« On interpréterait le canon contre l’esprit de l’auteur si on le rapportait à ce qu’on appelle la norme directive infaillible dans l’Église catholique. En effet, pour le Lérinien, il concerne la norme objective (c’est-à-dire la divine tradition), comme le montre le contexte ; et ainsi, le canon proposé contient un critère pour reconnaître la « tradition de l’Église catholique » par laquelle, « en union avec l’autorité de la loi divine, la foi divine est défendue ». C’est une toute autre affaire de savoir si ledit canon contient une condition nécessaire pour qu’une doctrine puisse être infailliblement définie par le magistère de l’Église catholique. Cela, Vincent ne l’a pas enseigné, il a même signifié le contraire, comme on va le voir. »
« D’où il en résulte que l’on détourne le canon lérinien de son vrai sens si, en son nom, on réclame le consentement universel ou l’unanimité de tous les évêques pour qu’une doctrine puisse être définie comme dogme de foi par le magistère de l’Église en qui se trouve la norme directive de la foi. « De même il est clair que l’on pervertit ce canon lérinien en y cherchant à la fois la norme objective et la norme directive, comme si l’unique norme infaillible de la Foi catholique se trouvait dans l’accord constant et universel de l’Église ; alors, en matière de foi, seul ce qui aurait été cru par un accord constant serait absolument certain et infaillible, et personne ne pourrait croire quoi que ce soit, de cette foi divine qui est absolument et infailliblement certaine, sans qu’il voie lui-même cet accord constant et universel de l’Église. […] « Mais si, comme il se doit, le canon lérinien est rapporté à la norme objective, on ne le comprendrait néanmoins pas correctement, si on l’entendait à la fois au sens positif et au sens négatif. Il est certes très vrai, si on le comprend au sens positif, savoir : ce qui a été cru toujours, partout et par tous est divinement révélé, et donc doit être tenu ; mais il serait faux si on l’entendait au sens négatif. Il en est de même en ce qui concerne les trois notes d’antiquité, d’universalité, d’accord, prises ensemble et simultanément : [si on comprend que] rien ne pourrait être divinement révélé et donc à croire, sans que les trois notes d’antiquité, d’universalité et d’accord ne militent ensemble et simultanément en sa faveur [on est dans l’erreur]. Qu’il puisse arriver, en effet, et que cela ce soit produit de fait, qu’une doctrine ait toujours été crue, depuis l’origine, et donc soit divinement révélée, sans avoir été crue ni partout, ni par tous, Vincent lui-même l’enseigne. » Mansi, T. 52, col. 26-28.
Commentaire Que telle ou telle doctrine soit ou non contenue dans la Tradition (norme objective), on arrive à le discerner en examinant, à la façon de saint Vincent de Lérins, si ladite doctrine correspond ou non à l’antiquité et à l’unanimité « requises », auquel cas il faudrait conclure qu’il s’agit d’une vérité fondée sur la Révélation. Cependant, si toute doctrine tenue « toujours, partout et par tous » dans l’Église est telle parce que fondée sur la Révélation – voilà le canon de saint Vincent de Lérins correctement entendu, c’est-à-dire « au sens positif » - une doctrine non explicitement tenue « toujours, partout et par tous » peut être fondée sur la Révélation (on peut dire alors qu’elle était implicitement tenue) – et voilà pourquoi le canon de saint Vincent ne peut être entendu « au sens négatif ». En revanche, il va de soi que telle doctrine non explicitement tenue « toujours, partout et par tous » ne peut être réellement fondée sur la Révélation que si elle s’inscrit bel et bien dans le développement homogène de ce qui est explicitement tenu. La « non-contradiction » de la doctrine considérée, son caractère de « développement homogène » du Donné Révélé : tel est le signe manifeste de son inerrance. Mais lorsque nous parlons d’inerrance, nous sommes encore et toujours dans le domaine de la norme objective, tandis que lorsqu’il est question de proposition infaillible par le Magistère, c’est bel et bien de la norme directive qu’il s’agit. Voilà pourquoi l’inerrance – considérée par le canon de saint Vincent de Lérins – n’est en aucune façon, de par la nature des choses, une « condition » de l’infaillibilité. Pie XII Histoire de confirmer que la thèse que vous défendez bec et ongles au sujet du rapport entre magistère et canon lérinien est un complet contre-sens, je voudrais vous soumettre un extrait la Constitution apostolique Munificentissimus Deus du Pape Pie XII (1er novembre 1950). Extrait qui traite précisément du magistère ordinaire et universel et de son infaillibilité. Ladite Constitution contient la définition dogmatique solennelle de l’Assomption de la Très Sainte Vierge Marie. Or, au fil de la Constitution en question, Pie XII explique quelle a été sa démarche préalable. Le 1er mai 1946, Pie XII adressa à tous les évêques la Lettre Deiparae Virginis Mariae, dans laquelle le Pape leur demandait :« Pensez-vous, vénérables frères, dans votre grande sagesse et prudence, que l’Assomption corporelle de la bienheureuse Vierge puisse être proposée et définie comme dogme de la foi, et le souhaitez-vous, en union avec votre clergé et vos fidèles ? »
