La liturgie en débat (La Nef - sept. 2001)
A X -  2001-10-02 08:58:56

La liturgie en débat (La Nef - sept. 2001)

La liturgie en débat


Du 22 au 24 juillet derniers se sont tenues à l’abbaye de Fontgombault des Journées liturgiques où l’on remarquait particulièrement la présence du cardinal Ratzinger qui a lui-même fait une communication importante.

Les Journées liturgiques de Fontgombault sont-elles les prémisses d’un renouveau liturgique dont l’Eglise latine a tant besoin ? C’est en tout cas le but lointain de cette réunion qui cherchait à jeter les bases d’un nouveau mouvement liturgique en clarifiant les fondements d’une authentique théologie de la liturgie. Sous la présidence du TRP Dom Hervé Courau, abbé de Notre-Dame de Triors, ces Journées ont rassemblé une belle palette de spécialistes : d’abord bien sûr le cardinal Joseph Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, qui s’intéresse depuis longtemps aux questions liturgiques et dont le livre important L’esprit de la liturgie devrait paraître en français au début de l’automne. Deux évêques diocésains étaient présents : Mgr André Léonard, évêque de Namur, et Mgr Eric Aumônier, évêque de Versailles. Citons ensuite parmi beaucoup d’autres, le chanoine André Rose, ancien membre du Consilium, le Père Serge-Thomas Bonino, op, rédacteur en chef de la Revue Thomiste, le Père Cassian Folsom, l’abbé François Clément, etc. Les communautés françaises masculines bénéficiant du Motu proprio Ecclesia Dei étaient toutes représentées, ainsi que la Society of Saint John (Etats-Unis).
Si de nombreux participants à ces Journées sont connus pour leur attachement à l’ancien rite romain, il s’est manifesté pendant ces Journées un sain « œcuménisme » interne à l’Eglise grâce à la présence de prêtres célébrant habituellement le nouvel Ordo et de Dom Robert Le Gall, abbé de Kergonan, qui a excusé le Père abbé de Solesmes qui n’a pu se rendre à l’invitation qui lui avait été adressée.
Ces Journées ont commencé avec la messe conventuelle célébrée selon l’ancien rite par le cardinal Ratzinger. Sans notes, il a prononcé en français un remarquable sermon d’une grande élévation spirituelle. Dans l’après-midi, après un mot d’accueil du TRP Dom Antoine Forgeot, il a prononcé la première conférence sur la « théologie de la liturgie ». La question centrale de son intervention était : « est-il juste de qualifier l’Eucharistie de “Sacrifice divin” ? » Le cardinal a montré que cette notion de sacrifice était sans conteste dans l’Ecriture, celle-ci devant être lue dans la communauté vivante de l’Eglise. « Ecriture et Tradition forment un tout indissociable », a-t-il dit, ce que n’a pas compris Luther. La théologie de l’Eucharistie est une théologie du Sacrifice et de la Rédemption, les deux étant inséparables. Mais si l’on pense que la faute humaine ne peut blesser Dieu… alors il n’y a plus besoin de rédempteur – c’est bien le problème de notre époque qui cherche à évacuer le péché ! C’est pourquoi la crise liturgique est liée à un problème de conception de l’homme, pense le cardinal Ratzinger. Pour une bonne théologie de la liturgie, le concile de Trente se montre de plus en plus comme la base fiable qui nécessite d’être comprise avec la richesse de l’Eglise de tous les temps.
Après cette conférence, importante et dense, Mgr Léonard était chargé des aspects plus concrets : l’actualisation des principes théologiques. Comment respecter cette notion de sacrifice et l’orientation de la prière eucharistique ? Comment assumer la distorsion entre ce que devrait être la liturgie et ce qu’elle est ? Comment concilier les acquis de Vatican II et les dérives pratiques observées depuis ? La réponse proposée par Mgr Léonard est pastorale et s’appuie sur deux points :
– L’évêque étant responsable de la liturgie dans son diocèse, il doit lui-même montrer l’exemple afin d’entraîner les prêtres à la célébrer dignement. Cela est particulièrement important durant les quelques moments forts de l’année : messe chrismale, ordinations, confirmations, etc. En ces occasions, l’évêque peut aussi enseigner les prêtres et les fidèles. Un évêque seul, néanmoins, ne peut pas grand chose.
