Une question de cohérence
Vianney -  2010-02-27 16:26:06

Une question de cohérence

Du côté du régime franquiste, la modification de la législation espagnole – comme celle des derniers États catholiques – a d’abord pour but de mettre celle-ci en cohérence avec les déclarations conciliaires et, d’une manière générale, avec l’enseignement de Paul VI :

112 - Mais nous ne voulons pas refuser de reconnaître avec respect les valeurs spirituelles et morales des différentes confessions religieuses non chrétiennes ; nous voulons avec elles promouvoir et défendre les idéaux que nous pouvons avoir en commun dans le domaine de la liberté religieuse, de la fraternité humaine, de la sainte culture, de la bienfaisance sociale et de l'ordre civil.

A moins de contester l’autorité de Vatican II, et donc indirectement de Paul VI, le régime franquiste devait adapter sa législation. L’implication directe de Paul VI n’est guère douteuse pour autant. Dans son étude L’idée de laïcité : une comparaison franco-espagnole (p. 174, note 13), Claude Proeschel signale que, conformément au décret Christus Dominus, Paul VI demandera à Franco, dans une lettre datée du 28 avril 1968, de renoncer au privilège de présentation, ce que Franco ne lui accordera pas, en avançant qu’un tel changement nécessiterait une révision générale du concordat. Et surtout, comme j’y ai déjà fait allusion, il a choisi les évêques auxiliaires – là où il avait les mains libres, en vertu du concordat – parmi les plus novateurs. Dans un article paru dans le n° 66 de la revue Catholica, le professeur Rafael Gambra n’hésitait pas à affirmer :

Après le Concile, l’une des pre­mières en­tre­prises de Paul VI a été de sup­pri­mer au plus vite la si­tua­tion d’ex­cep­tion de la « ca­tho­lique Es­pagne ». On a ex­pli­qué cette dé­ter­mi­na­tion du Pon­tife par des rai­sons per­son­nelles : sa ten­dance pro­fon­dé­ment li­bé­rale, le fait que l’un de ses frères avait lutté du­rant la guerre d’Es­pagne chez les Rouges, à l’époque où les églises et le cler­gé de leur zone étaient dé­vas­tés par la haine mar­xiste. (On ne sait d’ailleurs pas si ce frère est mort ou non du­rant la guerre.) La vraie mo­ti­va­tion du pape Mon­ti­ni était en fait plus po­li­tique que per­son­nelle : il s’agis­sait de « s’ou­vrir au monde mo­derne et à la dé­mo­cra­tie uni­ver­selle » en aban­don­nant, comme signe de bonne vo­lon­té, le sta­tut re­li­gieux de l’Es­pagne. A cet effet, il a en­voyé en Es­pagne le nonce Da­da­glio avec mis­sion de pour­voir les sièges épis­co­paux va­cants en ou­vrant des né­go­cia­tions pas tou­jours très fa­ciles avec le gou­ver­ne­ment es­pa­gnol, le droit de pré­sen­ta­tion des évêques étant ré­ser­vé par le concor­dat au chef de l’Etat. Mgr Da­da­glio semble avoir usé d’un double stra­ta­gème. Il a com­men­cé par sol­li­ci­ter du gou­ver­ne­ment une longue liste d’épis­co­pables. Cette liste lui a per­mis de connaître ceux qu’il écar­te­rait du fait de leur sup­po­sée po­si­tion fa­vo­rable au ré­gime. Il de­man­da une se­conde liste et il y choi­sit quelques noms pour rem­plir quelques sièges va­cants, mais en même temps, il dé­si­gna des « évêques auxi­liaires » avec droit de suc­ces­sion pour la plu­part des dio­cèses, in­no­va­tion qui ne re­le­vait pas du droit de pré­sen­ta­tion de l’Etat. Il créa ainsi une ma­jo­ri­té épis­co­pale pro­gres­siste, neutre ou ou­ver­te­ment hos­tile au ré­gime fran­quiste, le­quel était déjà sur le dé­clin. C’est pen­dant la pé­riode cor­res­pon­dant à son man­dat que les séminaires et les mai­sons re­li­gieuses se vi­dèrent, et on peut dire qu’en trente ans l’Es­pagne s’est dé­chris­tia­ni­sée, au moins en ce qui concerne les jeunes gé­né­ra­tions et celles d’âge moyen. Dans le monde po­li­tique, au cours de cette tran­si­tion re­li­gieuse, on peut si­gna­ler comme per­son­na­li­tés mar­quantes : le mi­nistre de la Jus­tice, An­to­nio Oriol (dont dé­pen­daient les af­faires ec­clé­sias­tiques) et l’am­bas­sa­deur près le Va­ti­can, Gar­rigues. Mais l’un et l’autre ont seule­ment cher­ché à ac­cor­der la mise en œuvre des exi­gences de la nou­velle li­ber­té re­li­gieuse avec le concor­dat tou­jours en vi­gueur.

V.