CLAUDE GEFFRÉ De Babel à Pentecôte Essai de théologie interreligieuse Cerf, février 2006, 39 € Cet essai a d'abord l'intérêt d'être une synthèse des conceptions de Claude Geffré en matière de théologie des religions. Fondamentalement, pour le P. Geffré, le pluralisme religieux relève d'un vouloir mystérieux de Dieu : il est « l'expression même de la volonté de Dieu qui a besoin de la diversité des cultures et donc des religions » (p. 137). Il rejette donc tant la théologie anté-conciliaire que la « théologie de l'accomplissement » (Rahner et sa théorie des chrétiens anonymes), selon laquelle les religions païennes seraient des préparations évangéliques au christianisme. Car, pour lui, qui use du concept de « révélation différenciée », les germes de vérité contenus hors de l'Eglise ne sont pas implicitement chrétiens, mais « ont un lien secret avec la christianité ou l'être christique potentiel de tout être humain » : « Cela veut dire qu'il y a plus de vérité religieuse dans la somme de toutes les religions que dans une religion prise isolément y compris le christianisme lui-même ». Le fait d'ailleurs que l'Eglise considère désormais l'élection d'Israël comme étant pour elle d'une altérité irréductible est typique (au sens fort) de l'irréductibilité des autres religions. En allant plus loin encore dans le développement de l'assertion initiale (le pluralisme religieux voulu par Dieu), Claude Geffré évoque une possible « double appartenance religieuse : « La question reste posée pour l'avenir de savoir s'il est possible d'imaginer une double appartenance religieuse au sens d'une réelle identité chrétienne qui assumerait aussi les valeurs positives d'une autre grande tradition religieuse » (p. 340). La clé de sa systématisation (pp. 118-124) réside en ceci : si le christianisme n'est pas une religion exclusive de toute autre religion, c'est parce qu'il est fondé sur la particularité historique de l'Incarnation de Dieu en Jésus-Christ (référence à Paul Tillich : dans le Christ s'identifie l'absolument concret et l'absolument universel). Il y a, du fait de l'Incarnation, présence de l'Absolu de Dieu dans le totalement relatif du Jésus historique et par conséquent : « l'unicité du Christ n'est pas exclusive d'autres manifestations de Dieu dans l'histoire. [.] Le christianisme n'est donc pas exclusif d'autres traditions religieuses qui identifient autrement la Réalité dernière de l'univers ». Par conséquent ? Le saut logique et théologique (l'absolu reconnu au Christ est refusé à l'Eglise) n'est qu'apparent. En fait, c'est l'absolu de la grâce d'union (de la nature divine et de la nature humaine) qui est écarté, ou plus exactement c'est sa conséquence quant à l'unicité de la médiation du Christ qui est repoussée. Alors que, selon la théologie traditionnelle, l'absolu de Dieu absolutise, si l'on ose dire l'humanité concrète de Jésus, ses faits, gestes et « institutions », spécialement l'Eglise Corps mystique qui le prolonge (Claude Geffré accuse d'ailleurs symptomatiquement Dominus Jesus de tendance au docétisme : Jésus-Christ serait trop tiré vers le divin par le document ratzinguérien). De fait, l'intérêt ultime de cette Systematic Theology est qu'elle explicite la portée profonde du raisonnement de Nostra aetate (n. 2) sur laquelle elle se fonde - même si elle le renforce considérablement -, raisonnement qui désabsolutise la Voie chrétienne, en accordant (en raison des « semences du Verbe » qu'elles contiennent) le « respect » aux autres voies de salut.
Ce débat autour de la "théologie" du père Geffré me parait essentiel ; elle se rapporte directement à l'un des problèmes doctrinal majeur de Vatican II. Effectivement le rapprochement avec les tradi (tous les tradis et pas seulement avec la FSSPX) ne pourra se faire qu'après avoir posé ces pierres d'achoppement. Particulièrement en France, on voit les évêques mettre en pratique (sans reflexion ni discerement la plupart du temps) ce que le père Geffré théorise.