Réponse par un exemple bien caractéristique....
origenius - 2010-02-08 09:39:00
Réponse par un exemple bien caractéristique....
Mon cher Scrutator Sapientiæ,
Il vous sera facile, je pense, de vous référer à cet article dont nous faisons le commentaire.
(Ce texte est expurgé des développements trop techniques.)
A propos du "Cas ambigu de Maître Eckhart" (La Pensée catholique, no 169 juillet/août 1977.
Dans la "Pensée catholique", M. Molnar revient sur un sujet qui lui est cher. Il a traité en effet à plusieurs reprises de ce que des gens faisant profession d'orthodoxie appellent la "gnose", nom générique sous lequel ils rangent le plus souvent tout ce qui dépasse leur compréhension, et que par conséquent ils trouvent dangereux.
Dans les "Ecrits de Paris" (1974), M. Molnar avait condamné sans appel, avec les "gnostiques", les mystiques rhénans, et singulièrement Maître Eckhart, les accusant entre autres d'être à l'origine du protestantisme, de l'agnosticisme moderne (ce qui est bien paradoxal), du modernisme en général.
A présent, il semble avoir quelque peu tempéré son jugement et, ne fait que parler du "cas ambigu de Maître Eckhart", mais cette appréciation exprime cependant une condamnation assortie de circonstances atténuantes.
Selon M. Molnar, Maître Eckhart "serait un des grands penseurs originaux qui ont jeté les bases de la réflexion contemporaine", Hegel et Heidegger auraient contracté "une dette envers lui", Schopenhauer n'a-t-il pas contracté une dette envers le Bouddhisme? Et Nietzsche envers l'Hindouisme et le Mazdéisme ? Ces deux "philosophes" le crurent en tous cas, mais nous pouvons rassurer leurs héritiers : il n'en est rien, ils sont quittes, et nous osons penser qu'il en va de même pour Hegel et Heidegger vis-à-vis de Maître Eckhart.
Le paragraphe qui introduit l'article est d'ailleurs bien instructif : M. Molnar procède en "sociologue" : si Maître Eckhart présente un intérêt, c'est non seulement parce qu'il serait "un grand précurseur" de "penseurs contemporains" mais aussi parce que son étude "est une manière de répondre à la quête de la modernité", car le Maître aurait "soulevé des questions que posent nos contemporains en mal d'infini et d'auto déification".
Pour quiconque connaît quelque peu l’œuvre de Maître Eckhart, cette assertion peu paraître stupéfiante : le dominicain rhénan, dont l’œuvre est la synthèse de tous les "courants" traditionnels les plus profonds, était loin de manifester "une soif d'infini" à la manière sentimentale et romantique des modernes ; son œuvre est aussi peu "individuelle" que possible, et c’est avec raison que Coomaraswamy écrit que "ses sermons pourraient être appelés les Upanisads de l'Europe".
Il ajoute que sa "prééminence n'est pas de l'ordre du génie ; ce qui en lui est remarquable n'est rien d'individuel ni de curieux, mais seulement une grande énergie qui lui permet de résumer et de concentrer en une démonstration consistante l'être spirituel de l'Europe à sa tension la plus haute."(l)
M. Molnar croit qu'il revient aux "historiens de s’accorder sur le "sens" d'une œuvre métaphysique. Nous eussions cru que cela revenait aux métaphysiciens ou aux théologiens ; si en effet on ne s'est guère "accordé" sur le sens de son œuvre, c'est peut-être parce que ce sont les "historiens" qui ont prétendu l'interpréter.
Dans la préface de l’œuvre magistrale de W. Lossky, M. Gilson écrit très pertinemment: "le Docteur thuringien n' a pas manqué d'historiens, entre lesquels il en est d'excellents. La difficulté n'est pas de trouver une bonne interprétation de Maître Eckhart, elle est plutôt de faire un choix entre tant d’interprétations cohérentes, fondées sur des textes irrécusables et pourtant différentes entre elles au point d'être contradictoires.
En effet, rien n'est plus aisé que de réduire Maître Eckhart en un système fondé sur son propre témoignage ; l'ennui est, qu’après avoir construit une telle synthèse, on s’aperçoit qu’on aurait pu en élaborer une autre, toute différente et pourtant appuyée sur des textes non moins authentiques que la précédente."
