Question si difficile !
Charlier -  2009-10-06 16:15:48

Question si difficile !

Les traditionalistes, dans leur forme actuelle, tels que les institutions (chapelles, églises, écoles, séminaires, etc.) qu'ils se sont données permettent de les identifier aujourd'hui, oui, étaient peu nombreux. Mais sociologiquement ils existaient, en ce sens que les liens avec le passé n'étaient pas aussi distendus qu'ils le sont devenus par la suite, de sorte que bien des catholiques de paroisse [où les combats avaient lieu] s'en sentaient encore très proches. De même, ces derniers ne connaissaient pas encore les divisions profondes qu'on a connues depuis lors, avec des petits maîtres auto-proclamés de toutes sortes. Il y avait bien des groupes, connus de la plupart, mais qui coexistaient. C'était l'époque où l'on pouvait réunir à une même conférence l'abbé de Nantes, l'abbé Coache et le Père Barbara pour parler d'un sujet commun, ce qui paraîtra surréaliste quelques années plus tard, et où l'on assistait indifféremment à une cellule de l'Office international ou aux conférences du "Père" de Saint-Parres-les-Vaudes ou à une réunion de l'AF, pour y rencontrer d'ailleurs les mêmes gens, que l'on retrouvait ensuite dans sa paroisse. Il y avait ainsi un tissu très réactif à ce qui se passait, appuyés par de vieux prêtres, où les prêtres d'Ecône n'avaient pas encore de place mais où on connaissait leur existence, et où l'on discutait déjà du choix des rites et du choix de rester ou non dans la paroisse pour y peser de son influence contre les clercs agités ou pour les prêtres "biens". S'agissant de Mgr L., qu'aurait-il pu faire ? On ne peut pas refaire l'histoire. Votre question est très difficile. Lorsque le séminaire d'Ecône a été fondé, il ne l'a pas été en réaction contre la liberté religieuse, ou la réforme liturgique. Il l'a été pour la formation de bons prêtres. Je veux dire par là que c'était la volonté d'une oeuvre de pédagogie sacerdotale qui y a présidé, et c'est ainsi que l'on appuyée des gens comme le cardinal Journet, pas un combat contre le magistère. De mon point de vue, Mgr L a prêté le flanc à ses ennemis en confondant les deux choses, parfois à grand bruit, et en décidant que ce combat ne devait être arrêté par rien, ce qui lui a aliéné pas mal de monde, y compris de ceux qui n'étaient pas loin de partager ses vues. Il y a eu le sermon de Lille, les ordinations illicites, la suspense et puis le point de non retour : les sacres. Je me souviens d'un prêtre, un jour, en Espagne, qui m'a dit ceci (bien avant les sacres), en tapotant le crucifix de mission qu'il avait sur son bureau : "Ce que Mgr Lefebvre fait, je le fais à l'intérieur de l'Eglise". Il faisait évidemment référence à l'oeuvre premièrement recherchée par Mgr L. : la formation des prêtres. Le séminaire qu'il dirigeait comptait 300 séminaristes, qui y recevait une formation spirituelle et théologique des plus sérieuses. Evidemment, il n'était pas freiné par la question du concile ou de la liturgie. Ca a été aussi le pari de la communauté Saint-Martin,laquelle n'est pas suspecte de donner de mauvais prêtres à l'Eglise. Elle lui donne même aujourd'hui des évêques, sur lesquels les traditionalistes se mettent eux-mêmes à compter, comme à Bayonne.Ca a été aussi le cas de l'Opus Dei. Ce qui, me semble t-il, a beaucoup desservi Mgr L. et favorisé ses ennemis, c'est le fait en particulier qu'il ait tant mis sur la place publique les objections qui étaient les siennes, alors qu'il ne maîtrisait pas toujours bien les questions qu'il abordait, par ses sermons, ses écrits, qui ont fait de lui, selon la formule de ses détracteurs (mais le mot n'est pas faux), un "chef de file" en appelant au jugement de ses fidèles. Je l'ai écouté moi-même, comme beaucoup d'autres, et je garde mémoire du caractère communicatif de ses indignations. Je crois, avec le recul, qu'il n'aurait pas dû s'engager dans cette voie-là, qui a d'ailleurs fait beaucoup de tort, de mon point de vue, parce qu'elle a alimenté l'idée chez les fidèles qu'ils étaient eux-mêmes juges du Magistère, au regard de la Tradition, pour peu qu'ils eussent un peu de catéchisme. Dans une époque marquée universellement par le relativisme, nous n'avions pas besoin de cette pédagogie du libre-examen, au rebours de la Tradition qui était défendue.