Du relativisme tradi à l'hérésie moderniste.
Meneau - 2009-03-11 16:17:45
Du relativisme tradi à l'hérésie moderniste.
Ou : de la pente savonneuse qui guette le tradi.
Le terme de relativisme tradi a été employé dans un fil récent très controversé. Selon le contexte de ce fil, on pourrait le définir comme une certaine propention des tradis à rejeter la voix de l'Eglise en fonction de l'émotion ou du scandale du moment. Cette attitude est dangereuse, mais il me semble qu'elle s'explique par un cheminement relativement logique.
1ère étape : je constate les dérives
La 1ère étape est celle vécue juste après le concile (voir éventuellement un peu avant). Je constate les dérives qui se mettent en place dans l'Eglise, je constate les abus, je constate que l'enseignement que je reçois n'est plus conforme à la tradition. C'est le constat qu'a fait Mgr Lefèbvre et le début de son combat : la doctrine n'est plus enseignée de façon saine et conforme à la tradition multiséculaire de l'Eglise. Je m'en tiens donc à ce qui était enseigné et pratiqué pendant des millénaires, plutôt que de suivre cette voie qui me paraît dangereuse.
2ème étape : je scrute le Magistère
Fort du constat fait à l'étape précédente, je deviens suspicieux à l'égard des enseignements auxquels je suis confronté. L'expérience me montre qu'il y a du bon et du mauvais, et qu'il me faut donc être prudent. Pour cela, je m'appuie sur ce que m'ont laissé les millénaires qui ont précédé, et je rejette ce qui s'y oppose. Je cherche à interpréter l'enseignement ambigü à la lumière de la tradition. Cette attitude est déjà dangereuse : si elle est faite avec bonne volonté, alors je peux m'en sortir. Quelque part, je commence à "faire le tri", avec cependant un garde-fou. Par contre, je suis toujours tel l'équilibriste en train de jongler entre autorité et authenticité du Magistère d'une part, et rectitude doctrinale d'autre part.
3ème étape : je critique systématiquement
Je finis par perdre l'équilibre : le propre du modernisme est de mélanger le vrai et le faux. Mais dans mon opposition farouche à tout ce qui est suspect de modernisme, catégorie dans laquelle je classe a priori et indifféremment tous les membres de l'Eglise (sauf moi), je rejette à la fois le bon et le faux. Quel est alors mon critère de jugement : ce n'est plus la fidélité à la tradition et à l'enseignement reçu, mais plutôt mon sentiment personnel bourré d'a priori. Et finalement j'en viens moi-même à mélanger le vrai et le faux, à me forger ma propre religion, joyeux mélange entre "intégrisme", modernisme, sédévacantisme et protestantisme.
Quelques exemples, à des degrés divers :
- la Congrégation pour la Doctrine de la Foi s'est prononcée à deux reprises sur telles apparitions, ou bien l'évêque a donné à plusieurs reprises des consignes concernant telles autres apparitions, la cause a même pu être portée à Rome (j'ai au moins deux exemples distincts en tête, récurrents sur le FC). Je le note ! Je le note, mais je vais quand même me faire ma propre opinion, parce que, vous comprenez mon bon monsieur, y'a du pour et du contre. Et puis le récit de ces apparitions m'interpelle, m'émeut. Il se peut même que ce récit ou une visite sur les lieux provoque des conversions ! Ca ne peut pas être si mauvais que ça, peu importe ce qu'en dit l'Eglise, elle doit se tromper, ou tout au moins être trop prudente. Après tout, les jugements de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, ce ne sont que des textes ! Moi j'ai été voir sur le terrain !
- une affaire de baptême défraie la chronique. Le catholique moyen est choqué : un prêtre a jugé en conscience qu'il était dans un cas prévu par le droit canon, et, se soumettant à celui-ci, a refusé un baptême après huit mois de dialogue. Comment ? Il ose ? Mais Monsieur l'abbé, le droit canon, ce n'est qu'un texte ! En plus, on parle du nouveau droit canon, il est forcément mauvais ! Et puis d'ailleurs, de nos jours, ce n'est plus applicable ! Qu'on excommunie donc ce prêtre, c'est honteux un tel manque de sensibilité !
- une affaire horrible défraie la chronique. Tout le monde est choqué, à juste titre. Les bons et les mauvais sentiments s'étalent sur le forum. Tout le monde y va de son commentaire indispensable. Ah mais voilà, malheureusement, un évêque a été lire son droit canon et il a confirmé que ledit droit canon prévoyait bien une excommunication latae sententiae dans ce cas. Comment ? Le droit canon ? Mais c'est la charité qui devrait primer voyons ! Pouêt pouêt ! De quel droit cet Evêque ne réinterprète pas la loi de l'Eglise, pourquoi décide-t-il subitement de suivre l'enseignement de l'Eglise ? S'il y a bien un cas dans lequel il aurait dû s'en abstenir, c'est bien celui là ! Au moins deux encycliques, le droit canon (le nouveau, et même l'ancien !), quelques enseignements de papes (pourtant préconciliaire !), mais Monseigneur, ce ne sont que des textes ! Arrêtez donc de nous balancer des textes ! De quel autorité vous invoquez-vous donc pour nous faire des copier/coller du Magistère, je vous le demande ?