Et Pie XII – dans la Constitution Munificentissimus Deus, de rappeler que :« Ceux que l’Esprit Saint a établis évêques pour gouverner l’Église de Dieu donnèrent à l’une et à l’autre question une réponse presque unanimement affirmative. »
Et Pie XII de revendiquer qu’il s’agit là de « l’accord universel du magistère de l’Eglise » - Lettre Deipare Virginis Mariae - Réponse « presque unanimement affirmative » des évêques … soit un acte qui a pour sujet : - le Pape - et l’unanimité morale des évêques. En effet :« Cet accord remarquable des évêques et des fidèles catholiques, qui estiment que l’Assomption corporelle au ciel de la Mère de Dieu peut être définie comme un dogme de foi, comme il Nous offre l’accord de l’enseignement du magistère ordinaire de l’Église et de la foi concordante du peuple chrétien – que le même magistère soutient et dirige – manifeste donc par lui-même, et d’une façon tout à fait certaine et exempte de toute erreur, que ce privilège est une vérité révélée par Dieu et contenue dans le dépôt divin, confié par le Christ à son Épouse, pour qu’elle le garde fidèlement et le fasse connaître d’une façon infaillible. »
Il s’agit donc du Pape et de l’unanimité morale des évêques à un moment donné : mai 1946. Le Pape recourant aux évêques, ces derniers répondant affirmativement, et Pie XII s’associant à leur réponse : voilà, de par le propre témoignage de Pie XII, un acte du Magistère ordinaire et universel proposant infailliblement l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie comme vérité révélée, et ce, en mai 1946. Et voici le moment le plus important :« Le magistère de l’Église, non point certes par des moyens purement humains, mais avec l’assistance de l’Esprit de vérité, et à cause de cela sans commettre absolument aucune erreur, remplit la mission qui lui a été confiée de conserver à travers tous les siècles dans leur pureté et leur intégrité les vérités révélées ; c’est pourquoi il les transmet, sans altération, sans y rien ajouter, sans y rien supprimer. « En effet, comme l’enseigne le concile du Vatican, le Saint-Esprit ne fut pas promis aux successeurs de Pierre pour que, Lui-même révélant, ils enseignent une doctrine nouvelle, mais pour que, avec son assistance, ils gardent religieusement et exposent fidèlement la révélation transmise par les apôtres, c’est-à-dire le dépôt de la foi.»
Parce qu’il est assisté par « l’Esprit de vérité », le « magistère de l’Église » ne peut « connaître absolument aucune erreur » : chacune de ses interventions est infaillible en tant que telle. Il y a, consécutivement, une conservation pérenne - « à travers tous les siècles » - des « vérités révélées », et ce, « dans leur pureté et leur intégrité ». C’est bien pourquoi les « successeurs de Pierre », mais aussi les évêques unis au Pape, ne peuvent pas enseigner « une doctrine nouvelle ». Le lien logique « en effet » précise bien le sens de cette référence à la Constitution dogmatique Pastor Æternus. Et l’on voit bien, là encore, la fausseté d’une lecture controuvée mais répandue, laissant entendre que le Pape (et par extension le Pape et les évêques) ne serai(en)t de droit infaillible(s) que dans la mesure où il(s) n’innoveraient pas. Pie XII signifie tout au contraire qu’il est dans la nature de tout acte du Magistère vivant de proposer infailliblement l’objet de la foi, dans la cohérence objective du dépôt de la Révélation et de son « désenveloppement homogène ». Il est impossible que quelque acte magistériel que ce soit, présenté comme fondé sur la Révélation, puisse soutenir en quelque façon opposition de contradiction avec le Donné Révélé et l’enseignement pérenne de l’Église. Ce n’est là nullement une « condition » comme le soutiennent quelques ergoteurs professionnels, mais bien une conséquence de l’infaillibilité. Encore une fois, à vouloir soutenir le contraire, on ruine « tranquillement » non seulement le magistère ordinaire et universel, mais l’infaillibilité elle-même. Cordialement N.M.