La vengeance d'une reine... chapitre XI : À la Tour de Londres.
Abel -  2006-12-06 18:33:48

La vengeance d'une reine... chapitre XI : À la Tour de Londres.

XI. À la Tour de Londres La Tamise, où glissaient alors les barques à huit paires de rames et les bateaux à quatre voiles sortant haut la proue au-dessus des eaux, battait déjà depuis cinq siècles les murs de la Tour de Londres, lorsque le comte d’Arundel pénétra, encadré d’hommes d’armes, dans la vieille forteresse des ducs de Normandie. Citadelle et arsenal, palais, ménagerie et musée, geôle d’État et prison pour les gueux : la Tour de Londres avait été tout cela, successivement ou à la fois, selon le gré des souverains d’Angleterre, chacun, depuis Guillaume le Normand, ayant augmenté ses constructions, commencées sous le Conquérant par Gundulf le Moine. Chaque époque, à partir du XIe siècle, vit s’élever de nouvelles tours reliées entre elles par des murs et encadrant à distance le Donjon, haute masse carrée bâtie par Gundulf ; et chaque construction résonna d’une note sinistre. Ce fut, au temps de Guillaume Rufus, la plainte du peuple – car pour que se dressent deux nouvelles tours et que s’achève la Tour de l’Horloge, à l’angle du mur longeant la Tamise, il avait fallu lever d’énormes taxes ; ce fut l’emprisonnement d’un des bâtisseurs, Ralph Flambard, dit « Ranulphus le Rapace », enfermé derrière les murailles qu’il avait élevées ; et ce fut encore le double écroulement de la Tour Saint-Thomas, écroulement dû à Thomas Becket, martyr, si l’on en croit les vieux récits. Henri III avait entrepris d’élever la Tour Saint-Thomas, dont les deux corps puissants gardent le porche central qui domine le fleuve. En la nuit de la Saint-George, 1240, saint Thomas Becket, mort au siècle précédent apparut aux constructeurs et les interpella d’une voix sévère : — Pourquoi bâtissez-vous ceci ? Ils frémirent sous la question de cet ami du peuple, car ils savaient que les tours s’élevaient pour assurer un pouvoir tyrannique et que les ouvriers, obligés de travailler contre les intérêts de leur classe, n’étaient même pas payés à un taux avouable. Un roulement, comparable à une secousse sismique, ébranla le sol et, dans un effroyable bruit, la Tour Saint-Thomas s’effondra. On la reconstruisit, mais en faisant aux travailleurs un meilleur sort. La Citadelle prit sous Henri VIII caractère de Palais, sans que s’évanouît son atmosphère de drame. Sans doute, le Donjon, devenu la Tour Blanche, s’embellit de créneaux et de chaperons ; les larges baies des Tudor trouèrent les murailles, en contraste avec les étroits trous de guet des Normands. Les banquets faisaient étinceler leurs vaisselles d’argent et d’or sur les tables dressées pour le Roi et sa Cour. Les fêtes des noces royales emplirent de musique et d’éclat les salles immenses derrière les murs profonds de plusieurs pieds… Mais les donjons nombreux servaient dans le même temps à assouvir les vengeances d’Henri VIII et, sur le billot de la Haute Colline, située à l’ouest du vaste polygone des Tours entourées de fossés, les têtes, une à une, tombaient. Avec Edward Ier, la Tour était déjà devenue résidence royale et prison d’État à la fois ; sous son règne, des Juifs arrêtés en masses, puis des moines avaient croupi dans l’inimaginable horreur de cachots souterrains. Dans de bien meilleures conditions et dignement traités, Jean le Bon et son fils avaient été gardés deux ans à la Tour, puis le charmant poète Charles d’Orléans. Richard III, derrière les lourds remparts de pierre, avait perpétré ses crimes. Henri VIII y fit, entre autres victimes, exécuter deux de ses épouses : Anne Boleyn, mère d’Elizabcth ; Catherine Howard, cousine des Norfolk. Les gémissements des prisonniers, privés de nourriture et attaqués par les rats, n’avaient