Ex corde scisso Eclesia
DECAILLET Bertrand -  2001-09-17 22:11:18

Ex corde scisso Eclesia

Cher Nicolas,

Les messages commencent à devenir interminables, car à vrai dire le sujet passe complètement la compétence (matérielle déjà) d’un échange sur le net. Evidemment il ne peut s’agir que d’ébauches de réflexion. Aussi je vais revenir sur une ou deux choses, sans prétendre quoi que ce soit, ni d’ailleurs me faire l’interprête d’une voix autorisée sur ces questions, car bien évidemment c’est la FSSPX elle-même qu’il faut entendre sur ces questions – qui s’est très clairement exprimée depuis fort longtemps - il faut aller aux sources. Vous conseille cependant, si je puis me permettre (je me le permets par une expérience des plus «engagée» dans les communautés Ecclesia Dei pendant 10 ans, avant de retourner, la conscience la plus apaisée, à la FSSPX) d’aller tout simplement en parler avec un prêtre de la FSSPX qui pourra répondre très simplement à vos objections, ou du moins vous donner les raisons ultimes – auxquelles on peut se rallier ou non d’ailleurs ! – pour envisager véritablement la question en accordant à « l’accusé » au moins sa justification et non celle qu’on risque de lui fabriquer contre lui et qui forcément paraîtra un peu étroite.
Mon propos, de fait, en intervenant sans réserve derrière votre «quel manque de confiance !» était de montrer justement, qu’on ne peut pas résoudre la question par un seul revers de la main, comme on le fait bien naïvement dans la plupart des cas. Sur cela, nous sommes désormais, de facto, d’accord !

Reprenons donc

1) oui la clause de nécessité existe aussi en ce qui concerne les sacres. Elle est mentionnée dans le droit canon - et même avec une clémence tout à fait remarquable, puisqu’elle affirme que même si cette nécessité (ou « grave peur ») n’existe que dans la tête (de manière purement subjective) du contrevenant, elle suffit à la non imputabilité de la peine.

Vous doutez qu’elle puisse s’appliquer au cas de Mgr Lefebvre en invoquant le seul fait des dates (Mgr Lefebvre aurait, par entêtement (?), tenu au 30 juin plutôt qu’au 15 août). « Quelques jours », dites-vous. Cette affirmation – déjà entendue – est une pure invention et une malveillante désinformation de je ne sais qui (ou plutôt je sais qui…) !!! Le problème n’est assurément pas une question de « quelques jours ». Dès le 6 mai, il tient de fait (pour faire vite) à deux « détails » d’importance : 1) on exigeait une demande de pardon de Mgr. Lefebvre, qui lui a été tendue juste après la signature du protocole (il n’aurait eu qu’à signer « qu’il avait fait fausse route… », mais qu’il retournait à l’obéissance). Que pouvait bien vouloir dire une telle déclaration ? Signer, c’était désavouer publiquement la raison d’être de son combat jusqu’ici. La loyauté envers ses fils spirituels et la franchise à l’égard de l’autorité de l’Eglise elle-même l’interdisent de succomber à la facilité d’une signature de complaisance (à laquelle d’autres succomberont… et seront pris au piège dix ans plus tard.) 2) L’autre : la personne de l’évêque serait choisie par Rome. Devant ces deux exigences et compte tenu d’une histoire désormais écrite (depuis 76 avec de l’encre rouge de l’injuste persécution ! – notamment le scandale d’Assise qui a pesé lourdement dans la prise de conscience de la gravité de la situation…) Mgr Lefebvre a perdu confiance aux hommes à qui il a affaire ! Le lendemain il prenait sa décision, et l’avenir de la FSSPierre ainsi que les récentes tractations d’ailleurs confirmeront son intelligence et sa droiture : « le temps d’un collaboration franche avec Rome n’est pas encore venu ».

Vous dites : la Fraternité pouvait continuer son œuvre sans les sacres. Le but de la Fraternité (dans sa fondation et ses constitutions) est la formation de jeunes gens au sacerdoce catholique. Sans évêque, il n’y a pas de prêtre.
Vous dites, ils ne sont pas les seuls (le NOM valide etc. – en passant la validité n’a jamais été la bonne question à propos du NOM, mais c’est un autre sujet) … que le maintien pur et simple de la Foi n’était pas dépendant des sacres. Il est vrai bien sûr. Il n’empêche que la nécessité ne regarde pas, en l’occurrence le devoir de sauver toute l’Eglise (comme vous dites si joliment avec les prêtre de la FSSPierre), mais bien plus modestement de sauver son âme et les siens. L’œuvre de redressement engagée par la FSSPX était une situation de fait. Persévérer malgré l’injuste persécution de Rome regardait la nécessité d’un grand nombre de fidèles, et notamment de prêtres ! On ne peut pas reprocher (à profit) à un brave moderniste d’avoir les convictions qu’il a, s’il n’a jamais eu la possibilité de prendre conscience de son erreur. En revanche un catholique avertis de la crise n’a plus le droit de renoncer à la nécessaire réaction face à l’apostasie, même si l’autorité lui en donne l’ordre ou lui refuse les moyens de subsiter. La nécessité tient toujours à une situation très concrète, non à un principe éthéré. Ainsi la formule avancée, l’est complètement à tort lorsqu’il s’agit de juger l’intention de Mgr Lefebvre : « ce n’est pas nous qui sauvons l’Eglise, mais l’Eglise qui nous sauves ». C’est justement parce que l’Eglise nous sauve que la nécessité impose quelquefois son impératif à la suprême autorité elle-même : la loi suprême est le salut des âmes, non le salut de l’Eglise (en général) ou de l’Institution en particulier ! Rien ne prévaut au salut d’une âme. La nécessité n’est pas un argument politique, mais essentiellement surnaturel. Mgr. Lefebvre mérite objectivement qu’on accorde à son geste cette profondeur-là, comme d’ailleurs à toute son histoire quant à la Fraternité sacerdotale qu’il fonde déjà en 1970 par « nécessité » pour les âmes (même c’est alors – Deo gratis ! -avec le concours de la légalité canonique), quand bien même une vision trop « politique » de l’Eglise nous empêche d’en saisir la réelle envergure.

