La vengeance d'une reine... Chapitre VIII : Le serment dans la galerie.
Abel - 2006-12-05 23:00:10
La vengeance d'une reine... Chapitre VIII : Le serment dans la galerie.
VIII. Le serment dans la galerie
Le château d’Arundel campe une bien fière silhouette qu’on peut voir encore de nos jours, sur l’éminence qui domine la vallée de la rivière Arun à quelque distance de la côte.
Au temps d’Elizabeth, il dressait déjà depuis quatre siècles son hardi donjon parmi les frondaisons du parc, et, si ses bâtiments du Xe siècle, meurtris par les assauts d’Henri Ier en 1102, donnaient à son aspect plus de sévérité qu’il n’en garde aujourd’hui, la souriante campagne alentour adoucissait de son cadre la rigidité de ses constructions.
Les bouquets d’arbres dont les feuilles grésillent sous le vent de la mer peu éloignée, les prairies que de faibles vallonnements rendent moelleuses à la vue, les sinuosités de l’Arun et de la Mole, l’une courant à la mer et l’autre à la Tamise, environnaient comme à présent les fermes attenantes, faisant de ce domaine un incomparable lieu de repos.
Des réceptions avaient bien illuminé le château, aplati les pelouses et saccagé quelques bosquets pour le plaisir d’Elizabeth et la réussite de son favori, mais le plus souvent, la vieille propriété offrait à Philip Howard un asile de paix où se détendre, dans d’immenses espaces, des agitations de la Cour.
Dès qu’il put quitter Londres, il vint s’y installer pendant l’exil de sa femme, seul dans les immenses galeries à arcades donnant sur la campagne, seul dans les méandres du parc qui descend en pente douce vers la rivière, seul encore dans la chapelle des Fitzalan où avaient prié les ascendants catholiques de sa mère.
C’était sans doute la première fois que Philip Howard, arraché à la griserie de la Cour, trouvait le temps de méditer, à longueur de journées et de nuits. Dieu le mettait au pied du mur. Plus d’échappatoire ; aucun moyen de s’étourdir ; nul bruit pour étouffer le son de la Voix qui posait l’inéluctable question :
— Philip, veux-tu me suivre ?
— Seigneur, je ne vous ai jamais renié…
— Ne m’as-tu pas renié dans les dissipations de ton adolescence, lorsque fort de ta richesse et de tes titres, tu t’insurgeais contre tes maîtres de Cambridge ?
— J’étais alors un enfant…
— Ne m’as-tu pas renié, Philip, lorsqu’oublieux de la mort de ton père, tu as brigué les faveurs et jusqu’aux familiarités de la Reine, mettant ton ambition à devenir, non seulement son protégé, mais davantage et pire ?
— Seigneur, la reine m’avait distingué. Que peut faire un pauvre courtisan que sa souveraine regarde avec trop de bonté ?
— Ne m’as-tu pas renié, lorsque, parjure à tes serments et méprisant tes charges, tu as abandonné ta femme et dévoré son bien ?
— J’ai en grand tort, ô Dieu, et je m’en repens. Vous m’avez châtié en me laissant ravir celle que j’avais trahie. Mais tout cela fut péché, non point reniement.
— Le reniement complet, tu l’as prononcé en embrassant l’hérésie, imposée au peuple anglais par le caprice d’un roi.
— J’ai embrassé la religion de mon père.
— Cette religion, l’as-tu jamais, la sachant de fraîche date, contrôlée par l’étude ?
— J’ai assisté aux controverses du Père Campion et des archevêques, en la chapelle de la Tour…
— De ces controverses, qu’as-tu tiré pour la recherche de la Vérité ?
Le comte d’Arundel ne trouve pas de réponse à cette question à laquelle aboutit le mystérieux dialogue. Depuis un an qu’il est entré dans l’inquiétude, qu’a-t-il fait pour atteindre la Vérité ?
