POURQUOI LE LATIN?
(extraits de "Tu es Petrus" Janvier-Avril 1998)
Par les Dominicaines du Saint-Esprit (Pontcalec)
Le 1er août 1922, Pie XI écrivait : L'Eglise, qui groupe dans son sein tous les peuples, qui est appelée à durer jusqu‘ à la fin des siècles et qui exclut de son gouvernement toute démagogie, requiert de sa nature même une langue qui soit universelle immuable, non vulgaire (1)
I - Le latin dans ses rapports avec la Foi
A- Liturgie et dogme
"La liturgie sacrée, explique Pie XII, est en connexion intime avec les principes doctrinaux qui sont enseignés par l'Eglise comnie points de vérité certaine. Elle doit être mise en conformité avec les préceptes de la foi catholique, édictés par le magister suprême pour assurer l'intégrité de la religion révélée de Dieu" (2). Culte public que l' Eglise rend à Dieu, la liturgie est l'expression de sa foi, de son espérance et de sa charité. Lex orandi, lex credendi la règle de la prière fixe la règle de la croyance, non qu'elle établisse la foi mais parce qu'elle traduit la croyance du peuple chrétien.
Par là, la liturgie a un rôle didactique que Pie XI rappelait dans l'Encyclique Quas primas (3): "Pour pénétrer le peuple des vérités de la foi et l'élever ainsi aux joies de la vie intérieure, les solennités annuelles des fêtes liturgiques sont bien plus efficaces que tous les documents même les plus graves, du magistère ecclésiastique. Ceux-ci n'atteignent habituellement que le petit nombre et les plus cultivés, celles-là touchent et instruisent i 'universalité des fidèles les uns, Si l'on peut dire ne parlent qu'une fois; les autres le font chaque année et à perpétuité et, Si les derniers s'adressent surtout à l'intelligence, les premières étendent leur influence salutaire au cœur et a l'intelligence, donc à l'homme tout entier".
B - Nécessité d'une langue fixe
La liturgie, entretenant une relation nécessaire avec la foi. L’Eglise doit veiller à la justesse des mots dans lesquels elle s'exprime car les mots sont les signes des idées.
Certes, Dieu comprend toutes les langues. Mais la question n'est pas de se faire comprendre de Dieu - à ce point de vue, toutes les langues ont la même valeur -. Cependant Dieu ayant voulu être connu et aimé de l'homme, s'est révélé à sa créature en suscitant des écrivains sacrés, inspirés par l'Esprit-Saint. Il s'agit de transmettre ce message sans l'altérer.
Les textes liturgiques, comme les traductions de la Bible doivent donc être soumis à l'approbation de l'autorité légitime de l' Eglise, gardienne de la Révélation et seule compétente en matière de foi. On conçoit alors la nécessité d'une langue fixe dont les mots conservent le même sens dans tous les pays et à toutes les époques. qui ne puisse être soumise à la diversité des interprétations et qui fournisse l’étalon de la foi" (4). Ce rôle, aucune des langues modernes en perpétuelle évolution, ne peut le remplir.
C - Le latin, langue traditionnelle de l'Eglise, langue fixe par excellence
Or, dans les siècles passés, et surtout avant l'invention de l'imprimerie, alors que le langage parlé variait d'une province à l'autre, la langue littéraire demeurait dans toute la chrétienté occidentale le latin tel qu'il avait été parlé plusieurs centaines d'années auparavant. Devenu dès le Haut Moyen-Age le mode d'expression de notre liturgie, il a été conservé depuis lors en un état immuable.
Il s'agit là non pas d'une nécessité de droit mais d'une nécessité de fait déterminée par les circonstances historiques. Pourtant, par une admirable disposition de la Providence, il se trouve que le latin, qui devint la langue de l'Eglise. était justement, par sa concision et sa plénitude, la plus précise et la plus fixe qui fût.
Il - Le latin, langue sacrée
A - Nécessité d'un culte extérieur et sensible
Au début de son traité sur la vertu de religion, à la question " Le culte divin doit-il comporter des actes extérieurs?", Saint-Tbomas répond : " Pour rejoindre Dieu l’esprit humain a besoin d'être guidé par le sensible. Car dit l'Epitre aux Romains : "c’est par le moyen des choses créées, qu'apparaît au regard de l'intelligence l’invisible mystère de Dieu". Le culte divin requiert donc l’usage des réalités corporelles comme des signes sensibles capables d'éveiller en l’âme humaine des actes spirituels par lesquels elle rejoint Dieu. Ainsi la religion a besoin au premier rang des actes intérieurs qui par eux-mêmes lui appartiennent. Mais elle y ajoute a titre secondaire, des actes extérieurs ordonnés aux premiers". (5) Mépriser les moyens matériels qui peuvent aider l'homme à atteindre Dieu, c'est méconnaître la réalité de la nature humaine, à la fois spirituelle et sensible. 'La louange que formulent nos heures, écrit encore Saint Thomas, est donc nécessaire non pour répondre à un besoin de Dieu, mais pour le profit de celui qui le loue, éveillant en son cœur un nouvel élan vers Dieu" (6).