- et d'ailleurs tant qu'on y est, pourquoi ne pas nier carrément tous les principes moraux les plus élémentaires : faisons fi des règles du volontaire indirect. Je préfère tuer volontairement deux personne, plutôt que de risquer que trois meurent, c'est bien connu, "la fin justifie les moyens" est LE principe catholique de base, Dieu ne m'en tiendra pas rigueur ! Ou bien (variante) je commets deux bon gros péchés mortels, et puis j'irai ensuite me confesser (Allah le Misécordieux m'en laissera sûrement le temps) !
Il y a quand même quelques trucs qui m'interpellent dans toutes ces considérations.
1/ Mgr Lefèbvre s'est opposé à l'Eglise conciliaire, mais d'une part il a toujours eu soin de distinguer le vrai du faux (il a admis lui-même qu'il y avait de bonnes choses dans le concile Vatican II), et d'autre part il a toujours fait cette distinction à la lumière de la morale, de la doctrine et de la théologie la plus sûre et la plus traditionnelle. Pour énoncer ses doutes, il s'appuie sur St Thomas, sur les encycliques des papes du passé. (Grrrr encore des textes !)
2/ La morale et la doctrine ne sont pas affaire de bons sentiments. NSJC s'est montré miséricordieux avec le pécheur (Ste Marie Madeleine par exemple), mais intolérant et intransigeant avec le péché. Vouloir réinterpréter la doctrine en fonction du scandale du moment, c'est verser dans le plus pur relativisme modernisme. C'est quand même un comble pour un tradi !
3/ Nous reprochons sans cesse et assez crûment à nos Evêques de ne jamais prendre position, de ne jamais faire connaître la voix de l'Eglise, la voix de la morale, dans la vie publique en général, et en particulier sur le sujet de l'avortement. Mais quand un Evêque se pique de le faire, on le villipende parce que ça ne serait soi-disant pas le bon moment. On va même jusqu'à rejeter sur lui le fait que la société soit pourrie : ça va être de sa faute si la loi sur l'avortement est assouplie dans ce pays ! On croit rêver. Un Evêque a le devoir de rappeler la doctrine, la loi et la morale de l'Eglise, à temps et à contre-temps. Il devrait le faire tout le temps et en tout lieu. Mais il est coupable justement quand il ne le fait pas, pas quand pour une fois il accomplit son devoir. Le devoir du catholique est de le soutenir quand il se fait la voix de l'Eglise !
4/ Des textes, des textes. De plus en plus de personnes préfèrent leurs sentiments aux textes. Les textes, c'est pas charitable, c'est pas sexy, surtout quand ils parlent de morale ou de doctrine. Le seul problème est que pour connaître la voix de l'Eglise, il faut s'en référer justement à des textes. N'ayant pas eu l'heur de connaître personnellement St Thomas d'Aquin, St Augustin, ni même St Pie X, Léon XIII ou Pie XI, nous ne pouvons faire autrement. Faut-il jeter nos catéchismes à la poubelle, celui de St Pie X comme celui du Concile de Trente, sous prétexte que ce ne sont que des textes, et que ceux-ci ne peuvent en toute charité pas être appliqués à tel ou tel cas ? Mais c'est justement les deux erreurs que nous combattons en tant que tradis : le fait de vouloir faire table rase de deux millénaires de tradition, et le fait de relativiser les dogmes ! Poussons le raisonnement jusqu'au bout : l'Evangile aussi n'est qu'un texte ! Est-il encore opposable aux ennemis de la religion catholique, ou bien est-ce qu'on ne peut même plus s'appuyer sur ce texte là ? Peut-on encore fièrement brandir l'Evangile ?
Mgr Lefèbvre ne citait jamais les textes ? Quiconque a un peu lu ses oeuvres est convaincu du contraire : toute sa théologie est en permanence appuyée sur des citations du Magistère. Les Dubia contre la liberté religieuse par exemple : 80 pages dans mon éditeur de texte, dont plus de 30 pages de citations ! St Thomas, St Augustin, St Pie X, Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII, Pie XI, Pie XII, les 4 évangélistes, l'Ancien Testament, ils y sont tous !!!
La charité doit s'appuyer sur la Vérité. L'Eglise, à l'instar de son Epoux divin, est miséricordieuse avec le pécheur (principe des peines médicinales comme l'excommunication = soigner, amener le pécheur à prendre conscience de la gravité de sa faute et à s'amender), mais intolérante envers l'erreur et le péché.
Alors si l'on pense que cet Evêque n'a pas bien choisi son moment, peut-être est-ce le moment de se rappeler qu'il a des grâces d'état pour faire son boulot, et pas nous. Peut-être ferions-nous bien de nous taire, au moins, si l'on pense qu'on ne peut pas le soutenir.
Peut-être faut-il aussi nous rappeler où est le combat, et éviter de commettre les mêmes erreurs, de verser dans l'hérésie même à laquelle nous nous opposons.
Peut-être faut-il nous rappeler que l'Eglise n'est pas la démocratie de l'opinion publique. Qu'elle est, de droit divin, une structure hiérarchique. Qu'elle n'est pas soumise au diktat des journaleux, que si un point de morale est monté en épingle par eux, elle n'en est pas moins tenue d'annoncer la vérité.
Bref, ne glissons pas sur la pente savonnée exprès pour nous par le malin.
Cordialement
Meneau