Benedictus! - 2006-05-21 21:42:21
le suicide....
Jadis, la sépulture chrétienne était refusée aux suicidés. Mais il s’agissait d’une pratique pastorale visant à éviter, surtout dans les périodes de peur, par une autre peur, des épidémies de suicides. Elle était fondée sur une théologie. Pour le croyant en effet, la vie appartient à Dieu. Il l’a donné en cadeau. La refuser, y mettre volontairement fin est un acte contraire à la logique de la foi.
Même si le fond de vérité théologique reste inchangé, les choix pastoraux de l’Église se sont radicalement transformés. Les prêtres ne refusent plus les prières liturgiques pour le suicidé et, au contraire, l’Église, soumise elle-même à des souffrances et à des pauvretés dans un monde de plus en plus déchristianisé, a une meilleure compréhension de ce qui peut mener à un tel acte. Par contre, au-delà de ces deux pratiques, jamais l’Église dans son Magistère officiel ne s’est prononcée sur le salut ou la damnation des suicidés qu’elle considère comme le domaine du jugement de Dieu.
Le suicide peut avoir de multiples causes morales
(Aspect philosophique)
Comme tout acte humain, le suicide peut avoir de multiples causes morales. La plupart de ceux qui se suicident le font à cause d’un grand désespoir psychologique. Mais il existe beaucoup d’autres causes. De même qu’il y a des actes méchants, justes ou saints, de même il existe des suicides méchants, justes et même saints.
Le suicide peut être un acte d’altruisme et même d’amour. L’exemple le plus noble est celui d’un grand résistant français, profondément chrétien, qui, capturé par la Gestapo en 1941, se défénestra pour ne pas parler sous la torture. La Bible cite des suicides patriotiques et en admire la grandeur : "Comme les troupes ennemies étaient sur le point de s’emparer de la tour et forçaient le porche, l’ordre étant donné de mettre le feu et de brûler les portes, Razis, cerné de toutes parts, dirigea son épée contre lui-même; Il choisit noblement de mourir plutôt que de tomber entre des mains criminelles et de subir des outrages indignes de sa noblesse. Son coup ayant manqué le bon endroit, dans la hâte du combat, et les troupes se ruant à l’intérieur des portes, il courut allègrement en haut de la muraille et se précipita avec intrépidité sur la foule." Il est certain que de tels hommes sont morts par zèle pour leur prochain. "Nul n’a plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis ." Il existe des suicides héroïques. Ils ne constituent pas un péché. Il n’y a pas à craindre pour le salut de tels hommes, même si parfois, un travail reste à accomplir du côté de l’humilité. L’imperfection dans l’humilité qui est le défaut des hommes forts est comme le foin, la paille et les poutres. Ils seront purifiés au purgatoire.
En lui-même, l’acte de suicide est matériel. Sa valeur ou sa culpabilité morale se trouvent hors de lui. Quelles sont les intentions qui le motivent ? Ainsi, à l’inverse du noble Razis qui défendait sa ville injustement attaquée, il peut exister des suicides motivés par le plus obstiné des orgueils. On peut penser à Hitler qui, cerné lui aussi de toutes parts par les troupes soviétiques envoyait encore des adolescents armés de Panzerfaust (armes anti-chars). C’était une folie suicidaire. Mais disait-il, "l’Allemagne n’a pas été digne de son Führer et ne doit pas lui survivre." Il les entraînait dans sa mort. Son suicide n’a rien à voir avec celui de Razis car sa vie n’a pas le même but. Hitler, visiblement, aime moins sa patrie que sa propre gloire. Certains disciples de Sartre se donnèrent la mort dans une optique d’exaltation de soi. Ils y voyaient un rêve de toute puissance au moment même où l’on se sent impuissant, le rêve de Prométhée chez les grecs ou d’Adam et Ève dans la Bible : "Vous serez comme des dieux", avec droit de vie et de mort. Ils ne résistèrent pas au désir de poser de manière ultime leur liberté. Dans le chapitre concernant l’enfer, nous avons traité d’une telle obstination qui, si elle est maintenue face à la Parousie* du Christ, conduit certainement en enfer. Mais ces cas sont rares. Pour ces hommes-là, Dieu dispose d’une dernière arme pour les sauver. Il s’agit du purgatoire de l’errance où l’on apprend que l’orgueil est une bêtise .
Le suicide lié au désespoir psychologique et spirituel
La plupart des suicides, surtout à notre époque, sont motivés par le désespoir psychologique et spirituel. Il est essentiel de les comprendre car ils touchent généralement des personnes justes et aimées. L’angoisse des familles mérite une réponse.
Dans certains pays Occidentaux, ce genre de suicide est devenu la première cause de mortalité chez les jeunes. Mais il frappe aussi les retraités, de manière terrible. Trois raisons se sont jointes pour provoquer une telle fragilité.