Vous évoquez les études théologiques sur la question comme trop ardue pour les fidèles. Si c’est le cas, en effet, il convient d’avoir la prudence de ne pas donner publiquement son avis, sur des questions jugées trop difficiles, et s’en tenir à la modestie de ces compétences. Si au contraire on veut prendre position publiquement, il convient de s’informer au sources et aux études les plus sérieuses.
Il n’est cependant pas vrai que le Bon Dieu ait besoin de ces voies-là pour atteindre le cœur des simples. Il est, parmi les fidèles de la FSSPX, une foule de « simples », qui intuitivement ont reconnu « l’état de nécessité » (sans pouvoir le nommer) dans divers scandales rencontrés dans leur paroisse, avant de choisir, par la grâce et le sens commun, la solution du bon sens – les théologiens appellent ça le sensus fidei.

2) Ma citation de la terrible parole de ND de la Salette, n’était là que pour infirmer une soi-disant impossible défection romaine, impossibilité qui m’a semblé être naïvement défendue par bon nombre de catholiques zélés, abusés sur la question de l’indéfectibilité de l’autorité. Rien de plus.

3) Je ne fais aucune allusion à la thèse de Murray, qui, en soi, est sans intérêt et n’apporte rien de plus (ou de moins) à la réalité des faits – et qui de fait a permis, grâce à son « aller-retour » et au zélé réquisitoire de l’abbé B. Le Pivain de faire diversion sur le problème, rien de plus- sans intérêt.
Pourquoi la FSSPX cite le nouveau code de Droit canon pour en tirer l’argument de la non imputabilité de la peine ? 1) Parce que c’est le droit en vigueur, tout bêtement, et donc, s’il y avait sanction elle relèverait de celui-ci. 2) parce que l’ancien droit canon ne prévoyait tout simplement pas d’excommunication en cas de sacre sans mandat.

Vous retenez comme un argument contre Mgr Fellay le préalable demandant de la levée des sanctions. Mgr Fellay a été très très clair là-dessus, je vous y renvoie, plutôt, encore une fois, qu’à l’étroite interprétation (bien connue de votre serviteur pour l’avoir fréquentée) des prêtres de la FSSP qui désinforment ou des journalistes… qui informent.

Pourquoi je dis « Merci Monseigneur » - et pour répondre à l’optimisme par lequel vous concluez, je vous citerais simplement un optimiseme encore plus audacieux : celui de Mgr Fellay lui-même (dont d’ailleurs je vous recommande la lecture complète de l’interview dont un court extrait seulement a été cité ici par B. Joustrate sur le forum : http://fsspx.org/fran/resume.htm) .
A là question : Et l’avenir ? Il répond :
« Je voudrais avoir recours à une comparaison un peu audacieuse : l'Eglise conciliaire est comme une termitière qui se ronge de l'intérieur. Depuis 30 ans et plus, ce sont les mêmes principes qui sont mis en application, avec une cohérence imperturbable, malgré leurs fruits catastrophiques. Ces négociations [avec la FSSPX : ndr] ont suscité, à l'intérieur de l'Eglise conciliaire elle-même de grands espoirs, de la part de ceux, de plus en plus nombreux, qui veulent désormais tourner la page de la Révolution conciliaire. Dans ce contexte, les propositions qui nous ont été faites il y a six mois laissaient croire que tout serait doré. En avançant un peu, nous avons vu qu'il s'agissait en fait d'une cage dorée, puisque nos critiques n'étaient pas admises et qu'on les tenait même pour illégitimes dans l'Eglise. Alors nous préférons conserver notre liberté d'agir pour toute l'Eglise, sans nous laisser mettre en isolement dans le zoo de la Tradition. II faut secouer le monde catholique qui s'endort dans la léthargie post-conciliaire, relancer le débat mais sans ce préalable imposé d'un accord uniquement pratique. C'est certainement un travail long, on n'en voit pas immédiatement les fruits, mais il faut tout mettre en oeuvre pour changer de climat, d'ambiance, pour que la Tradition retrouve son droit à Rome, pour que Rome retrouve sa Tradition. »
Vous voyez ! il est parfaitement d’accord avec vous sur le but à atteindre, et son amour de l’Eglise est absolument indemne malgré l’injuste persécution. C’est pour cela, très précisément, que, personnellement, je crie « Merci Monseigneur ! ».

In Christo
Bertrand Décaillet