l'ardeur des convertis ... et le danger des lunettes roses
Luc Perrin - 2008-10-11 13:06:28
l'ardeur des convertis ... et le danger des lunettes roses
L'ardeur des convertis est louable sur le champ de l'apostolat. Dans les débats, elle tend parfois à les égarer ou, plus simplement, à transposer dans leur nouvelle appartenance un certain aveuglement qui marquait leur précédente affiliation.
J'ai déjà rencontré quelques cas comme le vôtre : tout était horreur et apostasie dans l'Eglise "conciliaire" (phase A), tout devient douceur, pur Evangile, Tradition authentique, pastorale sublime dans la même Eglise "conciliaire" (phase B).
Il me semble que si les courants schismatiques sédévacantistes auxquels vous avez adhéré autrefois déraillent, le portrait de l'Eglise contemporaine avec des lunettes roses, d'un rose bien vif, que vous nous tracez, comme ça sous l'air de l'évidence communément acceptée et non discutable, est précisément ... non seulement discutable mais irréel.
a) première affirmation douteuse et qui nécessiterait amples démonstrations, de votre part autre que les bien pauvres : j'ai vu dans ma paroisse ou un prêtre m'a dit que ... ou bien on célèbre le NOM à Solesmes correctement ...
"Vous sous-estimez grandement le nombre de catholiques fidèles et sérieux dans l'Église, en même en France ! Sortez un peu, allez voir dans les paroisses ! Il n'y a pas autant de monde qu'on le souhaiterait, mais comptez, et puis comparez avec le microcosme "tradi".
Et ne vous cachez pas derrière des arguments spécieux et honteux du genre : "ces gens-là ne sont pas dignes d'être comptés comme catholiques sérieux", ou : "en fait ils disent adhérer à Vatican II mais ils n'ont pas compris". (J'ai entendu ce genre d'argument : un prêtre, constatant que malgré leur adhésion à Vatican II beaucoup de fidèles avaient gardé la foi [et pour cause !],"
Les statistiques et les enquêtes régulièrement publiées dans les journaux vous donnent toutes tort. Il n'y a plus que D. Bontemps pour affirmer ce type de contre-vérités : La Croix ou même La Vie ne s'y risquent plus. Au mieux, les clercs à lunettes roses déclarent : il y a un petit noyau de fidèles convaincus et bien formés qui subsiste. Affirmation discutable elle-même.
Comme je suis en contact quotidien avec cette "élite" qui vient suivre des cours et approfondir sa formation, je suis assez bien placé pour voir les limites et les lacunes de ces fidèles soi-disant "bien formés" des paroisses. Je tendrais à penser que le sensus fidei était supérieur chez les baptisés analphabètes du Moyen Age par rapport à celui qui a cours aujourd'hui. L'histoire est une maîtresse de vérité, comme disait Jean XXIII : elle enseigne une certaine humilité !
Tous les sondages, par ailleurs, démontrent le contraire de votre affirmation : effacement de toutes les données élémentaires du Credo chez les "ordis", effondrement de la foi en la Présence Réelle - chose que Rome a constaté à plusieurs reprises (comptez les documents romains récents à ce sujet depuis 2003), affaissement total de la notion de sacerdoce (une grosse majorité de baptisés ne fait guère de différence entre "ministères" de type protestant et "sacerdoce" ; je corrige très souvent l'expression "sacerdoce universel" (Luther) confondue avec "sacerdoce commun" (Vatican II), effondrement de l'idée qu'il y a une Unique Eglise du Christ (cf. sévères rappels de Dominus Iesus 2000) etc.
Après 2 siècles d'isolation complète et de persécution proprement totalitaire, les chrétiens cachés japonais du XIXe avaient gardé pour une poignée de survivants le sens du sacerdoce et faisaient la différence avec les premiers pasteurs protestants américains rencontrés.
Redescendez sur terre : en effet, dans les paroisses ; vous avez peut-être échangé un microcosme sédévacantiste avec un autre microcosme où des "ordis" exemplaires se seraient réunis mais regardez au-delà, les chiffres sont là. Et cela vaut pour toute l'Europe de l'Ouest, les Amériques etc. Le déclin du catholicisme depuis 40 ans dans son bastion sud-américain est, à cet égard, un fait assez limpide. Ce que 2 siècles de tentative protestantes yankees avaient échoué à faire, la dérive du catholicisme latino-américain sous l'impulsion des théologies de la Libération est en train d'y aboutir.
Laissez vos lunettes roses : la "crise de l'Eglise" est là, bien là. On ne vous demande pas de renoncer à votre nouvel engagement, simplement d'être honnête : si on aime l'Eglise, on ne peut se satisfaire de la situation actuelle. Le traditionalisme n'est pas la solution à tout : il est une solution, une solution qui fait ses preuves. Il y en a d'autres : si vous adhérez à l'idée d'Eglise communion, tâchez de la mettre en acte et de faire à leur égard ce que vous demandez aux tradis du FC.
b) "J'ai lu récemment (je ne sais plus où) que les "traditionalistes" sont estimés à 40 000 en France. Rien qu'aux invalides, nous étions 260 000, dont beaucoup de jeunes, et de jeunes couples avec enfants.
En tenant compte d'une part que le phénomène "tradi" est quasiment inexistant dans la plupart des pays" (Dominique Bontemps)
40000 tradis en France ... l'estimation paraît faible mais pourquoi pas : notons la croissance des communautés que permet le Motu proprio et qui n'en est qu'à ses débuts, malgré la politique de "containment" adoptée par la majorité des évêques, hélas. Une partie d'entre ces tradis étaient aux Invalides, ce que vous semblez ignorer par ailleurs. Même si on prend votre exemple, l'Eglise de France hors tradis pourrait mobiliser 6,5 l'effectif des tradis en France pour une circonstance particulièrement exceptionnelle. Est-ce si merveilleux ?
La présence des jeunes, couples etc. est à étudier avec précision : ce sont souvent les "Communautés nouvelles", type Emmanuel, Regnum Christi. Assez peu visible en revanche dans la "paroisse" ou la "zone pastorale" classique.
Quant à votre affirmation, bien typique du discours anti-tradi le plus médiocre, elle est évidemment fausse : "le phénomène "tradi" est quasiment inexistant dans la plupart des pays". Les communautés tradies sont très présentes en Amérique du Nord, en forte croissance aux USA ; elles sont présentes en Australie, au Brésil, se développent depuis quelques années en Amérique hispanophone ; elles commencent à poindre en Asie et timidement encore en Afrique.
Quant à l'Europe de l'Ouest, il y a des communautés dans tous les pays ; depuis quelques temps, certaines apparaissent à l'Est de l'Europe en Pologne notamment.
Le Motu proprio n'a pas été rédigé pour la France, comme d'aucuns y compris dans l'épiscopat l'ont pensé.
A l'échelle mondiale, en prenant en compte les vocations religieuses et sacerdotales, le traditionalisme est certes très minoritaire - mais en croissance constante depuis 40 ans - mais nullement négligeable : vous pourriez vous demander pourquoi Paul VI, Jean-Paul II et maintenant Benoît XVI se sont tous penchés sur la question ... On sait par ex. que Jean-Paul II a pesé l'opposition prévisible de Mgr Lefebvre avant de décider de la rencontre d'Assise I en 1986 et qu'il avait demandé qu'on multiplie les explications et les précautions pour pallier la critique d'indifférentisme. Faîtes donc comme ces 3 papes : prenez le traditionalisme au sérieux et tentez de voir ce qu'il peut apporter à l'Eglise au sens large. Votre contribution sera plus positive.