La vengeance d'une reine... Chapitre VI : Les curiosités de Philip.
Abel - 2006-12-01 22:04:31
La vengeance d'une reine... Chapitre VI : Les curiosités de Philip.
VI. Les curiosités de Philip
Une douceur est entrée dans la vie du comte Philip, une éclaircie a percé les fourrés de ses vanités depuis que s’est installée – oh ! bien discrètement – Lady Ann au Palais des Howard.
Elle est si patiente et si réservée, la pensive comtesse, que rien en sa personne ne choque, ni ne lasse. Mais quelle est la pensée enclose derrière son front un peu têtu, que raye, entre les yeux, une ride légère ? Philip, qui ne s’est jamais soucié de ce visage dépourvu de beauté classique ; est intrigué par la petite ride : il voudrait deviner ce qu’elle révèle, mais n’y parvient pas, faute de suffisamment s’y attarder.
Comte d’Arundel, prenez garde ! La curiosité est en vous, un jour viendra bientôt où elle vous lancinera et portera de vive force sur les autres et même sur les idées l’intérêt que vous ne réserviez jusqu’ici qu’à vous-même.
Philip, cependant, mène une agréable vie, entre la Reine qui semble vraiment le chérir, et sa femme dont il apprécie au logis l’intelligente et douce compagnie. Son oncle Henry Howard, comte de Northampton, trouble bien, de temps à autre, cette quiétude en lui reprochant sa vie de courtisan :
— Philip, avez-vous oublié de qui vous êtes le fils ?
— Je suis le fils du très noble duc de Norfolk dont j’ai peu à peu reconquis la situation à la Cour. J’ai réalisé les rêves de grandeur qu’il faisait pour moi.
— Vous êtes le fils d’une victime de la Reine, Philip Howard !
— Mon père, hélas, avait déplu à la Reine par sa conduite…
— La conduite de mon frère était pure. Il a jusqu’au bout protesté de son innocence.
— Entre ma Reine et mon Père, puis-je être juge ?
— Entre l’absolutisme et l’une de ses victimes, pouvez-vous hésiter ?
Le comte d’Arundel chasse de son mieux l’importun souvenir. L’heure n’est pas de s’engourdir dans les scrupules, car la Cour prépare des réceptions étourdissantes pour François d’Alençon, devenu duc d’Anjou, la Grenouille de la Reine. Philip ne laissera pas le caprice d’Elizabeth pour cet avorton dégénérer en passion…
— Comte d’Arundel, savez-vous la nouvelle ?
Philip releva le front, heureux d’un prétexte pour se dégager des souvenirs et, des yeux seulement, interrogea qui l’interpellait.
— Il est capturé !
— Qui donc ?
— Edmund Campion ! La bête noire de Burleigh… le cauchemar de la Reine…
— En vérité…
— On l’a trouvé, mon cher, dans un mur ! Il venait de prêcher à Lyford ; il s’est arrêté chez des amis où on l’avait, paraît-il, supplié de venir parler. Un certain George Elliot l’a dénoncé et recherché. On ne pouvait le trouver, le croiriez-vous ? C’est Elliot qui a découvert que le mur sonnait creux. Coup de filet ! Campion, trois autres prêtres, plusieurs nobles, deux fermiers… la troupe qui les amène à Londres est en route.
Triste cortège. Les prêtres, traités en parjures, font leur entrée à Londres liés à des chevaux : les coudes attachés au dos, les mains en avant, les pieds fixés sous le ventre des montures, ils sont offerts aux risées de la foule, massée sur le parcours. C’est jour de marché, aux environs de Londres, et les badauda sont innombrables qui lancent des sarcasmes aux malheureux. Bien que la Réforme ait surtout pénétré l’aristocratie anglaise, le peuple s’est laissé persuader que les catholiques sont les ennemis de l’Angleterre. Il est sans pitié, dans certaines régions, pour ceux qu’il flétrit du nom de « papistes ».
Sir Owen Hopton, intendant de la Tour de Londres, n’a pas le cœur plus tendre : il fait jeter Campion dans un ignoble cachot, fosse sans jour et sans air où le prisonnier ne peut, faute d’espace, ni rester debout, ni s’étendre. Ironiquement, on donne à ce trou d’ombre le nom de « Petite commodité ». Après trois jours de supplice, le jésuite voit s’ouvrir la lourde porte qui le mure vivant.
Des torches éclairent vaguement les méandres de la Tour. C’est la noire nuit. Au pied des bâtiments, la Tamise coule et clapote en heurtant le mur. Les gardiens poussent le captif dans une barque et celle-ci file au cours de l’eau. Le Père Campion, détendant un peu membres torturés de crampes, prie en silence.
C’est au palais de Leicester que le conduit la barque et le comte Robert Dudley le reçoit en personne, non sans bienveillance. Un interrogatoire va commencer où la Reine elle-même questionnera le Jésuite :
— Êtes-vous d’avis que le Pape puisse m’excommunier et me déposer ?
