La distinction reste valable
dominique bontemps -  2008-11-09 00:03:34

La distinction reste valable

Voici enfin la réponse que j'avais faite au message d'Abel :

... la distinction de l’Abbé Lucien est inopérante. (...) Or tout le document montre que Vatican II entend bien ne pas faire dépendre le droit à la liberté religieuse d’une disposition subjective, du fait qu’on suit sa conscience ou qu’on ne la suit pas, du fait que la conscience est erronée ou ne l’est pas, du fait que l’erreur de la conscience est moralement imputable ou non.

Dans ce passage, et dans les autres exemples que vous citez, vous faites une confusion regrettable. Comme vous le savez, il y a différents états possibles de la conscience chez celui qui pose un acte matériellement mauvais. En résumé, il y a en particulier trois cas principaux : - celui qui agit selon sa conscience invinciblement erronée (il est "de bonne foi"); - celui qui agit selon sa conscience coupablement erronée (il est "de mauvaise foi", quoique cette expression soit imprécise et puisse aussi s'appliquer au cas suivant) ; - celui qui agit contre sa conscience. DH précise que le droit à la LR s'étend à tous ceux qui agissent selon leur conscience, même si elle est coupablement erronée. Cela reste différent d'un droit à agir "comme on veut". Outre les exemples donnés ici, nous pouvons écouter l'argumentation de l'abbé Dufour (à la suite de l'abbé Lucien, semble-t-il) :

Rappel: la conscience a pour fonction propre l'application des normes générales de la moralité à une action particulière à faire. Lors donc qu'une personne ne tient pas compte, dans son agir, des données morales générales et objectives qui sont effectivement à sa disposition, l'autorité légitime peut légitimement présumer que cette personne n'agit pas selon sa conscience. Application à l'histoire : - EN climat de chrétienté, ces données sont effectivement à la portée de tous: l'Eglise a donc pu présumer que ceux qui n'en tenaient pas compte n'agissaient pas selon leur conscience. - DANS la situation actuelle du monde, on ne peut plus présumer d'une manière générale que la religion catholique et ses motifs de crédibilité sont suffisament présentés aux hommes. L'attitude pratique de l'Eglise se trouve donc modifiée.

DH ne précise pas à quelles conditions la malice des actes posés est suffisamment manifeste pour qu'on puisse présumer que le coupable n'agit pas selon sa conscience, mais contre sa conscience. À quels autres cas cela s'étend-il, en plus de ceux qui outrepassent les justes limites affirmées dans DH ? Cela peut être l'objet d'un développement dogmatique ultérieur. Quant à moi je dois encore approfondir cette réflexion. Remarquons toutefois que l'on peut prendre la question dans l'autre sens : les justes limites s'étendent-elles jusqu'à interdire déjà tous les cas où on peut présumer un agir "contre sa conscience" ? Quoi qu'il en soit, il reste une différence conceptuelle essentielle entre "agir selon sa conscience, même coupablement erronée", et "agir comme on veut". Une confirmation supplémentaire en est donnée par le fait suivant : les papes du XIXe siècle ont insisté sur le caractère illimité du droit à la LCC.

Cette équivalence entre « selon sa conscience » et « selon sa propre volonté » se retrouve tout au long du document, qui est d’ailleurs incompréhensible si on ne l’admet pas. En effet, Dignitatis Humanæ déclare le droit à la liberté religieuse pour les groupes et communautés – qui, en tant que tels, n’ont pas de conscience – autant que pour les individus. Cela est précisé dans le titre et développé dans les paragraphes 4 et 5 du document conciliaire.

Les groupes et communautés n'ont en effet pas à proprement parler de conscience, mais ils ne sont pas non plus à proprement parler sujets du droit : le sujet du droit à la LR reste la personne humaine qui agit en groupes.

Or, selon la théologie catholique la plus certaine, il est impossible à un catholique de quitter « selon sa conscience » la sainte Église ; ainsi enseigne le Concile Vatican I : « La condition de ceux qui ont adhéré à la vérité catholique grâce au don céleste de la foi est totalement différente de celle de ceux qui, conduits par des opinions humaines, suivent une fausse religion ; ceux qui ont reçu la foi sous le Magistère de l’Église ne peuvent jamais avoir un juste motif de changer ou de révoquer en doute cette foi. » (20 avril 1870. Denzinger n°1794)

Ce qu'enseigne le Concile, c'est qu'il n'est pas normalement possible à un catholique d'abandonner la Foi sans pécher. Mais il n'enseigne pas que ceux qui abandonne leur foi ne suivent jamais leur conscience coupablement erronée. Au contraire, il est courant qu'avant d'abandonner la foi on commence par se déformer la conscience par des arguments fallacieux, pour se donner "bonne conscience", et qu'on en finisse par être convaincu.

Ce même paragraphe 6 de la déclaration s’oppose à la pratique séculaire de l’Église qui exige qu’une discrimination sociale soit faite pour un motif purement religieux, à savoir l’exemption du service des armes et des tribunaux civils pour les clercs : « Le pouvoir civil doit veiller à ce que l’égalité juridique des citoyens, qui relève elle-même du bien commun de la société, ne soit jamais lésée, de manière ouverte ou larvée, pour des motifs religieux et qu’entre eux aucune discrimination ne soit faite. »

DH demande qu'il n'y ait pas de discrimination opérée entre les citoyens en tant que tels en raison de leur religion, mais n'interdit pas les discriminations entre religions : elle admet justement que

une reconnaissance civile spéciale [puisse être] accordée dans l’ordre juridique d’une cité à une communauté religieuse donnée,

du moment que n'est pas lésé le droit à la LR des autres. En outre, je pense que vous avez une interprétation trop stricte de cette interdiction des discriminations entre citoyens pour motifs religieux : encore aujourd'hui en Italie les clercs sont exemptés de service militaire, ce ne serait pas le cas si DH l'interdisait. (Un prêtre italien pour confirmer ?) (Je passe sur l'enquête lexicographique, qui restera de toutes façons sujette à des controverses sans fin.)

« Selon la doctrine traditionnelle, la vérité religieuse, et concrètement la possession en commun de cette vérité ainsi que la pratique commune de la vraie religion sont un élément majeur du bien commun. Et c’est pourquoi, de soi, la propagande de l’erreur religieuse est contraire au bien commun : d’où l’impossibilité d’un droit naturel, d’un droit de la personne, à la liberté en matière religieuse » (page 283).

La conclusion ne découle pas de la prémisse : en effet, le fait que la personne humaine dispose d'une sphère de liberté, pour pouvoir adhérer au Christ non par crainte mais par amour, cela aussi est un élément essentiel du bien commun. C'est ce que DH nous rappelle à justes titres. Et c'est de là que découle le droit à la LR. Cependant il faut bien admettre que la propagation de l'erreur reste funeste : d'où la nécessité des justes limites de DH, pour concilier harmonieusement ces différentes exigences du bien commun.