La vengeance d'une reine... chapitre XIII : Le péril sur le Royaume.
Abel - 2006-12-07 14:54:10
La vengeance d'une reine... chapitre XIII : Le péril sur le Royaume.
XIII. Le péril sur le Royaume
La mort de Marie Stuart avait soulevé un tolle dans l’Europe catholique. Touchante figure de femme et haute silhouette de reine, dont on ne saura jamais si elle eut des écarts ou fut odieusement calomniée, elle incarnait en même temps pour beaucoup la religion persécutée par la « louve de Bretagne ».
Cette « louve » était depuis longtemps – qu’on nous pardonne le jeu de mots – la bête noire de Philippe d’Espagne. Trente ans plus tôt, il en eût fait son épouse ; elle s’était constituée son ennemie. Les remontrances qu’il lui avait adressées à plusieurs reprises concernant ses cruautés envers les catholiques, étaient restées parfaitement méprisées. Elizabeth – non sans cause, car il conspirait quelque peu – avait, en 1584, renvoyé l’ambassadeur d’Espagne, Bernardino de Mendoza. Dans les Pays-Bas, elle entretenait à jet continu l’insurrection et si Leicester s’y faisait battre, ce n’était point évidemment pour l’amour de Philippe II. Au Portugal, dont ce dernier réclamait la couronne, l’Angleterre soutenait les protestataires depuis plusieurs années.
Le Roi d’Espagne décida donc de venger Marie Stuart, que son fils pleurait sans agir.
Formidable entreprise que cet assaut d’un pays de tous côtés défendu par la mer. Il y fallait le moyen d’une flotte considérable. En Espagne s’équipèrent 135 vaisseaux de guerre à triple ou quadruple pont, chacun semblant, au-dessus de la mer, un roc hardiment taillé par quelque cataclysme ; huit mille matelots assuraient les manœuvres ; dix-neuf mille soldats furent embarqués. En Flandre, le Roi fit lever trente-cinq mille hommes de renfort et abattre des arbres à tour de bras pour construire de nouveaux bâtiments.
L’écho des coups de hache jetant bas les forêts de Waes résonna au cœur de l’Angleterre. D’Anvers, de Gravelines, de Dunkerque, de Nieuport venaient, apportés par les récits des voyageurs et des agents anglais, les bruits menaçants des arsenaux.
Elizabeth, dans le péril national, n’était plus ni louve, ni hyène : elle était bien la Reine, sinon le Roi. Elle compose un conseil de défense et fait décréter l’enrôlement de tous les hommes de 18 à 60 ans. Elle lève cinq mille matelots et fait appel à ses bonnes villes. Londres à elle seule offre quinze navires… et en fournit trente, en même temps que dix mille hommes. C’est bientôt une flotte de 140 navires dont Lord Effingham va prendre le commandement. Les Belges apportent leur collaboration.
Au camp de Tilbury, Elizabeth va stimuler ses soldats. Elle s’y montre à cheval, écuyère hardie. Elle y défile sous un dais, surmonté de panaches qui, tels des étendards, flottent au vent. Fanatisées, yeomanry et noblesse se jetteraient au feu pour leur reine, figure de la défense anglaise.
Pourquoi faut-il des replis et des ombres à ces heures d’héroïsme ? Elizabeth, qui n’a pas la conscience bien nette au sujet des catholiques, redoute de les voir accueillir l’Espagnol comme un libérateur : ces gens-là ont tant souffert… N’osant compter sur eux, elle veut les empêcher de nuire et cherche à les terroriser. Dans les prisons, les captifs s’affolent, car le bruit se répand qu’en cas de débarquement espagnol, ils seront massacrés en masse par la populace lâchée sur eux.
Les Jésuites sont plus que jamais recherchés. Le Père Robert Southwell, parce qu’il entretient une correspondance suivie – et qu’on n’est point sans intercepter – avec le Général des Jésuites et avec Rome, est considéré comme agent de liaison avec l’étranger, comme chef et âme de la résistance catholique en Angleterre, bien qu’il se tienne éloigné de toute conspiration. Mais on a beau le traquer et mettre sa tête prix, il glisse toujours, et s’en amuse comme un enfant, entre les doigts de ses poursuivants. Ann, accueillante et maligne, y est bien pour quelque chose.
La flotte espagnole est prête en mai 1588. Elle prend la mer sous le nom d’« Invincible Armada ».
