protestant, qui ait convaincu dans un discours célèbre les députés du convent du GO à abandonner cette référence à Dieu, l'ensemble du GO se lance dans un discours anti-clérical qui devient rapidement anti-religieux ou du moins anti-catholique, et devient laïcard acharné, avec les conséquences politiques et religieuses que l'on sait. Pourtant, entre 1848 et 1877, il ne s'est pas écoulé trente ans. Mais les loges maçonniques, sous le Second-Empire, ont servi de fait de refuge aux opposants politiques républicains et Napoléon III a été, contrairement à son oncle, presque complètement inefficace dans ses tentatives de contrôle du Grand Orient de France : on a vu un phénomène grossièrement analogue dans l'Algérie soumise à la dictature du FLN, où les mosquées se sont d'autant plus radicalisées qu'elles étaient devenues presque le seul lieu d'opposition possible. De grâce, ne me faites pas dire que j'assimile de quelque façon que ce soit la politique de Napoléon III avec celle du FLN : je fais seulement une analogie sociologique, qui a son intérêt mais aussi ses limites. Parallèlement, les idées républicaines, anticléricales et antireligieuses, voire socialisantes, progressaient dans la société française et auraient progressé de toute façon si la franc-maçonnerie n'avait pas existé car une telle progression avait des causes sociologiques autrement plus importantes, liées à la façon dont s'est faite l'industrialisation massive, sans oublier les conséquences particulièrement néfastes, pour l'Eglise, du choc révolutionnaire (ce dernier, par ailleurs, doit beaucoup à l'effondrement des finances du royaume à la fin des années 1780, à la faiblesse de Louis XVI en matière de politique intérieure, à la progression des idées réformatrices parfois assez radicales, mais quasiment rien à la franc-maçonnerie, du moins en tant que telle, malgré la légende, alors qu'elle compte parmi les victimes de la Révolution, du moins sous la Terreur : voir mon "post" contenant une longue citation de Beaurepaire, très facile à retrouver avec la fonction "rechercher" du Forum). Il faut préciser que sous le Ier Empire, chose tout à fait exceptionnelle dans l'histoire de la franc-maçonnerie française, le Grand Orient avait réussi, sous la pression politique, à rassembler en une unique obédience la totalité de loges françaises, et que bien que cette unité ait été vite rompue, pendant la plus grande partie du XIXe siècle les très rares autres obédiences ont eu un poids relatif tout à fait secondaire, voire quasi-négligeable : nous sommes désormais, et d'une façon sans doute irréversible, dans une situation rigoureusement opposée, puisqu'il y a en France quatre ou cinq "grandes" obédiences et plus d'une vingtaine au total, et cet émiettement continue de progresser, malgré les tentatives, plus ou moins durables, de fédérer au moins quelques grandes obédiences. Un tel émiettement ne peut que fragiliser considérablement l'influence que les franc-maçons français peuvent encore avoir, bien que leur nombre total ait fortement augmenté ces dernières années, sans toutefois atteindre les chiffres ou du moins les proportions des périodes qui leur furent les plus fastes, numériquement s'entend.