Jeanne-Marie : article du FIGARO
Réginald - 2004-06-25 13:09:56
Jeanne-Marie : article du FIGARO
DISPARITION La fillette, dont le corps n'avait pas encore été retrouvé hier, a été renversée par une voiture puis enlevée, encore en vie
Mort de Jeanne-Marie : six personnes en examen
C'est dans une vaste maison délabrée couleur orange jouxtant un cimetière que Jeanne-Marie a sans doute agonisé plusieurs heures, vendredi dernier, sous le regard de ses ravisseurs. Dans le petit village fleuri d'Artolsheim (Bas-Rhin), personne ne s'étonne que six personnes issues de deux familles de Gitans sédentarisés, liées l'une à l'autre, aient pu être impliquées et mises en examen dans le cadre de la disparition et de la mort de la fillette. La plupart des protagonistes de l'affaire sont bien connus des services de police et du tribunal correctionnel de Strasbourg. Vols, conduites en état d'ivresse, bagarres avinées ; certains ont déjà effectué des peines de prison répétées ou été condamnés à des amendes. Les membres de la famille R., composée de 11 enfants et de 24 petits-enfants, qui vivent en clan, les uns chez les autres, sont illettrés et vivent totalement en marge de la société au bout du village d'Artolsheim. «C'est le quart monde, explique un avocat, la misère à tous les niveaux, financière, affective, sexuelle.» Un mode de relation basé sur la violence sur fond d'alcool et de consanguinité : beaucoup de membres de la famille sont d'ailleurs débiles légers. Oncles et neveux portent souvent le même prénom au point que l'on ne sait plus depuis longtemps quelle place occupe tel ou tel dans la famille. Hier après-midi, une soixantaine de gendarmes continuaient à fouiller une zone boisée à proximité du domicile des R. après avoir sondé la veille plusieurs étangs sans avoir réussi à découvrir Jeanne-Marie. «On veut être bien certains qu'il n'y a plus rien à chercher dans cette zone», expliquait le capitaine Laurent Carbonneaux qui reconnaissait que l'éventualité de recherches dans le Rhin, tout proche, serait envisagée en l'absence de précisions supplémentaires sur le lieu où la fillette aurait pu être dissimulée. Seules la découverte du corps de la petite Jeanne-Marie et son autopsie devraient permettre de fixer les limites d'une affaire qui s'avère encore très confuse. S'agit-il d'un simple accident de voiture qui a mal tourné ou quelque chose de moins avouable s'est-il produit ? La fillette de 11 ans est-elle décédée par suite de ses blessures ? Ou a-t-elle été agressée après son enlèvement et est-elle décédée beaucoup plus tard comme semblent l'envisager les enquêteurs ? Autant de questions sans réponses pour le moment, tant les protagonistes de l'affaire persistent à se réfugier dans le mutisme. «Il est pour l'instant très compliqué et hasardeux de savoir qui ou quoi est à l'origine du décès», explique Me Eric Lefebvre, avocat de trois des personnes mises en examen.
Les premiers éléments livrés devant les deux juges d'instruction qui ont été désignés pour suivre le dossier – une précaution rare dans une telle affaire, aussi sensible soit-elle, probablement liée aux critiques auxquelles ont été confrontés les magistrats lors du procès de pédophilie d'Outreau – permettent de reconstituer une partie des faits de cette tragique journée du vendredi 18 juin.
Vers midi, Jeanne-Marie enfourche son vélo rose et s'éloigne sans autorisation du domicile de ses parents. Elle emprunte un petit chemin bordé de vergers, de champs de maïs et de maisons alsaciennes colorées, puis un pont et atteint rapidement le centre sportif de Rhinau, situé à 300 mètres de chez elle. Après avoir déposé son vélo contre le grillage de l'un des terrains de tennis, la fillette aux cheveux châtains se déplace à pied sur le gravier. C'est là que son chemin croise celui des deux frères R. : Georges, 34 ans, est au volant d'une voiture allemande rouge volée, Balthasar, 16 ans et demi, est passager avant.
