Soixante-huit lui fit horreur. Ce qui révélait encore son conflit secret, les contradictions qui le déchiraient. Et son aveuglement (volontaire ?) car ces barbus, ces chevelus sonores qui le mettaient en fureur, n’étaient-ils pas les produits de l’école émancipée, les enfants de Jean-Jacques et de la Veuve, les bons sauvages, sans Dieu ni maîtres, sans patrie, sans famille, zélateurs de la prise-au-tas et de la paresse considérée comme un des Beaux-Arts ? Ces idées imbéciles qui emplissaient l’air n’étaient-elles pas celles de la franc-maçonnerie, mère de l’école laïque ? Si. Sans aucun doute. Ce n’est pas moi qui le dis, mais M.Roger Leray, grand-maître du Grand Orient de France : « En 1968, la rue, le monde politique, ont tenu un langage qui paraissait être celui des maçons, déclare-t-il au Monde. Si la maçonnerie devait être rattachée à une racine politique, ce serait celle des libertaires. » (Supplément hebdo du « Monde » du dimanche 13 sept. 1981.) Mon père ne s’en apercevait pas. Ou s’il s’en apercevait il refusait de l’admettre. Si différent qu’il fût de l’homme qu’on avait voulu qu’il soit et qu’il avait cru, peut-être même voulu être, il avait été un instrument dans l’orchestre du Grand Complot. Déraciné à et par l’Ecole Normale, arraché à la tradition et d’abord à la tradition catholique, coulé dans le moule laïque, mon père comme des milliers d’autres instituteurs aussi honnêtes, dévoués, droits et généreux et purs que lui, avaient mis au service des idées de désordre inculquées par les maîtres occultes de l’Ecole Normale les remarquables techniques de l’ordre enseignant enseignées par les maîtres connus de l’Ecole Normale. Ces techniques ont fait illusion pendant une cinquantaine d’années. Le temps que l’enseignement qu’elles dispensaient au second degré eût fait « table rase » du passé, comme chante « l’Internationale », le chant qui termine les congrès d’instituteurs où, si loin que je me souvienne, j’ai toujours entendu moins parler de pédagogie que des moyens d’abattre l’Etat que l’on avait choisi de servir. Dès que furent détruits les vertus, les us, les coutumes, les réflexes conditionnés de l’ancienne France, l’esprit libertaire, qui est l’esprit de l’école laïque gagna ses méthodes. Dans les décombres de ce qui fut une école, serrés entre les Fédérations de parents politisés, le Syndicat socialo-communiste, et des meutes d’enfants de plus en plus sauvages où l’immigration assombrit le teint des petits gaulois, les derniers instituteurs et institutrices classiques, le cœur chaviré de chagrin, plient sous les coups conjugués du ministre, des bureaux, des inspecteurs d’Académie, des directeurs et directrices soucieux d’avancement, des jeunes collègues dont les idées sont au pouvoir, tous francs-maçons ou marionnettes maçonniques quand ils n’ont pas été initiés. Les vieux maîtres, abasourdis, ne reconnaissent plus leur école, l’école laïque dont ils étaient si fiers. C’est aujourd’hui pourtant qu’elle ressemble à sa pensée et au monde qu’elle prétend bâtir, le monde de la tyrannie libertaire. Au chevet de mon père je m’étais promis d’écrire ces pages. J’ai essayé de le faire le plus simplement possible. J’ai essayé aussi de ne jamais oublier la tendresse, l’affection, le respect que j’eus pour mes parents et tout ce que je leur dois. Maintenant que ma mère s’en est allée, elle aussi sans prêtre dans une tombe sans croix, je voudrais ajouter que ce qui m’obsède, c’est moins l’échec de l’école que la cassure provoquée par le laïcisme dans une famille française. Je n’ai pas été baptisé et ne le suis pas. Je me suis marié civilement. Deux de mes enfants sur quatre ne sont pas baptisés. Même si, un jour, conduit par la réflexion de Charles Maurras et la foi de mes amis je retrouve l’Eglise traditionnelle de ma patrie et de mes ancêtres, jamais je ne ressentirai cette émotion, cette ferveur que donne seule l’enfance catholique. Jamais je ne serai le catholique que j’aurais aimé être, de nature et de sentiment, sans grands tourments d’esprit, dans la banalité des certitudes. C’est la grande victoire de Jules Ferry, l’imposteur.
Extrait du dernier chapitre du livre Jules l’imposteur, éditions du Présent, 1981.