Tout était possible... et déjà impossible
Charlier - 2009-10-06 14:51:49
Tout était possible... et déjà impossible
1.- Je me souviens de ce que me disait un jour un ancien officier, qui avait une brillante carrière et bien des campagnes derrière lui : "On ne doit jamais acculer un adversaire". Il voulait dire par là qu'il ne fallait jamais lui laisser pour seule issue les ressources du désespoir, qui peuvent être terribles.
A moins, bien sûr, que la recherche du désespoir de l'adversaire ne constitue la fin même de la stratégie. Ici, apparemment, c'était bien le cas et je me souviens de l'expression de joie ou de satisfaction de certains évêques français à l'annonce des sacres de 1988. Le but paraissait atteint : se débarrasser enfin de lui.
Le schisme est une forme de désespoir. Et l'épiscopat français a tout fait pour y porter Mgr Lefebvre, comme il l'a fait, d'ailleurs, pour les traditionalistes dans leur ensemble, sur lesquels a été tiré un épais trait de plume. Qui a connu ces longues années sait ce que ce désespoir a voulu dire pour beaucoup de gens, portés soit à l'abandon, soit à l'aigreur, soit à la révolte. Pour eux, le "bienfait des âmes et des coeurs" que vous évoquez n'a jamais compté.
2.- Comme vous le dites très justement, à l'époque, tout était pourtant encore possible. Je me souviens fort bien de traditionalistes, devenus alors des "durs", me disant qu'ils auraient accepté la nouvelle forme liturgique et le Concile si tout cela ne s'était accompagné de tant de violences, d'injustices et de sacrilèges. Même si cela paraît singulier aujourd'hui, on ne peut manquer de rappeler que Mgr Lefebvre ne craignait pas lui-même alors, pour justifier ce qu'il faisait, et malgré les réticences que nous savons, d'en appeler aux exigences du Concile pour la formation des prêtres, contre l'épiscopat français.
Tout était possible - du moins en principe, faut-il pourtant se hâter d'ajouter. Car dans la pratique, tout était déjà en train d'être verrouillé pour rendre les solutions pacifiques et raisonnables impossibles. Outre que, sur le terrain, les bouleversements étaient déjà monnaie courante depuis des années [la destruction des autels dans les églises, par ex., pour ne citer que ce cas, avait déjà eu lieu depuis plus de cinq ans, bien avant la fin du Concile], obéissant ainsi à un projet d'ensemble qui était à l'oeuvre, la polémique est devenue publique par la condamnation par l'Episcopat français du séminaire "sauvage" de Mgr Lefebvre.
C'est l'Episcopat lui-même qui a provoqué cette publicité, au sujet d'un séminaire qui ne relevait pourtant en rien de son autorité, afin de créer ainsi un point de rupture, une irréconciliable frontière entre le droit, qu'ils étaient censé représenter, et la révolte, supposée illustrée par Mgr Lefebvre et son oeuvre naissante.
Ce qui est frappant, en cette affaire, est de voir que cette frontière, justifiée par les craintes de voir revenir un passé apparemment honni, a été dressée sur le mensonge et la désinformation volontaires.
Donc, tout était possible, oui et non. En droit, oui, en fait [et en vertu du pseudo-droit qui lui était annexé], non. Tout n'était plus possible parce de cette manière, avec tous les artifices de la langue ecclésiastique, c'est une irréconciliation qui était définitivement consommée.
Ce qui a manqué, de mon point de vue, pour que le possible soit réellement possible, c'est l'appui de Rome, qui a fait défaut alors qu'en ces années décisives il aurait dû être sans faille. Il a manqué à Rome un Pape qui ne soit pas seulement un spirituel et un intellectuel mais aussi un homme de poigne capable de saisir la gravité des enjeux. Quelques années plus tard, parmi des cardinaux traditionnels, on n'hésitera pas à parler de la tendance schismatique des évêques français. Mais ce n'était que des bruits de couloir. Les évêques français avaient pour eux leur poids, et leurs réactions collectives étaient craintes. Contre un Mgr Etchegaray, par exemple, on n'a su qu'en faire un cardinal romain. Mgr Lefebvre, lui, était seul et son tempérament, son imprudence aussi, l'ont conduit là précisément où d'autres entendaient le voir s'acheminer.