Si M. Lossky a entrepris de faire l’exégèse de l’œuvre du Maître avec succès, c’est parce qu’il n’est pas un « historien », mais bien un théologien,(3) au sens vrai du mot, et, à notre un des rares théologiens ayant vécu au XXme siècles.
Ce qui lui a permis comme l'écrit encore M. Gilson "de refuser de réduire la théologie d'Eckhart au développement systématique d'une seule notion fondamentale."
M. Molnar, lui, ne pense, en ne faisant que quelques citations choisies, qu’à illustrer sa réprobation - certes plus nuancée maintenant -, à l’encontre de Maître Eckhart, et , à travers lui, du Platonisme, du néo-platonisme, de l’intellectualité "grecque", et, en général, de tout ce qui est intellectuel.
Il oppose la "lignée hébraïque, pour qui Dieu est un être créateur dont l’œuvre, notamment l'âme humaine, est réelle, voulue, et " respectable", qui "dialogue" (sic!) avec sa créature, lui accordant épanouissement et liberté, aux "penseurs de l’école grecque" chez qui "l'unité n’accorde que chichement une ombre d'existence à ce qui n'est pas elle, et le reprend aussi vite que possible".
Il n'est pas difficile de deviner où va la sympathie de M. Molnar, pas plus que de s'apercevoir qu'il n'entend rien à la Métaphysique, et qu’il oppose dangereusement des tempéraments "raciaux" à l'intérieur de l'Église, non pas pour marquer leur diversité, mais pour attribuer l'orthodoxie à une race, à l'exclusion de l'autre.
Car s'il ajoute que "seule la doctrine orthodoxe parvient à harmoniser l'affrontement" (sic ! peut être voulait-il dire les deux conceptions), sa description paradisiaque de la mentalité "hébraïque s'oppose à celle, froide et hostile, de la mentalité grecque", qu'il assimile à Plotin et à sa "lignée" (doit-on penser à Saint Augustin ?) pour qui "Dieu étant intellect et unité, ne laisse de place que pour des phénomènes, des apparences, des pseudos êtres."
Dom Guéranger s'est déjà inscrit en faux contre cette prétention à vouloir rendre raison de tout par les questions de races, "Dieu appelle toutes les races, écrit-il, les unes répondent, les autres ne répondent pas. Entre celles qui se trouvent confédérés dans son Église, tous les genres d'opposition naturelle peuvent se rencontrer ; il en résulte une tentative de scission plus ou moins permanente, source de mérites de la foi et de la charité mais si l'unité se brise, on peut être assuré que la question de race y est pour peu de choses. (4)
La préférence marquée par M. Molnar pour la conception prétendument hébraïque n'est-elle pas liée à ce que l'on appelle aujourd'hui le "judéo-christianisme, représenté particulièrement par les "biblistes."
On sait que l'Israël déchu se sert comme d'un véhicule du "christianisme moderne, que celui-ci se dise franchement moderniste ou prétende à rester "traditionaliste."
La haine des "Grecs" n'est en fait que celle de l'intellectualité véritable, qui se traduit par un blasphème à l'égard de l'Intellect divin, qui est DIEU même.
L'Un de Plotin n'est d'ailleurs pas, comme l’écrit M. Molnar, "l'Intellect pur"(5) (Nous), c'est à dire en acte. "Il est au delà de la Connaissance, comme il est au delà de "l'Intellect". (Vme Ennéade). Il est "lumière avant toute lumière", ineffable, qui n'est pas privé d'intellect ni d’être, mais qui les possède d'une façon éminente car Intellect et être émanent de Lui".
(6) Maître Eckhart n’a pas "commis l’erreur d'adorer l'Un de Plotin, Intellect pur ", mais il a eu raison de "considérer avec saint Denys l'Aréopagite, le Dieu "suressentiel", ou plutôt de nier de Dieu toute détermination, en tant que la détermination comporte une négation (Ceci est l'exclusion de cela, et comporte donc dans sa définition ce qu'il n'est pas).