pu percer l’épaisseur des murs. Le rugissement des fauves, importés pour le plaisir du roi Édouard VI, fils d’Henri VIII, fit plus grand bruit dans la Tour du Lion, pour eux construite. Ni Mary Tudor, ni Elizabeth, n’avaient adouci la réputation de la Tour : les morts lentes, les agonies de douleur dans la chambre des supplices, les exécutions capitales dans le vaste enclos de la Haute Colline s’évoquaient de façon tragique au seul nom de la Tour. Et les bateliers se sentaient le cœur plus léger lorsqu’ayant doublé la Tour Moyenne et sa voisine la Tour de Garde, ayant suivi le mur sombre jusqu’à la Porte Saint-Thomas qui dissimule incomplètement la Tour Sanglante, puis un autre mur jusqu’à la Porte de Fer, ils dépassaient enfin les limités de cette forteresse aux dix ou douze corps que d’un seul terme on désignait comme « La Tour ». Le comte d’Arundel fut conduit à la Tour Beauchamp, construite par Édouard III : haut bâtiment à toits plats que flanquent en avancée deux tours basses surplombant les douves. Des fenêtres, creusées dans l’extraordinaire épaisseur des murs, on apercevait vers l’Ouest la Haute Colline et son échafaud, perpétuelle menace pour le prisonnier. Au-delà du champ d’exécution, Londres, grouillante et ardente à vivre, piquait vers le ciel ses clochers, dans des quartiers désormais inaccessibles à Philip Howard : au prieuré de la Sainte-Trinité, chez les Frères Mendiants et jusqu’à la Tour Saint-Paul, découronnée de sa flèche par la foudre. Un réconfort mélancolique atteignit Philip à la vue de ces lointains amis, révélant des lieux de prière. Un catholique en pays étranger entend toujours la langue liturgique dans laquelle l’Église s’exprime de par le monde entier ; un catholique empêché de rejoindre ses frères aux offices, se trouve avec eux par la liaison télégraphique des clochers, lançant vers le ciel la prière collective. Le lieutenant de la Tour, Sir Owen Hopton, célèbre par ses rigueurs dans l’application des tortures, ne laissa pas au prisonnier le temps de méditer le long du chemin de pierre conduisant à la Tour Beauchamp, et Philip se trouva brusquement enfermé dans le cachot où pesait une inquiétante pénombre. Sa première pensée, dans la misère où il plongeait, fut pour Dieu ; la seconde pour Ann, dont la petite figure lui apparut crispée d’angoisse et pourtant si douce à son mal : — Ann, mon tendre cœur !… Il dut, pour trouver le sommeil, s’interdire de penser à l’enfant qu’elle allait mettre au monde, à ce fils qu’appelait avec tant de passion sa fierté paternelle… S’il avait gardé quelque illusion sur l’indulgence de la Reine à son égard, le comte d’Arundel aurait été bientôt éveillé de ce songe, car les quelques commodités couramment accordées aux prisonniers d’État, hôtes habituels de la Tour Beauchamp, lui furent refusées par ordre supérieur, après quelques jours à peine de captivité. Le séjour dans les prisons d’État comportait alors un mélange de rigueurs et d’accommodements. Le prisonnier avait charge de son propre entretien, mais le gouvernement lui accordait à cet effet certains crédits. Les geôliers ne manquaient pas d’exploiter la situation et de faire leur bénéfice au passage. Les captifs d’un certain rang avaient le droit de garder auprès d’eux des serviteurs et généralement de recevoir des visiteurs – un surveillant restant témoin de leurs conversations. Pour le comte d’Arundel, les tolérances furent durement supprimées. Durant les treize premiers mois de sa captivité, aucun de ses serviteurs n’eut accès auprès de lui ; pas une fois il ne quitta sa cellule, pour passer dans la salle voisine ou respirer quelques instants à l’extérieur, sans que l’encadrent ses geôliers A partir du mois de mai 1586, permission lui fut donnée d’avoir auprès de lui tantôt un, tantôt deux de ses