Sur la peine de mort
Bernard Joustrate -  2010-01-23 10:53:51

Sur la peine de mort

Sur la peine de mort Les éditions Points publient une collection de poche intitulée « Les Grands Discours », consacrée aux discours politiques qui ont marqué et/ou changé l’histoire. Ces volumes comptent peu de pages et sont vendus à très petits prix, on les trouve jusque dans les supermarchés. Chaque volume comporte un, deux ou trois discours, dans leur texte intégral, consacrés au même sujet ou à un thème proche. On a ainsi un volume qui rassemble les célèbres discours de Churchill en mai et juin 1940 (« Du sang, de la sueur et des larmes ») et l’Appel du 18 juin du général de Gaulle. Ou encore le célèbre « Yes we can » de Barack Obama, du 8 janvier 2008 – mais n’est-il pas élevé trop tôt au rang de discours historique ? – et le discours de Roosevelt, le 4 mars 1933, annonçant le « New Deal ». Parfois, les deux discours publiés sur un même sujet sont antagonistes, mais trop rarement. Ainsi le discours de Simone Weil à l’Assemblée, le 26 novembre 1974, pour faire voter le droit à l’avortement est complété par le discours de Lucien Neuwirth, le 1er juillet 1967, pour faire voter la légalisation de la contraception. On aurait aimé trouver, en regard, un discours qui défende le droit à la vie ou dénonce la « culture de mort ». En revanche, et c’est une bonne surprise, le petit volume consacré à la peine de mort, comprend, bien sûr, le célèbre discours de Robert Badinter, ministre de la Justice, le 17 septembre 1981, pour faire voter l’abolition de la peine de mort, mais aussi, en contrepoint, le discours de Maurice Barrès, le 3 juillet 1908, qui s’élevait contre une proposition de loi similaire. Sur la peine de mort, on a donc deux positions contraires, quoique Maurice Barrès n’ait pas développé tous les arguments en faveur de la peine de mort. Des faux arguments Robert Badinter, dans son discours, employait tous les arguments pour convaincre les députés d’abolir la peine de mort. Parfois ils sont fallacieux ou contournés. Ainsi quand il expliquait comment le recours au référendum pour trancher la question est non conforme à la Constitution (ce qui est vrai) mais n’est pas utile car le peuple, selon lui, a déjà répondu à la question. « A deux reprises » : lors des élections présidentielles de mai 1981, puis lors des élections législatives qui ont suivi, puisque dans les deux cas, l’abolition de la peine de mort figurait, dit-il, dans les programmes. L’argument n’est pas juste, parce qu’interrogés sur le seul sujet de la peine de mort, les Français – ceux de l’époque, du moins – se seraient prononcés très majoritairement pour son maintien ; tous les sondages le disaient. Robert Badinter contestait le caractère dissuasif de la peine de mort, et citait diverses enquêtes établissant que la suppression ou l’absence de la peine de mort, dans un pays, n’entraînait pas une augmentation de la criminalité sanglante. Il est évident que d’autres enquêtes, menées selon des critères différents, auraient pu montrer le contraire. En revanche, le ministre de la Justice d’alors faisait une remarque plus profonde en observant que « la passion criminelle n’est pas plus arrêtée par la peur de la mort que d’autres passions ne le sont qui, celles-là, sont nobles ». Par contre, Robert Badinter fait presque rire, sur un sujet aussi grave, lorsqu’il évoque les trois dernières exécutions et cherche à montrer pourquoi elles étaient inutiles ou injustifiées : la culpabilité de Christian Ranucci, exécuté le 28 juillet 1976, a été contestée ; Jérôme Carrein, exécuté le 23 juin 1977, était « débile et ivrogne » ; Hamida Djandoubi, exécuté le 10 septembre 1977, était « unijambiste » (sic). On voit mal en quoi le fait d’être unijambiste rend moins grave les crimes et moins dangereux le criminel. Badinter a mis en avant un autre argument encore, avec des trémolos dans la voix : « Je baisse la voix et je me tourne vers vous tous pour rappeler qu’en France, sur trente-six condamnations à mort définitives prononcées depuis 1945, on compte neuf étrangers, soit 25% alors qu’ils ne représentent que 8% de la population ; parmi eux cinq Maghrébins, alors qu’ils ne représentent que 2% de la population. Depuis 1965, parmi les neuf condamnés à mort exécutés, on compte quatre étrangers, dont trois Maghrébins ». En abolissant la peine de mort, arguait le ministre de la Justice, vous contribuerez à combattre le « racisme secret » qui est au cœur de nombre de décisions judiciaires. Là encore, on pourrait analyser ces chiffres d’une manière toute différente. On rappellera enfin que la peine de mort a été abolie à la suite de ce discours grâce au soutien ou à l’abstention d’une partie de la droite libérale : 363 députés pour l’abolition, 113 contre et 117 abstentions. Parmi ceux qui ont été convaincus par les arguments de Robert Badinter : Jacques Chirac, Raymond Barre, Philippe Séguin. • Robert Badinter – Maurice Barrès, La peine de mort, Editions Point, 63 pages. YVES CHIRON Article extrait du n° 7016 du Samedi 23 janvier 2010 de Présent