Quand Maître Eckhart dit que Dieu n'est pas un être, il ajoute : "Je ne nie pas à Dieu l'être, mais je lui attr1bue a1nsi un être plus élevé". Aussi la fameuse "tendance grecque" est elle fondée à dire que "Dieu est 1ntellect pur, donc unité, esprit". Car l'Un ineffable émane, sans séparation, l'intellect (7), qui est le prem1er acte.
Si M. Molnar avait lu Plotin, il ne se serait pas posé des questions angoissées sur le sort de l' "être qui est créé par l'intellect", car, pour le grand Alexandrin, l'Intellect (nous) est l'être (einai) (8) qui se pense lui-même. Saint Thomas d'Aquin (9) démontre de la même façon que Plotin que "l'intellect en acte est identique à l'intelligible en acte ", et il écrit "Dieu étant par son essence intelligent, il faut que le modèle (similitude) de son effet soit en Lui en mode intelligible ; donc Il agit par l'Intellect." (l0)
Ainsi, cet intellect n'est "ni abstrait, ni lointain du moins si l'on prend "abstrait" au sens moderne, " psychologique", ou nominaliste, pour qui les universaux n'ont aucune réalité, mais ne sont que des abstractions "rationnelles" opposés à un "concret" inconnaissable, mais qui, seul serait.
Il n'est pas plus lointain que ce qui est plus "nous-mêmes que nous-mêmes ", cela selon le célèbre mot de St. Augustin, car sa nature est, en termes platoniciens, "le même".
Maître Eckhart établit aussi en Dieu l'identité de "l’intelligere" et de "l'esse" ; si l'intelligere et l'esse, écrit W. Lossky, s'excluent réciproquement et dénotent le défaut de vraie unité dans les créatures douées d'intellect, ceci ne veut pas dire que l’esse doit être entendu uniquement comme "raison de créabilité" et, par conséquent refuser à Dieu l’Intelligere pur".
Maître Eckhart a considéré l'être de points de vue différents : "Si Dieu est être, la créature est néant ; si la créature est être, Dieu est supérieur à l'être et infiniment dissemblant de tout ce qui est", (12) ce qui explique que tantôt "il dit que la créature est néant", tantôt que Dieu est au delà de l'être ; "si l'esse est l'être formel d'une substance créée, Dieu n’est pas l'être, si l'être signifie "Etre-Dieu" toutes les créatures sont un pur néant", (13) ce qui ne signifie pas qu'elle ne sont absolument pas, ce qui ne voudrait rien dire, et Maître Eckhart écrit : " Tout être créé est analogué à Dieu dans l’esse, la vérité et la bonté.
Donc tout être crée tient de Dieu et en Dieu, et non en soi-même, l’esse, le vivre, le savoir, positivement et radicalement. Et ainsi toujours il mange, en tant qu’il est produit et créé et il a cependant toujours faim, parce qu’il n'est pas lui-même mais qu’il vient toujours d'un autre."
Le mode d'analogie dont use Maître Eckhart est le meilleur moyen de marquer la dépendance totale des créatures par rapport à Dieu. Il ne s’agit pas ici de "panthéisme", lequel ferait de "l’esse divin l’être universel par lequel toutes choses seraient formellement", et nous croyons que M. Molnar se trompe en faisant "diagnostiquer à Ruysbroeck les erreurs d'Eckhart quand l' "Admirable" condamne le panthéisme.
Bien au contraire, procédant ainsi, Maître Eckhart évite l'univocité de l'être, qui mène au panthéisme et l'équivocité qui mène à l'agnosticisme. Il exprime la dissemblance et la ressemblance des créatures avec Dieu, lequel donne tandis que celles-là reçoivent. Ainsi une image est semblable a son modèle et infiniment dissemblable. Le reflet d'un visage dans un miroir n'est autre que le modèle, sans être en aucune façon le modèle, et la créature n’est rien qu'elle n'ait reçu de Dieu.
Quand M. Molnar ironise : "la créature n'est rien, quoique le texte que nous venons de citer (14) fasse de la créature qui s'appelle Eckhart l'égal de Dieu", son persiflage ressemble étrangement à celui du nomina11ste hérétique Guillaume d'Occam.