domestiques mais ceux-ci, une fois entrés à la Tour, n’en devaient plus ressortir ; ils subissaient le même règlement que leur maître et ne pouvaient faire un pas hors de la cellule si ce n’est à heure fixe et sous bonne garde. Les parents et les amis de Philip, lors de l’emprisonnement, ne savaient que faire pour procurer au jeune homme un peu de réconfort. Willie le Hardi n’était pas homme à craindre de se compromettre et son oncle Henry, plus prudent, aimait trop Philip pour ne point s’exposer à quelque risque. Ils eurent vite fait de découvrir quelle tour recélait le prisonnier : or, le long de cette Tour Beauchamp, courait un chemin de ronde, seul endroit où Philip eût l’autorisation de prendre un peu d’air et d’exercice à certaines heures. Les braves cœurs n’hésitèrent pas : face à la Tour, sur le terrain de la Haute Colline, les Howard s’exposèrent délibérément à la vue, afin que les aperçoive le détenu. Une grande partie du jour, eux ou de dévoués amis restaient le long des douves, guettant le moment de voir Philip et de lui adresser des signaux d’amitié. Le résultat ne se fit pas attendre. Ordre fut donné au lieutenant de la Tour d’interdire au comte l’accès de tous les chemins de ronde où la marche lui avait été d’abord permise pour raison de santé. Comme il l’avait prévu, Philip n’avait à attendre secours ni de la ‘Reine, ni de son entourage. À la Cour, on ne répandait sur lui que de faux bruits : — Catholique, le comte d’Arundel ? dit un courtisan. Vous n’y pensez pas ! Nul plus que lui ne se plaisait à railler la religion catholique. S’il en a pris le masque, c’est par politique et pour cacher de mystérieux desseins. À cette insinuation, qui lui fut rapportée, Philip répondit de sa geôle : — Dieu seul connaît les secrets du cœur humain. J’estime, pour ma part, qu’il serait de bien mauvaise politique pour un homme que de perdre sa liberté, risquer ses biens et son existence et vivre en prison, ainsi qu’aujourd’hui je le fais ! Il demande à voir sa femme : Elizabeth le lui interdit. Il désire être entendu d’un prêtre : tout secours religieux lui est refusé. La correspondance seule est permise au prisonnier (ou bien des complaisances pour la faire passer sont acquises par Ann à prix d’or) : vite, il écrit à sa femme pour lui donner de ses nouvelles, l’encourager et la prier de lui faire parvenir, pour son soutien moral, l’Exercice du Rosaire et l’Office de la Vierge. Ann, chassée de chez elle et rongée d’inquiétude pour son mari et ses enfants, s’est réfugiée au presbytère de Finchingfield, en Essex. Henri VIII, lors de la confiscation de biens infligée aux Congrégations, avait attribué cette cure et son bénéfice à Thomas Howard, troisième duc de Norfolk et grand’père de Philip. On en peut encore, de nos jours, voir la toute modeste maison, semblable à certaines habitations de fermes dans nos provinces françaises. Dans cette demeure à trois fenêtres de façade, qu’entourent quelques communs flanqués d’escaliers de bois, la vie de la jeune femme diffère singulièrement de ce qu’elle était, même en ses plus mauvaises périodes, dans les châteaux de Nonsuch ou d’Arundel. Point de hall à tentures de tapisserie, dans le presbytère perdu parmi les prairies et les bosquets d’Essex. Plus de ces draperies opulentes, si fort à la mode au temps des Tudor, sur les tables et les tabourets. Ni coffres en bois précieux, ni luths d’ornement et d’agrément, ni verreries d’art dans les pièces éclairées par de petites fenêtres. Seules, quelques fleurs, cueillies par une main délicate dans les plates-bandes qui bordent l’herbe drue du pré, rappellent, dans la chambre de la comtesse, le raffinement cher aux dames de l’époque : cette délicieuse débauche de plantes, de fleurs, de parfums, d’eaux odoriférantes qui transformaient en serres