– C’est pourquoi il y a urgence pour une action plus large. Quatre points ont été cités par Mgr Léonard : lancer un nouveau mouvement liturgique à long terme qui prépare un véritable renouveau; être attentif à ce qui se fait de bien et le faire connaître; veiller dans les conférences épiscopales aux nominations des professeurs de liturgie dans les séminaires; enfin, les abbayes et communautés religieuses nouvelles ou traditionnelles ont un rôle important à jouer, car elles sont fréquentées par des chrétiens qui les choisissent : elles sont donc un moteur positif du changement dans le bon sens, sans avoir le risque d’une opposition de la base, contrairement à ce qui se passe trop souvent dans les paroisses.
Après un court débat durant lequel Mgr Aumônier a insisté sur l’importance du chant liturgique et la difficulté à en trouver de corrects, ont eu lieu deux autres conférences : celle de M. Stratford Caldecott, fondateur du Center for Faith and Culture (Oxford) – qui a remplacé le Père Aidan Nichols empêché de venir – a porté sur les aspects anthropologiques de la liturgie. Il a montré la dérive d’un certain dualisme lié aux erreurs rationalistes et romantiques. Après lui, l’abbé François Clément, de Lausanne, a abordé les aspects pratiques des principes anthropologiques, car « la liturgie se doit de s’adresser à l’homme dans toute sa dimension ».
Le lendemain, le Père Folsom, prieur du monastère bénédictin San Benedetto de Norcia et Docteur en liturgie, a magistralement montré qu’« à l’intérieur du rite romain, il y a la place pour une légitime diversité d’usages différents ». Après avoir passé en revue les différents rites liturgiques de l’Eglise et défini les termes, il a expliqué qu’il y a toujours eu au sein du rite romain des usages différents liés à un pays, une région, un ordre religieux, etc. Cette diversité, au demeurant, est une richesse de l’Eglise qui manifeste l’unité dans la diversité. Le concile Vatican II lui-même n’a pas prêché pour une rigide uniformité (cf. Sacrosanctum concilium, n. 37). La seconde partie de son exposé a été consacrée à démontrer sa thèse à partir de l’exemple du rite de l’Offertoire de la messe dans les divers stades qui ont précédé le missel tridentin. Le Père Daniel Field, moine de Randol, a alors tiré quelques conclusions plus pratiques des propos du Père Folsom. Les évêques du XVIe siècle n’ont pas saisi le vœu du pape saint Pie V de garder les usages propres à leurs diocèses, à l’intérieur de l’unique rite romain. Les missels néo-gallicans eux-mêmes, rédigés au XVIIIe siècle dans un climat « anti-romain », ne provoquèrent aucune réaction du Saint-Siège. De même aujourd’hui, les évêques semblent prisonniers d’une conception trop uniformisante de la liturgie en dépit des leçons de l’histoire et même des vœux de Vatican II (cf. n. 39).
Une deuxième série de conférences a eu lieu après la messe conventuelle. Le chanoine Rose, du diocèse de Namur, a montré avec humour et compétence les faiblesses intrinsèques de la réforme du missel aggravées par les traductions actuelles. Il a demandé avec vigueur que de nouvelles traductions officielles soient réalisées. Puis le Père Charbel, moine de l’abbaye du Barroux qui suit actuellement des études de liturgie à Saint-Anselme à Rome, a développé ce que pourrait être un nouveau mouvement liturgique qui éviterait les dérives et les erreurs du premier. En effet, à l’opposé de la revendication d’un Père Gélineau à propos du nouveau missel, il a exprimé le souci d’éviter un esprit de rupture contraire à l’essence de la liturgie. Or, la logique de la rupture existe aux deux extrêmes : chez ceux qui estiment le rite de 1962 comme indépassable, et chez ceux qui pensent que la réforme de 1969 est intouchable. Si l’on veut donc favoriser sur le long terme une juste réforme de la réforme, il convient de s’interroger sur ses justes codes d’application : c’est là-dessus que doit réfléchir un nouveau mouvement liturgique et ce sans précipitation aucune. En effet, le piège de l’urgence doit être évité à tout prix, a insisté le Père Charbel.