Puisqu'il tient tant à comparer les textes, que n'a-t-il choisi celui-ci : "L'homme, s'il est bon, veut tout ce que Dieu veut et non pas que Dieu veuille ce que l'homme veut." (15). Cela lui aurait fait comprendre que "La volonté parfaite et véritable serait seulement d'être entré totalement dans la volonté de Dieu, et sans volonté propre."
Quand une volonté se renonce, le Fils de Dieu naît, de l’âme et ce n'est pas le triste Bultmann qui le dit, mais St. Jean : "Dedit eis potestatem filios Dei fieri,his qui credunt in nomine ejus, qui non ex sanguinibus, neque voluntate carnis, sed ex Deo nati sunt. "Ceux qui sont nés de Dieu deviennent fils de Dieu, donc le Fils de Dieu naît en eux - sa naissance est éternelle -, car Dieu n'a pas réellement plusieurs fils (17). C’est ce qui signifie St Paul quand il dit : "Ce n'est plus moi qui vis c’est le Christ qui vit en moi."
Et Ruysbroeck, que M. Molnar estime tant, parle de la seconde venue du seigneur, qui se fait dans l'âme. Ainsi il est aisé de comprendre que la créature "en Dieu" est une avec Dieu, et nous avons montré qu'il ne s'agit pas, chez le dominicain thuringien, d'orgueil de présomption, comme tendrait à le montrer M. Molnar quand il écrit que "en ce temps, la tentation était grande de l'auto divinisation."
D'ailleurs il ne s’agit pas, chez le Maître, de prétendre que la créature qui est Eckhart est Dieu, quand le reste n’est rien, puisqu'il dit : "La moindre chose que l'on connaît, comme étant en Dieu - que l'on connaisse par exemple dans une fleur qu'elle a son être en Dieu, - serait plus noble que le monde entier. " St. Thomas d'Aquin écrit : "Ces Idées (les exemplaires) bien qu'elles soient multiples en tant qu'elles se réfèrent aux choses ne sont réellement rien que l'Essence divine. " (18). Ainsi, il est vrai que pour St. Thomas, "avant (nous ne savons dans quel sens M. Molnar entend " avant" Le temps commence avec le monde, que rien ne peut précéder temporellement) le commencement du monde l’homme était en Dieu en tant qu’Idée. A la création Il en est sorti, et y retournera par l’Idée mystique.
Et M. Molnar de s'écrier : "Inutile de dire, c'est du platonisme." C'est en effet du platonisme, et du christianisme ! C'est la doctrine universelle : tout vient de Dieu et retourne à Dieu. Il est évidemment ridicule de se représenter les créatures existant hors de la création, puis dans la création puis de nouveau hors de la création. W. Lossky, expliquant la doctrine de Maître Eckhart, écrit :
"En tant que racine et cause première de tout, la quiddité est antérieure, pour ainsi dire, à la production ad extra dans laquelle la chose produite se rend "inférieure" à l'Intellect divin, "tombe" ou "descend" dans l'ordre du créé qui est une région ténébreuse du changement, du devenir, "ombre de l'ipsum esse"(19). De "vrai" et de "vie" (selon St. Jean), elles "deviennent" "ténèbres" ; c'est à dire que la créature "séparée" n'a rien en propre. Cependant, rien ne se sépare réellement de Dieu ; c'est pourquoi le mal et le péché n'ont pas d'existence positive. Notre salut ne se fait pas dans le temps, mais par l’extinction de notre devenir, c'est à dire par l’identification à notre raison éternelle.
Leibniz a dit fort justement que "chacune des perfections appartient à Dieu au plus souverain degré." (20). Or une perfection n'est pas susceptible de plus ou de moins. Elle est la réalité d’une chose ; c'est pourquoi notre achèvement (perfection) n’est pas dans le devenir, mais dans la connaissance de ce que nous sommes, éternellement. Ainsi se montre encore l'ambiguité de la créature. Elle n'a pas à se "dépouiller de son être véritable, mais de son être périssable, passif, qui n'est pas véritablement "être", mais "devenir" , altérité.
"Fais le vide dans ton âme afin que Dieu entre" est l'application parfaite de la parole de Notre Seigneur "celui qui ne s'est pas renoncé ... ", et il est parfaitement vrai et cela n'est pas spécialement "eckhartien", que "trois choses nous empêchent de rien connaître de Dieu : la première est le temps, la seconde la matière la troisième la multiplicité", car Dieu n'est ni temporel, ni matériel, ni multiple. Par les créatures visibles, nous pouvons, comme disent St. Paul et St. Thomas d'Aquin, savoir que Dieu est.