Il se sent d’autant moins excusable que le souvenir, longtemps étouffé, lui revient de lointaines curiosités, de vagues scrupules, chassés presque aussitôt que conçus. Plusieurs années avant d’entendre le Père Campion défendre la foi catholique, le comte de Surrey avait senti un trouble le saisir au milieu du vertige de la Cour. Le trouble augmentant, il avait été jusqu’à prier Charles Arundel de le mettre an rapport avec quelque homme instruit des choses religieuses ; et son parent lui avait amené un prêtre catholique, M. Steyens. Qu’a-t-il retiré de ses conversations avec le ministre de Dieu ? Peut-être ses réflexions l’ont-elles préparé à remplir avec gravité et conscience les fonctions qui lui sont échues un peu plus tard : celle de Commissaire à la cité de Chichester, celle de membre de la Chambre des Lords… Mais la profonde réforme morale, l’a-t-il entreprise ? Mais le point crucial, s’y est-il attardé ?
Philip secoue le lancinant souci. Il circule dans la campagne, s’essaie à être bon à la manière de la comtesse Ann dont le souvenir jaillit ici de chaque masure. Toujours porté à se fuir lui-même, il cherche à s’étourdir dans le bien, comme auparavant il s’enivrait de plaisir. Mais les bonnes œuvres n’engourdissent pas la conscience : elles la stimulent.
— Philip, veux-tu me suivre ?
— Seigneur, j’essaie de suivre votre loi d’amour.
— Philip, veux-tu me suivre jusqu’au bout ?
La sueur perle au front du comte. Ce « jusqu’au bout », c’est la profession de foi catholique, c’est l’acceptation de tous les risques : arrestation, confiscation des biens par la mise hors la loi, torture peut-être et peut-être mort au gibet… Il évoque l’horrible fin de Campion, de Scherwine et de Briant, celle un peu plus ancienne du prêtre Cuthbert Maine, convaincu d’avoir dit la messe et exécuté avec les mêmes raffinements. Ah ! l’horreur de cette mort ignominieuse et cruelle, quand elle vous apparaît à vingt-six ans !
Le comte d’Arundel erre dans la campagne sans voir le salut des roseaux dont les têtes surgissent en touffes de l’eau paisible. À pas lents, il regagne le château, mettant ses pas dans les pas dont Lady Ann marquait le sable au temps de sa solitude. Il gravit les pentes, monte les marches de pierre et pénètre dans la fameuse galerie que la génération suivante ornera des plus beaux marbres de la Grèce.
Dehors, le vent de mer fait d’étranges confidences aux hêtres pourpres, des confidences dont, longtemps, chuchote le feuillage.
Philip Howard suit, d’arcade en arcade, l’interminable galerie. Une ombre du passé se détache du mur, de place en place, et le regarde. Voici son grand-père, le comte d’Arundel, qui recueillit la femme de son petit-fils et déshérita celui-ci ; il fut partisan et dévoué serviteur de Mary la Catholique, sympathique à Marie, reine d’Écosse, et mérita la disgrâce pour ses tendances romaines. Voici Edmund Fitzalan, premier comte d’Arundel ou d’Arundell, comme on écrivait alors. Voici la mère d’Edmund, la belle Alisona, italienne de naissance et bien latine dans sa foi. Voici même, plus vivante, plus proche, la jeune comtesse Ann dont la présence semble familière aux aïeux de son mari, qu’elle n’a jamais connus. Et ce tout menu bébé dont la mère joint déjà les menottes, c’est Elizabeth la nouvelle-née, fille de Philip, dont le nom et le baptême protestant sanctionnent l’aveugle attachement de son père à la Reine…
— Philip, veux-tu me suivre ?
Jamais la Voix n’a résonné si fort. Les voûtes du palais la répercutent. Le vent la fait résonner dans les hêtres. Les fantômes la répètent sur le ton anxieux du vent de la mer.
— Philip, veux-tu me suivre, me suivre jusqu’au bout ?
— Oui, Seigneur, je le veux !
Le comte d’Arundel, debout, les bras en croix, a lancé le serment.