Georges qui est pourtant sous le coup d'une suspension du permis de conduire déboule sans précaution près du terrain de tennis et heurte la petite fille de plein fouet. Elle s'écroule au sol. Pris de panique à la vue de ses blessures, le chauffard s'arrête et décide d'embarquer la fillette qu'il dépose dans le coffre de sa voiture avant d'errer environ une à deux heures sans savoir quoi faire. Il décide finalement de repartir à son domicile, situé à 20 km plus au sud de Rhinau en milieu d'après-midi. «Ce sont des gens qui ne sont pas capables d'avoir une réflexion poussée. Ils réagissent instinctivement. Ils n'ont pas compris qu'en agissant ainsi, ils se mettaient dans une position juridique extrêmement embarrassante», soutient Me Eric Lefebvre. Pour Me Olivier Zaiger, l'avocat des principaux auteurs présumés des faits, ces derniers «ont cependant parfaitement conscience de la gravité des faits qui leur sont reprochés». Pourtant, «lorsqu'on dit à ceux qui sont parents de se mettre à la place du père de Jeanne-Marie qui aimerait savoir ce qu'il est advenu de sa fille, ils n'ont aucune réaction, raconte un enquêteur. Sauf les deux femmes, un petit peu.»
Arrivée chez les R., la fillette, inerte ou dans le coma selon certains témoignages, encore vivante selon d'autres personnes de cette très nombreuse famille, est sortie du coffre de la voiture par ses ravisseurs et déposée au sol dans la cour de la maison, à Artolsheim. Un voisin qui observe le curieux manège alors qu'il se promène à proximité pense qu'il s'agit d'un jeu d'enfant. Il ne fera le rapprochement avec Jeanne-Marie que bien plus tard, en découvrant le signalement et la photo de la fillette disparue à la télévision.
Qu'ont fait les membres de la famille R. plusieurs heures durant avec cette enfant blessée ? Ont-ils tenté de la soigner ? L'ont-ils abandonnée à son sort sur un lit ? Nul ne le sait. Mais vers 21 heures, deux d'entre eux, Georges et Balthazar, décident de se débarrasser de cette présence encombrante, encouragés, prétend Balthazar, par plusieurs personnes de la famille. Ils auraient été aidés par un troisième homme de cette même famille, âgé de 26 ans, pour transporter l'enfant dont les enquêteurs pensent qu'elle était peut-être encore vivante.
Le véritable meneur de cette triste expédition semble être Georges, la personne à qui l'on reproche l'accident, un homme qualifié de «violent» et «alcoolique» par ses proches qui le disent habituellement «armé» et en ont peur. Ils assurent «ne pas avoir osé le contredire» lorsqu'il a décidé de «se débarrasser» de l'enfant. Avant-hier soir, Georges continuait de nier sa participation aux faits, qualifiant les questions des enquêteurs de «conneries». Il aurait depuis livré néanmoins quelques éléments d'information.
Le jeune Balthazar, celui qui a jusqu'à présent dévoilé le plus de détails aux enquêteurs, a tour à tour prétendu que la fillette avait été enterrée dans un bois puis jetée dans un étang, non loin d'Artolsheim mais sans donner de lieu précis. Ses capacités intellectuelles «à la limite de la débilité», selon un avocat, expliquent peut-être en partie ce flou. Les deux frères risquent la prison à perpétuité pour enlèvement de mineur de moins de quinze ans suivi de mort. Georges est de plus accusé de blessures involontaires (l'accident) et de délit de fuite.
Les quatre autres personnes mises en examen, dont deux femmes, risquent jusqu'à cinq ans de prison pour «non-assistance à personne en danger» et «non-dénonciation de crime». La mère de ce clan de Gitans alsaciens défend farouchement les siens et les dédouane de toute responsabilité. La femme de Georges et son beau-frère, également mis en examen, ne comprennent pas qu'on leur reproche leur passivité : «Pour eux, c'est un simple accident de voiture. Et surtout, chez les Gitans, explique Me Eric Lefebvre, personne ne dénonce personne. C'est une question d'honneur familial.» Les confrontations entre les uns et les autres, la semaine prochaine, permettront sans doute de lever certaines contradictions et d'approcher la vérité
Strasbourg (Bas-Rhin) : de notre envoyée spéciale Marie-Estelle Pech
[25 juin 2004]