Ce sera alors un jugement "a posteriori", et nous ne pouvons rien savoir de son essence ; le premier Concile du Vatican n’a rien dit d’autre ; ainsi, "nous ne pouvons rien connaître de Dieu. " Cela ne veut pas dire "clairement que la créature est incapable de connaitre Dieu sinon que, sans la grâce, la créature n'est, dans sa nature " séparée", pas capable de connaître Dieu. (21).
M. Molnar semble prendre pour de l'agnosticisme la théologie négative. St. Thomas, pourtant, ne passera pas pour agnostique quand il écrit : "nous ne pouvons saisir de Dieu ce qu'il est (quid est), mais ce qu'il n'est pas (quod non est)." (22)
Le positiviste qu'est M. Molnar ne peut rien entendre à ce mode de connaissance qu'est la "docte ignorance." Ou bien il accuse ces théologiens d'être des "agnostiques", ou bien il leur reproche leur "gnosticisme".
Or, l'agnosticisme ne peut être professé que par ceux qui pensent que la créature, avec toutes ses déterminations, est cependant suffisante. Les mêmes gens, qui s'imagineront que l'être de Dieu est l’"ens" qui tombe sous l'intellection comme celui de n'importe quelle créature, tomberont dans l'idolâtrie : ils prendront une créature pour Dieu, l'ombre pour la Réalité ; voyant une chose éclairée, ils s'écrieront: "c'est le soleil!". Quant à la Gnose (et non le gnosticisme) elle est la Connaissance suprême, immédiate, sans sujet ni objet, dont nous ne pouvons parler qu’en termes paradoxaux. Ce n'est point une hérésie, comme le prétendent les judéo-chrétiens et autres sectateurs.
Ce n'est pas le poison universel que dénoncent les ignorants, c'est le bien suprême que révéraient Clément d'Alexandrie, et tant d'autres Pères de l'Église, et le catholique au plein sens du terme est le "gnostique vrai" engendré par l'illumination.
Maître Eckhart, quand "(il) prie Dieu de (le) libérer de Dieu, car (son) être inconditionnel est au dessus de Dieu ainsi que de toute distinction" ne fait que refuser à Dieu un être conceptualisable qui conviendrait à une vache ou une pioche. Il se hâte vers l'Union, en ce lieu secret, "plus intime que l'intime", selon l'expression du "gnostique" St. Augustin. (23)
Ainsi Maître Eckhart ne fut, il est vrai, ni platonicien, ni plotinien, ni dionysien, ni thomiste, mais tout cela à la fois. "Eckhart parle la langue de St. Thomas sans être thomiste, comme il parle celle de Denys sans adhérer à une stricte théologie de l'Un" (24). - (De l'Un, qui, répétons le, n'est pas une "abstraction"(25), ni une erreur.
Il est un peu fort de la part de M. Molnar de rejeter St. Denys l'Aréopagite, la lumière des Docteurs médiévaux.
Le procès qu'intente M. Molnar à Maître Eckhart finit cependant par une manière de non-lieu : le Maître thuringien est "inorthodoxe". Nous supposons que ce barbarisme signifie que, sans être hétérodoxe Maître Eckhart n'est cependant pas orthodoxe.
M. Molnar n'aime pas Platon ni les platoniciens; les théologiens non aristotéliciens sont, nous pouvons le présumer, pour notre auteur, également "inorthodoxe".
Cependant c'est avec raison que M. Molnar parle des dangers que peut représenter pour certains l’œuvre de Maître Eckhart, et il cite Tauler à propos : "Naguère un docteur nous a parlé de ces choses (lumière et ténèbres), mais vous ne l'avez pas compris. Il vous parlait du point de vue de l'éternité vous l'avez entendu du point de vue du temps. Beaucoup de gens le comprirent selon les sens, ils en devinrent des hommes empoisonnés".
Il est en effet des gens épais auxquels toutes choses ne sont pas à dire.