Toute l’Angleterre est au guet. Des nouvelles arrivent, aussi vite que le permettent les courriers du temps. L’Armada a cruellement souffert d’une tempête. Elle poursuit cependant sa route, remontant l’Océan vers le Nord… Elle progresse… Elle est signalée dans la Manche… Le 21 juillet, les vaisseaux légers de la flotte anglaise ont attaqué.
Ce sont deux forêts marines qui s’affrontent, dans l’enchevêtrement géométrique des mâts et des vergues, branches et brindilles innombrables dans leurs lignes rigides, une fois carguées les voiles.
L’Armada se gare vers les côtes de France, devant Calais. Le 29 juillet, à nuit tombée, une grêle de brûlots anglais sillonne le ciel et tombe sur ses vaisseaux, comme les fusées d’un feu d’artifice. Un navire s’en flamme puis un autre ; des mâts s’effondrent, flambant comme des torches ; des munitions éclatent, gagnées par l’incendie qui court sur les ponts et jette, dans les eaux noires, ses flammèches.
De deux rives du « Canal », la population, craintive ou exaltée, contemple les reflets de l’embrasement.
Le 30 juillet, se livre une grande bataille navale. Rejetée vers la mer du Nord, la flotte espagnole y est reçue par la tempête. Lamentable Armada ! Vaincue, elle se retire amputée de 30 vaisseaux de premier rang et veuve de dix mille hommes. L’Angleterre est sauve et surtout la puissance de la Reine.
Rassurée, triomphante, celle-ci ne devient point pour cela magnanime : elle fait expier aux papistes l’inquiétude qu’ils lui ont involontairement causée aux jours où le sol anglais était menacé d’invasion.
Philip Howard, comte d’Arundel, est accusé d’avoir prié pour la victoire de l’Armada !
Que s’est-il donc passé, qui explique pareille accusation ?
Philip, on s’en souvient, était entré en rapport avec le Père William Bennet, prisonnier à la Tour. À ce vieux prêtre, maladivement nerveux mais de conviction sincère, il avait demandé de célébrer des messes, auxquelles plusieurs détenus catholiques avaient pu assister, grâce à la complicité de Cécile Owen, fille du lieutenant de la Tour, gagnée par Ann au prix d’un don important.
Les nouvelles ont toujours su percer les murs des prisons. Aussi vite que les badauds de Londres et que les bateliers, colporteurs d’informations sur la Tamise, les détenus avaient appris que l’invincible Armada piquait vers le Nord et bientôt croisait dans la Manche. Qu’allait-il découler de cette audacieuse attaque espagnole ? Invasion du territoire anglais ? Affolement dans l’armée et la police ? Envahissement par une populace déchaînée des prisons où les papistes honnis semblaient attirer le mauvais sort sur l’Angleterre ?
Arundel suggéra le projet de vingt-quatre heures de prière assidue pour conjurer le malheur planant sur les captifs, et, pendant que les vaisseaux se heurtaient devant Calais, les prisonniers de la Tour Beauchamp, agenouillés devant la Puissance qui abat les puissances, prièrent avec toute leur foi.
Les prisons de la Reine sont, paraît-il, sonores et transparentes. À la suite de ces implorations, Philip et le Père Bennet ont été longuement interrogés, ainsi que les autres catholiques détenus à la Tour. Des papistes ne peuvent prier que contre leur patrie : à coup sûr, ils ont demandé le triomphe espagnol ! Tous ont nié. Alors les supposés complices du comte d’Arundel ont été mis à la torture. Héroïquement, la plupart ont maintenu leurs dires. Deux d’entre eux, cependant, ont défailli : le Père Bennet, usé, malade des nerfs, a tenté en vain de résister sur le chevalet ; les horribles douleurs qu’il endurait lui ont fait crier ce qu’exigeaient ses bourreaux et Sir Thomas Gerard ne l’a pas dédit : Arundel a demandé une messe pour le succès des Espagnols…
À peine rapporté dans son cachot, où tout son corps tremble encore des tortures subies, le malheureux prêtre se repent. Comment a-t-il pu accuser faussement son coreligionnaire et son frère en détention ?… Il pleure, il se frappe la poitrine. Ô malheureuse carcasse qui trahit, entraînant dans sa lâcheté l’âme qu’elle contient ! Au moins faut-il expier, en s’humiliant, le crime commis par faiblesse. Et le pauvre Bennet, dans les larmes, écrit à Philip :
« Ô le plus noble Pair, hautement honorable, J’implore humblement à genoux votre pardon pour ma grande offense, commise contre votre honneur au cours de mes récentes peines et par mes déclarations.
