L'Hérésie Liturgique. Faut-il brûler Dom Guéranger ?
Troubadour - 2008-09-17 15:41:28
L'Hérésie Liturgique. Faut-il brûler Dom Guéranger ?
Par Dom Prosper Guéranger
Abbé de saint Pierre de Solesmes.
Préambule: je suis effrayé de ce que je lis de la querelle liturgique, chez ce maître. J'ai toujours pensé que la crise actuelle de l'Eglise était d'abord liturgique, mais l'écart entre la doctrine liturgique de ce bénédictin et l'état des lieux en 2008 est tel que j'en reste muet.
Dom Guéranger, Caractéristiques de l’hérésie antiliturgique - 1841 -
« 1° Le premier caractère de l’hérésie antiliturgique est la haine de la Tradition dans les formules du culte divin. On ne saurait contester ce caractère spécial dans tous les hérétiques que nous avons nommé, depuis Vigilance jusqu’à Calvin, et la raison en est facile à expliquer. Tout sectaire voulant introduire une doctrine nouvelle, se trouve infailliblement en présence de la Liturgie, qui est la Tradition à sa plus haute puissance, et il ne saurait avoir de repos qu’il n’ait fait taire cette voix, qu’il n’ait déchiré ces pages qui recèlent la foi des siècles passés. (...)
2° C’est le second principe de la secte antiliturgique, de remplacer les formules de style ecclésiastique par des lectures de l’Ecriture Sainte. Elle y trouve deux avantages: d’abord celui de faire taire la voix de la Tradition qu’elle craint toujours; ensuite un moyen de propager et d’appuyer ses dogmes, par voie de négation ou d’affirmation. Par voie de négation en passant sous silence, au moyen d’un choix adroit, les textes qui expriment la doctrine opposée aux erreurs qu’on veut faire prévaloir; par voie d’affirmation, en mettant en lumière des passages tronqués qui, ne montrant qu’un des côtés de la vérité, cachent l’autre aux yeux du vulgaire.
3° Le troisième principe des hérétiques sur la réforme de la Liturgie est, après avoir expulsé les formules ecclésiastiques et proclamé la nécessité absolue de n’employer que les paroles de l’Ecriture dans le service divin, voyant ensuite que l’Ecriture ne se plie pas toujours, comme ils le voudraient, à toutes leurs volontés, leur troisième principe, disons-nous, est de fabriquer et d’introduire des formules diverses, pleines de perfidie, par lesquelles les peuples sont plus solidement encore enchaînés à l’erreur, et tout l’édifice de la réforme impie sera consolidé pour des siècles. (...)
4° On ne doit pas s’étonner de la contradiction que l’hérésie présente ainsi dans ses oeuvres, quand on saura que le quatrième principe, ou si l’on veut la quatrième nécessité imposée aux sectaires par la nature même de leur état de révolte, est une habituelle contradiction avec leurs propres principes. Il en doit être ainsi pour leur confusion dans ce grand jour, qui vient tôt ou tard, où Dieu révèle leur nudité à la vue des peuples qu’ils ont séduits, et aussi parce qu’il ne tient pas à l’homme d’être conséquent; la vérité seule peut l’être. Ainsi, tous les sectaires, sans exception, commencent par revendiquer les droits de l’antiquité. Ils veulent dégager le christianisme de tout ce que l’erreur et les passions des hommes y ont mêlé de faux et d’indigne de Dieu; ils ne veulent rien que de primitif, et prétendent reprendre au berceau l’institution chrétienne. A cet effet, ils élaguent, ils effacent, ils retranchent; tout tombe sous leurs coups. Et lorsqu’on s’attend à voir reparaître dans sa première pureté le culte divin, il se trouve qu’on est encombré de formules nouvelles qui ne datent que de la veille et qui sont incontestablement humaines, puisque celui qui les a rédigées vit encore.