Nous n'avons pas voulu faire le procès de M. Molnar. Nous apprécions en lui l'ingénieux analyste politique, et nous tenons son livre,"La contre Révolution", pour un des meilleurs ouvrages politiques de notre temps.
Je pense, mon cher Scrutator Sapientiæ, que ce texte, vous fera inévitablement penser lui aussi à Hans Kung ?.......Restons sérieux….
Il y a évidemment de bonnes idées dans votre court développement, mais je pense que vous avez compris qu’il ne s’agit pas que de post-néo-primo-ante-sub-pro-thomisme…….Le débat est plus vaste, est nous avons besoin d’air, et surtout de ne pas tomber systématiquement dans des débats usés….Bref, il faut tacher de théologiser autrement.
Vous avez sans doute noté que je n’ai point parlé de "foi confuse" à votre endroit.
Cordialement
Origenius
PS : Monsieur Molnar n’a jamais été un théologien, certes…..Mais nous avons rencontré chez pas mal de théologiens officiels (des deux bords !), les mêmes blocages, les mêmes "tics mentaux", les mêmes a priori…..Bref, la même ignorance, mais en plus……….documentée !
NOTES :
- (1) "Maister Eckhart's view of Art", in "The transformation of nature in art".
Nous devons remarquer qu'un Hindou, "traditionnel" est plus à même d'apprécier l'œuvre d'un métaphysicien chrétien qu'un chrétien "traditionaliste", qui, si l'on considère son œuvre écrite, ne pense guère différemment qu'un positiviste.
-(2) Théologie négative et connaissance chez Maître Eckhart". (Vrin 1973)
-(3) Un théologien doit être "engendré" par une inspiration qui ne l'éloigne pas du corps doctrinal traditionnel ; mais qui est au contraire le seul moyen de l’y intégrer : l'intellect, comme la Tradition, est supra individuel.
-(4) « Essai sur le naturalisme contemporain. » (T.I)
-(5) L’Un est le Bien (To agathon) dont la nature est de se diffuser. (cf. Plotin, St Denis, etc..). L’Un "abstrait" ; "privé d’être", qui ne peut créer, est une rêverie de M. Molnar.
-(6) M. Molnar ignore totalement la doctrine de l’éminence quand il écrit que le "sur- être" est privé d’être. Autant dire que ce qui est supra rationnel est irrationnel, et que l’Ange est ignorant comme un chien.
-(7) " L’Etre qui vient de l’Un ne se sépare pas de lui." (Vme Ennéade).
-(8) « einai » et non « to on » : sinon « protos on »
-(9) Summa contra Gentiles (I, 51)
-(10) Ibid. p. 296
-(11) W. Lossky. Op. cit. p. 168
-(12) Ibid. p. 296
-(13) Ibid. p. 323.
-(14) « En vertu de ma naissance éternelle, je ne mourrai jamais...je suis de toute éternité. Si j’avais voulu, ni moi ni le monde ne serait présents. Si je n’avais pas été, Dieu ne serait pas. Dans un grand éclat, je découvre que Dieu et moi ne sommes qu’un. »
- (15) Eckhart : « Livre de la Consolation divine ».
- (16) Eckhart : "Instructions spirituelles".
- (17) Ils sont fils par adoption, c'est-à-dire fils dans le Fils. "Différents en humanité, mais non en divinité". (Eckhart).
- (18) 1, 44, 3.
- (19) op. cit. p. 140.
- (20) Discours de Métaphysique §1.
- (21) Maître Eckhart montre que la créature est tout à la fois dissemblable et semblable à Dieu (op. cit. pp. 167 & sq.). Ainsi l'homme est à l’image de Dieu, mais Dieu est infini, et l'homme fini.
- (22) Summa contra gentiles 1, 30.
- (23) "Comme Dieu, les êtres créés sont ineffables quant à leur vrai être, puisque, comme Lui, ils sont in intimis". (Lossky, op. cit. p. 36).
- (24) E. Gilson. Préface à op. cit.
- (25) Sauf si l'on prend "abstraction" dans son sens véritable, qui est, à cause des fausses théories de la connaissance, totalement oublié. St. Thomas écrit :"Sola Dei substantia est ipsum abstractum esse, ita sola ejus substantia est ipsum inte1ligere omnium abstractum".