« Pour cette injuste accusation… je supplie, navré dans mon cœur et déchiré dans ma conscience, le Dieu Tout Puissant et vous-même de m’accorder miséricorde et pardon. »
Un intermédiaire envoie cette lettre à Lady Ann, qui se hâte de la faire passer à son mari. Philip en prend une copie très fine qu’il garde, dissimulée dans sa manche, à toute éventualité.
Mais l’humiliation et le remords d’un pauvre être, éprouvé au-delà de ses forces, n’effaceront pas la marque posée sur la réputation du comte d’Arundel, Trop de gens guettaient une occasion de le perdre.
Philip Howard n’est plus détenu selon le bon plaisir de la Reine, il attend désormais d’être jugé. Situation bien changée, car la longue détention peut brutalement se muer en peine de mort.
Les persécutions de cette année 1589 sont aiguës. En quelques mois meurent pour la foi 31 martyrs. Quelle clémence peut attendre celui sur qui pèsent trois griefs, dont on ne sait quel est le pire aux yeux d’Élizabeth : la profession de foi catholique, le soupçon de sympathie pour les ennemis de l’Angleterre et la reprise d’un cœur que la Reine croyait s’être définitivement attaché ?
Ann peut trembler, Philip prier et le Père Bennet se repentir : le procès du comte d’Arundel va s’ouvrir, le 14 avril 1589.
Plus d’une fois, le Premier Pair à la Chambre des Lords a suivi de visu le déroulement de la procédure des grandes assises, à Westminster-Hall : procédure loyale, selon la vieille tradition normande, et empreinte d’un réel respect pour l’accusé, au moins jusqu’au règne d’Elizabeth, où quelque contrainte s’est introduite.
Philip évoque ces imposantes séances. Au banc de la Reine siège le tribunal qualifié pour prononcer sur les cas de haute trahison ou de lèse-Majesté. Le président étale sa toge écarlate entre quatre juges également en grande tenue. L’accusé est appelé à la barre… Est-il possible, grand Dieu, que cet accusé soit Philip lui-même ? Le comte d’Arundel, brillant courtisan, comblé des faveurs de la reine, rival de Leicester et de François d’Anjou, ne va-t-il pas sortir du cauchemar qui lui montre cette vision burlesque ? Mais non. La vision subsiste. Elle sera demain réalité.
Entre le Président et Philip Howard s’échangeront les répliques d’usage, ouvrant le procès :
— À qui désirez-vous abandonner le jugement de votre cause ?
— J’abandonne ma cause à Dieu et à la patrie.
Si l’accusé répondait simplement : « À Dieu », c’est que, se jugeant perdu d’avance, il accepterait d’être exécuté sans procès.
Philip Howard entendra la lecture d’une accusation trop arbitraire pour être vraiment discutée. Sur 24 noms proposés pour le jury, 12 seront retenus et, si l’on observe l’honnête procédure, l’accusé sera libre d’en récuser, qui seront remplacés par d’autres.
Le comte présentera lui-même sa défense, puisque prévenu de haute trahison. (En vérité, faudra-t-il toujours que les Norfolk se défendent devant les juges d’Angleterre ? Thomas II… Henry, comte de Surrey… Thomas III, quatrième duc… « Par le diable ! »… Mais non : Philip ne sait plus jurer.) Des témoins (quels témoins ? Où ira-t-on les quérir ?) seront entendus. Puis les jurés délibéreront en secret. « Coupable ? — Innocent ? »… La sentence, alors, sera rendue par le président du Tribunal, prodigieusement digne dans sa robe de pourpre.
Philip a presque envie de rire devant cette tragi-comédie ! Interrogations pour la forme, défense pour la forme, discussion du jury pour la forme. Tout ceci sous les formes aussi strictement observées que le président sera strictement vêtu selon les règles.
Oui, vraiment, ce procès est une joyeuse plaisanterie, Et le plus comique de l’affaire, ce qui véritablement déclenche le vieil « humour », c’est que cette bonne farce fera probablement tomber la tête de Philip Howard, comte d’Arundel !
Un genou en terre, le front sur son grabat, Philip pleure en songeant au fils qu’il ne connaîtra pas.