Campion ne cesse de protester de sa fidélité à la Reine, considérée comme chef temporel :
— Je reconnais Son Altesse pour ma princesse souveraine… Je reconnais Sa Majesté pour ma Reine, tant de droit que de fait… Je professe devoir obéissance à la couronne comme au prince et chef temporel…
La Reine paraît satisfaite. Mais combien elle redoute le souverain spirituel qui ne craint pas de lancer contre elle l’anathème ! Elle offre à Campion la vie, la liberté, la richesse, les honneurs…, mais il abjurera le papisme.
Le Père refuse.
Dans l’œil de la Reine un regard aigu a exprimé l’arrêt de mort. Va-t-elle faire anéantir sur place l’impudent ?… Non. Il faut tenter d’abord de le séduire. Elle le renvoie à la Tour, avec des instructions pour qu’il y soit mieux traité. Et Owen Hopton, soudain changé, se fait prévenant pour le fléchir.
On fait courir le faux bruit de son abjuration. Il l’apprend et proteste. Alors, c’est la torture. Étendu sur le chevalet, il sent ses os craquer sous la torsion des cordes qui étirent affreusement ses membres. Longue séance d’horreur qui le laisse le corps brisé.
Alors, sans lui fournir aucune documentation, sans lui permettre aucune préparation, on le transporte avec ses compagnons également torturés dans la chapelle de la Tour pour une séance de controverse !
Les Grands de la Cour sont là, singulièrement alléchés par le tournoi religieux qui s’apprête. Ils contemplent avec quelque étonnement ce Campion qui, depuis des mois, déroute les espions et brave les arrêts de la Reine et, devant la faiblesse où l’a plongé la torture, haussent les épaules en songeant :
— Le pauvre diable ne pourra défendre sa cause.
Philip Howard présent à cette séance, s’est d’abord senti oppressé par le souvenir de son Père, exécuté à la Tour et dont le corps repose en cette chapelle même. Les paroles de son oncle lui reviennent en mémoire et l’isolent en cet instant du groupe des courtisans.
— Vous êtes le fils d’une victime de la Reine, Philip Howard !
Cet oncle qui secoue la conscience du comte d’Arundel et agite ses souvenirs croit aux doctrines que va soutenir Campion. Philip devient attentif. Que va dire, de cette religion qu’il connaît mal, le prisonnier apporté à la chapelle dans un lamentable état ? Cette bouche encore crispée d’avoir contenu des cris de douleur saura-t-elle articuler les mots qu’elle lançait avec tant d’ardeur dans les châteaux et dans les fermes, deux mois auparavant ?
La chaleur de cette journée d’août est intolérable. Les assistants eux-mêmes en sont incommodés. Les doyens protestants de Windsor et de Saint-Paul, qui vont discuter avec le Jésuite, semblent légèrement accablés. La controverse commence.
Sans un ouvrage, sans une brochure, le Père Campion défend sa foi. Ses arguments sont solides et habiles. Plus d’une fois, les protestants perdent pied et les assistants, par respect pour la Reine – ou par crainte –, retiennent le sourire qui leur vient aux lèvres, dans ce mépris qu’ont les grands pour les docteurs… À cette séance en succédera une autre ; puis une autre. Les tortures suivront les tortures.
— Cet homme, s’écrie Lord Hunsdon, Chambellan de la Reine, se laisserait arracher le cœur de la poitrine plutôt qu’une parole de la bouche contre sa conscience !
Le martyr chante le Te Deum pendant que, de la salle de torture, on le ramène à la prison. Mais il ne peut plus se tenir debout ni se redresser pour s’asseoir :
« On dit que les éléphants, une fois couchés ne peuvent plus se relever : il en est ainsi de moi », écrit-il plaisamment.
La Reine – est-ce parce qu’elle est femme ou parce qu’elle craint l’impopularité ? – finit par se fâcher devant le zèle d’Hopton, Lieutenant de la Tour, et de Walsingham, Secrétaire d’État, dans l’application de la torture :
— Vous faites si bien par vos cruautés qu’on m’appelle la Jézabel anglaise : le peuple me regarde comme un animal féroce.
Elizabeth est d’intelligence trop fine pour se complaire aux supplices qui arrachent des aveux plus ou moins exacts, souvent rétractés dans la suite. La persuasion, la corruption, voire la lente usure sont ses armes familières.
Les cruautés d’Owen ni la ténacité de la Reine ne vaincront cependant la résistance qu’offre le Père Campion aux tortures et aux séductions.
Traduit avec le Père Scherwine et cinq autres prêtres, le 14 novembre 1581, il comparaît à Westminster-Hall dans un tel état d’épuisement qu’on se demande comment il vit encore. Il faut qu’on soulève son bras, désarticulé par la torture, pour lui faire prêter serment. Le procès se déroule le 20 novembre ; les accusés sont condamnés à mourir de la mort des traîtres : écartèlement, pendaison, éventrement.