Toute secte subit cette nécessité; nous l’avons vu chez les monophysites, chez les nestoriens; nous retrouvons la même chose dans toutes les branches de protestants. Leur affectation à prêcher l’antiquité n’a abouti qu’à les mettre en mesure de battre en brèche tout le passé, et puis ils se sont posés en face des peuples séduits, et leur ont juré que tout était bien, que les superfétations papistes avaient disparu, que le culte divin était remonté à sa sainteté primitive.
5° La réforme de la Liturgie étant entreprise par les sectaires dans le même but que la réforme du dogme dont elle est la conséquence, il s’ensuit que, de même que les protestants se sont séparés de l’unité afin de croire moins, ils se sont trouvés amenés à retrancher, dans le culte, toutes les cérémonies, toutes les formules qui expriment des mystères.
6° La suppression des choses mystérieuses dans la Liturgie protestante devait produire infailliblement l’extinction totale de cet esprit de prière qu’on appelle onction dans le catholicisme. Un coeur révolté n’a point d’amour, et un cœur sans amour pourra tout au plus produire des expressions passables de respect ou de crainte, avec la froideur superbe du pharisien; telle est la Liturgie protestante. On sent que celui qui la récite s’applaudit de n’être pas du nombre de ces chrétiens papistes qui rabaissent Dieu jusqu’à eux par la familiarité de leur langage vulgaire.
7° Traitant noblement avec Dieu, la Liturgie protestante n’a point besoin d’intermédiaires créés. Elle croirait manquer au respect dû à l’Être souverain, en invoquant l’intercession de la sainte Vierge, la protection des saints. Elle exclut toute cette idolâtrie papiste qui demande à la créature ce qu’on ne doit demander qu’à Dieu seul ; elle débarasse le calendrier de tous ces noms d’hommes que l’Eglise romaine inscrit si témérairement à côté du nom de Dieu ; elle a surtout en horreur ceux des moines et autres personnages des derniers temps qu’on y voit figurer à côté des noms révérés des apôtres que Jésus-Christ a choisis, et par lesquels fut fondée cette Eglise primitive, qui seule fut pure dans la foi et franche de tout superstition dans le culte et de tout relâchement dans la morale.
8° La réforme liturgique ayant pour une de ses fins principales l’abolition des actes et des formules mystiques, il s’ensuit nécessairement que ses auteurs devaient revendiquer l’usage de la langue vulgaire dans le service divin. Aussi est-ce là un des points les plus importants aux yeux des sectaires. Le culte n’est pas une chose secrète, disent-ils. Il faut que le peuple entende ce qu’il chante. La haine de la langue latine est innée au coeur de tous les ennemis de Rome. Ils voient en elle le bien des catholiques dans tout l’univers, l’arsenal de l’orthodoxie contre toutes les subtilités de l’esprit de secte, l’arme la plus puissante de la papauté. L’esprit de révolte qui les pousse à confier à l’idiome de chaque peuple, de chaque province, de chaque siècle, la prière universelle, a, du reste, produit ses fruits, et les réformés sont à même tous les jours de s’apercevoir que les peuples catholiques, en dépit de leurs prières latines, goûtent mieux et accomplissent avec plus de zèle les devoirs du culte que les peuples protestants.
9° En ôtant de la Liturgie le mystère qui abaisse la raison, le protestantisme n’avait garde d’oublier la conséquence pratique, savoir l’affranchissement de la fatigue et de la gêne qu’imposent au corps les pratiques de la Liturgie papiste. D’abord, plus de jeûne, plus d’abstinence; plus de génuflexion dans la prière; pour le ministre du temple, plus d’offices journaliers à accomplir, plus même de prières canoniales à réciter, au nom de l’Église. Telle est une des formes principales de la grande émancipation protestante : diminuer la somme des prières publiques et particulières. L’événement a montré bientôt que la foi et la charité, qui s’alimentent par la prière, s’étaient éteintes dans la réforme, tandis qu’elles ne cessent, chez les catholiques, d’alimenter tous les actes de dévouement à Dieu et aux hommes, - fécondées qu’elles sont par les ineffables
10° Comme il fallait au protestantisme une règle pour discerner parmi les institutions papistes celles qui pouvaient être les plus hostiles à son principe, il lui a fallu fouiller dans les fondements de l’édifice catholique, et trouver la pierre fondamentale qui porte tout. Son instinct lui a fait découvrir tout d’abord ce dogme inconciliable avec toute innovation : la puissance papale. Lorsque Luther écrivit sur sa bannière : Haine à Rome et à ses lois, il ne faisait que promulguer une fois de plus le grand principe de toutes les branches de la secte antiliturgiste. Dès lors, il a fallu abroger en masse le culte, et les cérémonies, comme l’idolâtrie de Rome; la langue latine, l’office divin, le calendrier, le bréviaire, toutes abominations de la grande prostituée de Babylone. Le Pontife romain pèse sur la raison par ses dogmes, sur les sens par ses pratiques rituelles; il faut donc proclamer que ses dogmes ne sont que blasphème et erreur, et ses observances liturgiques qu’un moyen d’asseoir plus fortement une domination usurpée et tyrannique. (...)