Dans l’après-midi, trois témoignages de laïcs, professeurs d’université allemand, espagnol et italien, ont été entendus. Robert Spaemann a affirmé comme une évidence que les rites de Paul VI et de saint Pie V étaient bien deux rites distincts et, qu’en conséquence, la suppression du second était illégitime, voire illégale. L’existence de deux rites sur un même territoire canonique n’est d’ailleurs pas un mal à éviter. « Où est le problème, a-t-il demandé, sinon dans un acharnement idéologique ? » Certes, a-t-il reconnu, on aurait pu éviter ce dualisme si la réforme s’était limitée aux vœux de Vatican II. Mais s’il existe des inconvénients réels au biritualisme, ils sont généralement exagérés. Le Pr. Spaemann est conscient que le missel de 1962 aurait besoin de quelques améliorations, mais il sait que cela est mal compris par beaucoup de ses amis « traditionalistes ». Il les comprend, car ils ont l’impression que la solution idéale est pour certains… d’éliminer purement et simplement la liturgie traditionnelle ! Ensuite Miguel Ayuso Torres et Roberto de Mattei sont intervenus, le second pour analyser les racines historiques et culturelles de la réforme liturgique.
Enfin, après Vêpres, il est revenu au cardinal Ratzinger de conclure ces Journées. Il est d’abord revenu sur le mouvement liturgique en Allemagne. Puis il a abordé la question de la pluralité des rites romains soulevée par la conférence du Père Folsom. Il a reconnu qu’il avait raison sur le plan purement liturgique, mais qu’il ne fallait pas oublier les problèmes que cela soulevait en matière canonique et pastoral. Lui-même a plaidé pour la permission de continuer l’ancien missel, mais cela ne devait pas se faire comme s’il y avait deux Eglises, celle d’avant et celle d’après le concile, discours de rupture qui est celui de la Fraternité Saint-Pie X. Il faut comprendre, a-t-il insisté, « que ce sont deux missels de l’Eglise sans rupture essentielle ». La question délicate est : « Comment discipliner l’usage des deux rites ? » Il y a là un réel problème : que l’ecclésialité devienne un choix libre selon un critère subjectif est assez dangereux, estime le cardinal. D’où, selon lui, l’intérêt de chercher un critère non subjectif. Si la présence de ce rite vénérable est nécessaire, il n’y a pas de réponse toute faite à la façon de régler son usage pour éviter des Eglises à la carte.
Après cela, le cardinal a donné son avis sur une réforme de la réforme, en soi souhaitable pour retourner à un rite commun, non fragmenté et laissé à l’arbitraire des experts. Quatre pistes ont été proposées comme réalisables assez rapidement : cesser la fausse créativité qui détruit l’unité liturgique; revoir les traductions erronées; conserver un minimum de latin dans toute liturgie comme signe d’universalité; orienter les autels mais sans révolution (mettre au minimum une croix au milieu de l’autel). Enfin, le cardinal Ratzinger a parlé de l’avenir du missel de 1962. Il serait fatal à l’ancienne liturgie de la conserver dans un frigidaire comme une relique du passé. Cette liturgie doit être vivante et vivre sous l’autorité de l’Eglise. Il serait bon, par exemple, de prévoir d’enrichir le calendrier liturgique avec les saints nouveaux, d’intégrer les préfaces de l’Avent qui sont un trésor des Pères de l’Eglise.
Au terme de ces Journées, il était assez remarquable de constater combien les orientations liturgiques du concile Vatican II – que la réforme de 1969 a sur bien des points allégrement dépassées – restent d’actualité pour une juste réflexion liturgique. Ces Journées ont posé d’intéressants jalons pour aller plus loin dans la réflexion. Espérons que celle-ci se poursuivra pour le service de la liturgie latine.

Christophe Gefroy - La Nef - septembre 2001

Les Actes de ces Journées sont à commander à l’abbaye Notre-Dame, 36220 Fontgombault.