De sa voix éteinte par les souffrances, le Père Edmund lance un suprême Te Deum, auquel répondent les autres. Une émotion court dans le public. Rapidement ou éloigne les condamnés. Ils seront exécutés dix jours plus tard à Tyburn.
… Le Père Campion est mort, mais sa foi reste vivante en Angleterre, nourrie de tout le sang qu’il a versé.
Le comte d’Arundel est sorti songeur de la séance de controverse. L’héroïsme du Jésuite l’a étonné. Ses arguments le troublent.
Tout, cependant, combat en Philip ce soudain intérêt pour le catholicisme : sa première éducation ; le vœu même de son père mourant qui, s’il l’a adjuré de servir et craindre Dieu par-dessus toutes choses, a insisté pour que ce soit dans la religion réformée ; l’esprit de la Cour ; la faveur de la Reine ; et jusqu’à ce goût du faste et de la jouissance qui estompent pour Philip la gravité de la vie.
Il chasse comme une mouche importune la pensée qui l’obsède et rentre en sa demeure pour y songer en paix aux moyens de conserver son pouvoir sur la Reine, pendant le séjour des trop séduisants Français débarquant en Angleterre avec le duc François.
Dans le hall, il croise la comtesse Ann, qui reconduit avec sa charmante simplicité sa belle-sœur Margaret, devenue par son mariage Margaret Sackville, comtesse de Dorset. Les deux jeunes femmes sont tendrement unies. Philip, cependant, est surpris du ton mystérieux des propos qu’elles échangent tout bas, en s’avançant à pas comptés à travers la longue salle. Elles s’arrêtent court en le voyant. Il est encore plus étonné. Mais elles lui sourient avec tant d’affection qu’il ne peut se fâcher à l’idée d’un secret entre elles deux.
Ann a quitté Margaret. Discrète comme toujours avec le mari qu’elle apprivoise ainsi qu’on attire un oiseau, par son immobilité même, elle s’asseoit en silence, penchée sur la broderie merveilleuse dont Marie Stuart lui fit cadeau lorsqu’elle était enfant et qu’elle veut réparer de ses mains.
Philip l’examine. Il suit le geste, un peu tremblant sous son regard, des doigts déliés. Ses yeux remontent le long du buste très droit dans le corselet qui s’évase, longent comme un chemin le cou mince émergeant du Col Médicis, s’arrêtent un instant aux lèvres sérieuses, au petit nez d’un dessin presque trop net, aux paupières baissées par un effort de volonté sur les prunelles… Étrange femme, cette Ann sans éclat qui retient l’attention dès qu’on prend la peine de la regarder… Énigmatique, ma foi, sous son humilité apparente, tout autant que la Reine Elizabeth, dans son orgueil et ses manières félines.
Les yeux de Philip se sont arrêtés à la petite ride verticale du front : ride si délicate qu’en un autre point du visage on la qualifierait de fossette.
— Quelle pensée, quelle volonté se logent dans ce pli ?… Serait-ce là le siège du mystère qui, tout à l’heure, faisait chuchoter Ann et Margaret ?
Accoudé face à Lady Ann, Philip cherche le secret de sa femme, comme John Dee, l’astrologue de la Reine, cherche des révélations dans le cristal. La comtesse sent battre son cœur, jusqu’à craindre que son mari ne le voie soulever son corsage. Sa vue se trouble sous la montée des vertiges qui souvent jettent en faiblesse la pauvrette. À quoi songe Philip en la regardant de la sorte ? Va-t-il lui poser des questions touchant les convictions qu’elle n’ose lui avouer ? S’il l’interroge, elle devra répondre la vérité. Il entrera en courroux et la chassera, comme jadis…
Mais Philip s’est redressé. Très sombre, il sort de la salle aux solives blasonnées.
Dans la ride mignonne qui marque le front de Lady Ann, le comte d’Arundel a retrouvé l’obsession qu’il fuyait. Du petit creux marquant le front sur lequel il a appris depuis peu à poser ses lèvres, a jailli pour lui la terrible interrogation jetée en controverse par le supplicié de la Tour.
Ann, qui souhaitait, dans sa frayeur, voir Philip s’éloigner, est maintenant toute triste de l’avoir vu partir. Qui sait ce que tout à l’heure il méditait en la contemplant : une dure sentence ou un baiser ?
Philip a déjà rejeté l’exaspérante suggestion. Il s’apprête à reprendre sa vie de courtisan et s’oblige à chercher quels présents il offrira cette année à la Reine, malgré ses dettes qui deviennent lourdes, pour éclipser les cadeaux des Français. Mais deux curiosités sont maintenant en lui, qui bientôt n’en feront qu’une : déchiffrer le mystère de la petite ride, pénétrer le sens profond de la doctrine catholique.