11° L’hérésie antiliturgiste, pour établir à jamais son règne, avait besoin de détruire en fait et en principe tout sacerdoce dans le christianisme ; car elle sentait que là où il y a un pontife, il y a un autel, et que là où il y a un autel, il y a un sacrifice, et partant un cérémonial mystérieux. Après donc avoir aboli la qualité du Pontife suprême, il fallait anéantir le caractère de l’évêque, duquel émane la mystique imposition des mains qui perpétue la hiérarchie sacrée. De là un vaste presbytérianisme, qui n’est que la conséquence immédiate de la suppression du Pontificat souverain. Dès lors, il n’y a plus de prêtre proprement dit; comment la simple élection, sans consécration, ferait-elle un homme sacré? La réforme de Luther et de Calvin ne connaîtra donc plus que des ministres de Dieu, ou des hommes, comme on voudra.
12° Enfin, et c’est là le dernier degré de l’abrutissement, le sacerdoce n’existant plus, puisque la hiérarchie est morte, le prince, seule autorité possible entre laïques, se proclamera chef de la Religion, et l’on verra les plus fiers réformateurs, après avoir secoué le joug spirituel de Rome, reconnaître le souverain temporel- pour pontife suprême, et placer le pouvoir sur la Liturgie parmi les attributions du droit majestatique. Il n’y aura donc plus de dogme, de morale, de sacrements, de culte, de christianisme, qu’autant qu’il plaira au prince, puisque le pouvoir absolu est dévolu sur la Liturgie par laquelle toutes ces choses on leur expression et leur application dans la communauté des fidèles.
Telles sont les principales maximes de la secte antiliturgiste. Nous n’avons, certes, rien exagéré; nous n’avons fait que relever la doctrine cent fois professée dans les écrits de Luther, de Calvin, des Centuriateurs de Magdebourg, de Hospinien, de Kemnitz, etc. Ces livres sont faciles à consulter, ou plutôt l’oeuvre qui en est sortie est sous les yeux de tout le monde. Nous avons cru qu’il était utile d’en mettre en lumière les principaux traits. Il y-a toujours du profit à connaître l’erreur ; l’enseignement direct est quelquefois moins avantageux et moins facile. C’est maintenant au logicien catholique de tirer la contradictoire.”
Dom Guéranger, 1er Abbé de Solesmes, Les Institutions liturgiques , au Vol. I chap. 14 pp. 397-407.
Remarque:
Le Motu Proprio Summorum Pontificum, vient verrouiller la liturgie catholique de tous ces assauts, car tout prêtre peut désormais de droit pontifical, célébrer dans la forme extraordinaire qui répond bien aux dangers signalés par Dom Guéranger. Il va de soi que la forme ordinaire est actuellement l'objet de tous les soins attentifs du Souverain Pontife au vu des nombreuses dérives qu'elle subit. Les enjeux sont clairement signalés par Solesmes. Cela dit, j'imagine la lente gestation de la réforme de la réforme voulue par Benoit XVI et les résistances non innocentes qu'il rencontrera. Lire Dom Guéranger , c'est brûler la messe NOM, ou alors:
Faut-il brûler Dom Guéranger ?