les pièces d’intimité C’est être les murs nus du presbytère qu’Ann mit au monde, le 1er juillet 1585, son fils Thomas, lord Maltravers, futur comte d’Arundel. Peu de jours auparavant, elle apprenait avec terreur la mort dans un cachot d’un noble d’Angleterre, compromis dans l’affaire Throckmorton, et qu’à peu près tout le monde considérait comme innocent. Le comte de Northumberland, emprisonné depuis un an, avait été trouvé sans vie, ayant reçu trois balles au cœur. On voulait faire croire à un suicide, mais personne n’attachait foi à ce bruit. Affolée à l’idée que le même sort pouvait menacer Philip, Ann désira passionnément se rapprocher de lui. À peine remise, elle rédigea une supplique, demandant l’autorisation de résider dans l’une des maisons de son mari. Entre ses deux enfants, de délicate santé, elle attendit la réponse, comptant un à un les jours d’épreuve que subissait Philip. Manquait-il du nécessaire ? Serait-il jugé bientôt ? Ne le mettait-on pas à la torture, a l’heure même où elle se posait ces questions ? À cette pensée, elle défaillait. Elle espérait pourtant qu’on n’oserait attacher au chevalet un premier pair d’Angleterre. La réponse de la Reine arriva, presque inespérée. La comtesse était autorisée à résider au palais d’Arundel de Londres, mais elle devrait en disparaître chaque fois qu’il plairait à Elizabeth de séjourner dans une propriété voisine, celle de Somerset. Ann sentit l’insolence de la restriction, mais s’estima heureuse de pouvoir rentrer dans la demeure qui avait vu naître Philip. La fin de l’an 1585 passa, puis les premiers mois de 1586, sans adoucir le sort du comte d’Arundel et sans faire entrevoir de changement dans l’attitude de la Reine envers les catholiques. Le Parlement, au cours de sa dernière session, n’avait fait qu’ajouter quelques rigueurs nouvelles à l’application des mesures prises déjà contre les papistes ; il avait renchéri surtout sur la proscription des jésuites : tout membre de la Société de Jésus, qu’il soit séminariste ou prêtre – si son ordination ne remontait pas plus loin que la première année du règne – et ayant résidé plus de 40 jours dans le pays était considéré comme coupable de haute trahison et passible de mort. Les sanctions sont réitérées en 1586 en 1587. Évidemment, Elizabeth vit dans la terreur des complots papistes. En vain les catholiques, prêtres et laïques, ont-ils adressé à la Reine une pétition, reconnaissant son autorité souveraine, en droit comme en fait, et déclarant coupable d’un grand crime quiconque porterait la main sur elle ; en vain ont-ils qualifié de diabolique et contraire à la foi catholique l’opinion qui prétend défendre le crime ; en vain ont-ils supplié la Reine ainsi assurée de leur loyalisme, de ne pas bannir les prêtres catholiques. La réponse d’Élisabeth a été d’envoyer en prison le gentilhomme qui lui avait remis la supplique et de l’y laisser mourir. C’est donc sans espoir de mansuétude que Philip s’est vu traduire devant la Chambre Étoilée comme catholique romain, fugitif, complice d’Allen et des Jésuites… Le jugement est rendu en mai 1586. Arundel est condamné à payer une amende de dix mille livres et à subir l’emprisonnement aussi longtemps qu’à la Reine il plaira. Le comte eut un instant de détresse, comme la porte de sa geôle retombait sur son passage. Si cette réclusion devait l’ensevelir jusqu’à la mort, trouverait-il la force ; sans assistance religieuse, de conserver jusqu’au bout son courage ? À l’heure même, cependant, où le comte s’interrogeait dans l’angoisse, un vaisseau faisait voile pour l’Angleterre, portant à son bord le prêtre dont Dieu allait lui accorder le soutien : le jeune Père Robert Southwell, à l’enfance romantique, à l’âme de poète et qu’une foi invincible lançait vers l’apostolat et le martyre.