Ratzinger et Guardini, une rencontre décisive:
Presbu - 2008-10-01 10:41:07
Ratzinger et Guardini, une rencontre décisive:
Extrait de "Vita e Pensiero", la revue de l’Université Catholique de Milan, Septembre 2008.
Ratzinger et Guardini, une rencontre décisive, par Silvano Zucal [chapitre « LA QUESTION LITURGIQUE » ]
La liturgie est indubitablement un point de rencontre crucial entre le pape actuel et Guardini, qui ont pour elle une même passion. Pour manifester sa dette envers Guardini, Ratzinger a intitulé son livre sur la liturgie, paru le jour de la saint Augustin 1999 et qui a eu un succès extraordinaire (quatre éditions en un an), "L’esprit de la liturgie", ce qui rappelle précisément le célèbre "L’esprit de la liturgie" de Guardini publié en 1918.
Ratzinger lui-même écrit dans la préface de son livre: "Quand j’ai commencé mes études de théologie, au début de 1946, l’une de mes premières lectures a été le premier ouvrage de Romano Guardini 'L’esprit de la liturgie', un petit livre publié à Pâques 1918 comme volume inaugural de la collection 'Ecclesia orans' dirigée par l'abbé Herwegen et réimprimé plusieurs fois jusqu’en 1957. Cet ouvrage, qui peut être considéré à bon droit comme le coup d’envoi du mouvement liturgique en Allemagne, a contribué de manière décisive à faire redécouvrir la liturgie, avec sa beauté, sa richesse cachée et sa grandeur intemporelle, comme centre vital de l’Eglise et de la vie chrétienne. Il a contribué à ce que la liturgie soit célébrée de manière 'essentielle' (un mot favori de Guardini); il voulait la comprendre, à partir de sa nature et de sa forme intérieures, comme une prière inspirée et guidée par le Saint-Esprit lui-même, dans laquelle le Christ continue à se faire notre contemporain, à faire irruption dans notre vie".
Poursuivant le parallèle, Ratzinger compare son projet et celui de Guardini et les juge tout à fait concordants dans leur esprit, même si le contexte historique est radicalement différent: "Je voudrais tenter une comparaison, largement inappropriée comme toutes les comparaisons, mais qui aide à comprendre. On pourrait dire que la liturgie ressemblait alors - en 1918 - par certains aspects à une fresque restée intacte, mais presque recouverte d’une couche ultérieure: dans le missel avec lequel le prêtre la célébrait, sa forme était pleinement présente, telle qu’elle s’était développée depuis les origines, mais pour les croyants elle était en grande partie cachée par des instructions et des formes de prière à caractère privé. Grâce au mouvement liturgique et - de manière définitive - grâce au concile Vatican II, la fresque a été nettoyée et pendant un moment nous avons tous été fascinés par la beauté de ses couleurs et de ses dessins".
Mais aujourd’hui, après le nettoyage de la fresque, le problème de l’"esprit de la liturgie" se pose de nouveau à Ratzinger. Continuons la métaphore: le pape actuel pense que des essais divers et manqués de restauration ou de reconstruction - un problème dû au grand nombre de visiteurs - ont mis la fresque en grand danger et qu’elle risque la destruction si l’on ne prend pas les mesures nécessaires pour mettre fin à ces influences nuisibles. Pour Ratzinger, il ne s’agit pas de revenir au passé. D’ailleurs, il dit: «Bien sûr il ne faut pas recouvrir à nouveau la fresque, mais une compréhension nouvelle du message liturgique et de sa réalité est nécessaire pour que son nettoyage ne soit pas la premier pas vers sa destruction définitive. Ce livre est écrit justement pour contribuer à cette compréhension renouvelée. Ses objectifs coïncident donc largement avec ce que Guardini a voulu faire en son temps; voilà pourquoi j’ai volontairement choisi un titre qui rappelle expressément ce classique de la théologie liturgique". Et au fil du texte, surtout dans le premier chapitre, il confronte ses idées avec les thèses de Guardini et sa célèbre définition de la liturgie comme "jeu".
Dans son intervention commémorative de 1985, au contraire, Ratzinger insistait sur les fondements historico-philosophiques du renouveau liturgique proposé par Guardini. Dans son livre "Formation liturgique" de 1923, le philosophe saluait comme une libération la fin de l'époque moderne puisque celle-ci avait représenté l’effondrement de l'être humain et, plus généralement, celui du monde, une divergence schizophrène entre une spiritualité désincarnée et mensongère et une matérialité abrutie qui n’est qu’un instrument dans les mains de l'homme et de ses objectifs. On aspirait au "pur esprit" et on a trouvé l'abstrait: le monde des idées, des formules, des appareils, des mécanismes et des organisations. La distanciation vis-à-vis de la modernité coïncidait chez Guardini - Ratzinger le soulignait - avec l'enthousiasme que lui inspirait le paradigme médiéval bien mis en valeur par le livre de ce martyr du nazisme que fut Paul Ludwig Landsberg, "Le Moyen-Age et nous", publié en 1923. Pour Guardini, cela ne voulait pas dire qu’il fallait s’abandonner à un romantisme du Moyen Age mais en recueillir la leçon permanente. C’est dans l'acte liturgique que le chrétien se réalise véritablement et, dès lors, ce qui est en jeu dans la lutte à propos du symbole et de la liturgie - note Ratzinger sur les traces de Guardini – c’est le devenir même de l'homme dans sa dimension essentielle.
Ensuite le futur pape s’arrête aussi sur les affirmations lancées par Guardini dans sa fameuse lettre de 1964 aux participants au troisième congrès liturgique de Mayence, qui contenait la célèbre question: "L'acte liturgique, et avec lui surtout ce qu’on appelle 'liturgie', est-il si lié historiquement à l'antiquité ou au Moyen Age que, par honnêteté il faudrait l’abandonner tout à fait aujourd’hui?". Cette question cachait en réalité une interrogation dramatique: l'homme de l’avenir sera-t-il encore capable d’accomplir l'acte liturgique qui nécessite un sens symbolico-religieux désormais en voie de disparition, en plus de la seule obéissance de la foi?
Loin du pathos optimiste des débuts, Guardini entrevoyait la postmodernité sous un aspect bien différent de ce qu’il avait souhaité précédemment. Un véritable choc spirituel dû à la civilisation technique qui envahit tout, comme en témoignaient déjà, en 1923, ses "Lettres du lac de Côme". Voilà pourquoi, note Ratzinger, "on trouve, dans sa lettre de 1964, quelque chose de la difficulté de ces derniers temps, malgré la joie que lui donne la réforme liturgique menée par le Concile et développée à partir de son travail. Guardini exhorte les liturgistes réunis à Mayence à prendre au sérieux la non-implication de ceux qui considèrent que la liturgie n’est plus exécutable et à se demander - si la liturgie est essentielle - comment on peut les rapprocher d’elle". Traduction Ch. De Pechpeyrou pour le site . http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/207016?fr=y 1-09-2008