Du péché comme souillure, nous disions qu’il est absolument parlant fini ; mais du péché comme offense, injustice, injure, il faut dire qu’il est infini. Certains théologiens pensent qu’il ne s’agit encore que dune infinité relative, tout en accordant cependant, Scot mis à part, que l’infinité de l’offense et de l’injure dépasse incomparablement d’une part l’infinité de la faute et de la souillure, et d’autre part l’infinité de la charité. « Même si l’on concède que le péché n’est infini que secundum quid, écrit Jean de Saint-Thomas, son infinité, en tant qu’il est une injure, n’est pas comparable à l’infinité secundum quid de la grâce et de la charité ; ce sont des infinités disparates, et l’une ne saurait apporter ce que l’autre emporte… Le péché lèse un droit infini. Il délaisse un objet infini, non plus dans les limites d’une capacité donnée, mais absolument. Il ne suffit pas, pour le réparer en rigueur de justice, de prendre à nouveau Dieu pour fin dernière, ce qui doit se faire en toute hypothèse. Puisque la Personne divine a été humiliée et frustrée de son droit, il faudra, par compensation, qu’une Personne divine s’humilie et soit frustrée de son droit » D’autres théologiens, comme les Salmanticenses estiment que l’infinité de l’injure est, non pas seulement relative, mais absolue. Mais la raison de cette infinité est très secrète. Pour essayer de la mettre en lumière, disons que chaque fois qu’il y a offense au sens strict, c’est-à-dire péché mortel, quel que soit le degré de gravité que le péché tienne de sa fin, de son objet, de ses circonstances, car sous ces aspects les péchés mortels sont inégaux, il y a cependant un invariant, provenant du fait que le droit qui est lésé est infini[22]. Dieu a un droit infini à notre adoration finie. Nous touchons ici au paradoxe des rapports de la personnalité divine avec le monde. La toute-puissance est engagée tout entière dans les créatures les plus inégales ; son domaine sur elles reste infini, qu’il s’agisse d’un atome, d’un ange, d’une volonté humaine. Que je donne mon adoration, et ma foi, et ma charité, et encore ma pénitence pour mes péchés passés, le don est toujours fini. Que je les refuse, le refus est toujours, par un côté, infini. Il en résulte, et c’est un étrange mystère, que l’homme est plus puissant dans le mal que dans le bien, que c’est seulement dans la ligne du mal que son œuvre peut être infinie. L’effet ne saurait jamais dépasser sa cause dans l’ordre de l’être, mais, les Salmanticenses l’ont noté, il peut la dépasser dans l’ordre de la privation. Sans doute cette infinité de l’offense serait restée voilée à nos regards si le mystère de la Rédemption n’était venu la manifester. Cela est si vrai, qu’hors de son rapport à ce mystère, elle ne peut être nettement saisie, en sorte que nous ne devinons bien la profondeur de notre malheur qu’au moment où nous découvrons celle du remède que Dieu nous a préparé. Il y a en effet une proportion, souvent signalée par les théologiens, entre, d’une part, la malice de nos fautes, finies et inégales en raison de leur nature, de leur objet, de leurs circonstances, mais infinies et égales du fait que chacune d’elles viole le droit toujours infini de la majesté divine ; et, d’autre part, la valeur de la satisfaction du Christ, dont les actions – sur ce point les théologiens, à part Scot et quelques-uns de ses disciples, sont unanimes – étaient finies et inégales en raison de leur nature, de leur objet, de leurs circonstances, mais également infinies en dignité, du fait que chacune d’elles émanait de la même Personne infinie.
Journet Cordialement Meneau