1. La richesse matérielle, qui permet d’avoir tout très vite, dès l’enfance. Un enfant trop gâté perd le goût pour la vie surtout si on lui a présenté pour seule motivation de la vie, ce qui est matériel.
2. L’absence de paternité. Tout enfant a besoin de deux amours complémentaires : un amour doux qui l’admire et le valorise, la plupart du temps symbolisé par la maternité; un amour fort, qui marque les limites et enseigne les valeurs. L’enfant qui manque de paternité développe pour la vie une grande fragilité psychologique. L’Ecclésiastique, avec sa lourde expérience, enseigne dans la Bible : "As-tu des enfants ? Fais leur éducation et dès l’enfance fais-leur plier l’échine. As-tu des filles ? Veille sur leur corps, mais montre-leur un visage sévère." Parce que le père représentait les valeurs, l’effort, le dépassement de soi, il fut dévalorisé et marginalisé après mai 68. On le vanta dans son rôle de deuxième mère.
3. L’athéisme ambiant, devenu la philosophie sûre et démontrée. "Il n’y a rien après la mort. Venez donc et jouissons des biens présents, usons des créatures avec l’ardeur de la jeunesse ." Ici naît la plus grande des fragilités : celle qui touche l’esprit car "L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu".
Un jour, confronté à un malheur, parfois à la simple absurdité d’une vie confortable, les plus fragiles estiment que la vie n’est plus un cadeau valable. Les limites qui les enserrent leur deviennent insupportables. "On a beau dire, écrit une jeune femme avant son suicide, que ce n’est pas si grave, que tout ira mieux demain, le bilan est aujourd’hui négatif : plus moyen d’ouvrir un crédit à la vie".
De fait, ceux qui se suicident par désespoir sont-ils les plus fragiles ou les plus assoiffés de spirituel ? Ne sont-ils pas des justes ? C’est la question.
Tout suicide s’explique par cette phrase : "Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur".
Lorsque la vie n’a plus de sens, c’est que le grand amour qui la motivait a disparu. Ainsi, à l’heure de la mort, il est certain que Jésus juge le péché que représente chaque suicide par sa cause. Il suggère au mourant la question suivante : "quel bien aimais-tu ? N’est-ce pas sa perte qui fit que ta vie n’avait plus de sens ?"
Parfois nos amours sont matériels (plaisirs, argent et gloire). Pierre Bérégovoy, un premier ministre de la cinquième République Française, se suicida. Il avait toujours été honnête homme. On l’accusa de s’être fait prêter de l’argent en usant de son prestige. Il prépara son acte et le mit à exécution avec l’arme professionnelle de son garde du corps. Son bien ultime semble avoir été, plus que son épouse qu’il laissait seule, son honneur.
Parfois nos amours sont profondément humains. Un agriculteur breton mit en route sa presse à paille. Après quelques minutes de travail, il s’inquiéta de ne plus voir ses trois enfants. Il finit par les retrouver, morts. Ils s’étaient caché pour jouer dans les logements de la presse. Le père alla se pendre. "Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur".
Parfois même, il s’agit d’un amour chrétien, mais devenu en apparence impossible. Saint Paul écrivait : "Oui, j’en ai l’assurance, ni mort ni vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur." Mais Paul oubliait dans ce texte une cause possible, une réalité qui peut séparer de Dieu : Dieu lui-même. Il arrive que Dieu, pour achever la formation du cœur de ses saints et les conduire à l’humilité la plus totale, les sépare de l’impression qu’ils sont aimés par lui. Le Père imposa cette épreuve à son fils Jésus : "Mon Dieu Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?". Il s’agit d’une souffrance désespérante pour ceux qui n’ont que Dieu et les mystiques la qualifient de "nuit de l’esprit". Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus vécut dans sa souffrance une crise de doute sur l’existence de Dieu. Elle eut la pensée du suicide. Elle ne tint bon qu’en disant avec la bouche à défaut du cœur : "Je crois". Sincèrement donnée à Dieu, elle affirma par la suite avoir compris ce que vivent les athées, pourquoi certains se donnent la mort.
L’homme qui perd son trésor peut, dans sa douleur, se donner la mort. L’adolescent à qui on n’a jamais montré de vrai trésor, peut le faire aussi : "je voudrais seulement dormir, m’étendre sur l’asphalte et me laisser partir", écrit Michel Berger dans une chanson qui illustre le mal de son siècle. Le désespoir peut être brutal lorsque l’arrachement fond sur la vie comme l’aigle. Il peut être plus réfléchi et plus calme, lorsque le malheur est simplement constaté, lentement et inexorablement, au cours d’une vie sans espérance d’au-delà.