B - L'usage d'une langue sacrée présente une particulière convenance
L'usage d'une langue sacrée est l'un des moyens qui facilitent l'élévation de l'âme vers Dieu. Il ne s'agit pas de faire de la liturgie une sorte de rite ésotérique réservé à des initiés, mais de souligner le mystère et de donner le sens du sacré.
La sainteté ou le respect du sacré est en effet l'une des qualités nécessaires aux éléments du culte divin. Dans son Motu proprio sur le chant grégorien, Saint Pie X souligne que "la musique sacrée, en tant que partie intégrante de la liturgie solennelle participe à sa fin générale la gloire de Dieu la sanctification et l édification des fidèles. Elle doit donc être sainte, et par suite exclure tout ce qui la rend profane , non non seulement en elle même mais encore dans la façon dont les exécutants la présente (7}
Ce texte s'applique analogiquement a la 1angue liturgique. A ce sujet l’Abbé Berto remarquait " qu’il y ait une langue sacrée, cela n’est pas rigoureusement nécessaire. Mais a défaut d’une nécessité il y a des convenances et il est certain que le culte est plus beau et c’ est quand il est liturgique qu’il doit surtout être beau, si la langue dont il se sert depuis des siècles, porte comme un reflet de l’Immutabilité du Seigneur auquel il s’adresse. Qu’on ne nous fasse pas dire qu’il faut à notre gré, qu’une langue liturgique " retarde ", retarder est péjoratif ; il faut qu’elle atteigne à l’intemporel autant qu’il est permis à l’humaine fluidité, pour que l’âme élevée au dessus du temps, se sente élevée au dessus d’elle-même (8) "
C - Le latin, langue sacrée par excellence
Or cette langue liturgique existe c’ est le latin sacré, héritier du latin classique dont il a garde la concision du syle, la plénitude du sens, la précision des mots le réalisme des Images, caractères propres par eux-mêmes a suggérer le sacré. Quant à la pauvreté du vocabulaire, les Pères de l'Eglise et les liturgistes des premiers siècles y ont remédié, latinisant des mots hébraïques, renouve1ant et approfondissant le sens des mots païens, forgeant des néologismes... Le résultat fut l’élaboration d une langue proprement religieuse 'reflet de la transcendance du mystère chrétien (9) dont tous s'accordent à reconnaître l'intensité et la beauté . Le latin chrétien se caractérise par sa prédilection pour le style figuré, et surtout par l’affectivité plus chaleureuse de son vocabulaire; on y sent circuler comme une chaleur nouvelle : l’amour de Dieu, l'amour des hommes ont suscité un égal développement des expressions affectives. La langue chrétienne s'est ingéniée à faire sentir un Dieu non pas lointain et objet de discussion pour l'intelligence des philosophes, mais tout proche de l'âme". (10)
III- Le latin et la catholicité
A - Le latin est un signe de l'universalité de l'Eglise
'L'Eglise est un mystère ; elle ne se réduit pas à la collectivité anonyme et changeante des baptisés qui la composent à chaque point de la durée des siècles, et aux différents points de l'espace. C'est comme une personne transcendante à chacun de ses membres et à tous qu'elle s'adresse à Celui dont elle est à la fois le Corps et l'Epouse". La liturgie est donc "l'une des opérations publiques de l'Eglise, en tant précisément que l'Eglise est douée divinement d'une personnalité qui transcende ses membres et qui est la même en tout temps et en tout lieu". (Il)
L'usage du latin "qui est la langue propre de l'Eglise romaine" traduit ainsi la catholicité de l'Eglise. "L'Eglise transcende les patries temporelles, et le latin transcende aussi les langues nationales. Accessoirement, il pourrait servir de langue internationale en dehors de toute considération d’Eglise ; comme langue d'Eglise, d'enseignement, de discipline, de culte, il est supranational" (12).
Il permet à tous les chrétiens de se reconnaître dans les cérémonies liturgiques, quels que soient le lieu et l'époque où ils se trouvent tandis que la liturgie en langue vulgaire reste hermétique aux étrangers et souligne les différences culturelles entre les peuples.
On pourra objecter que cela exige l'apprentissage du latin, apprentissage laborieux et inaccessible à beaucoup. A cela, l'abbé Berto répondait que la participation des fidèles à la liturgie en latin ne leur demande pas une connaissance approfondie de cette langue. Outre l'existence des traductions encouragées et approuvées par l'Eglise, "le paroissien pourvu d'un missel, même médiocre, attentif aux explications et paraphrases de son curé, et surtout assidu dès l'enfance aux offices, acquiert plus vite qu'on ne pense et ne cesse de développer une connaissance du latin d Eglise qui ne doit rien à Lhommond mais parfaitement suffisante pour qu'il entende le sens général de ce qu'on lui fait écouter ou chanter. Qu'importe que la différence du génitif et du datif lui échappe ? Il sait bien que " Mariae "ou "Mariam'; c’est toujours la Sainte-Vierge, comme il sait que "laudamus Te" ou "laudate Dominum c’ est toujours la louange" (13).
B - Latinité et romanité le latin facteur d'unité
"Moyen d'unité entre les peuples, signe d'unité entre les chrétiens. le latin dans la liturgie est en outre un facteur d'unité au sein même de l'Eglise' (14). L'histoire montre en effet que l'abandon du latin et le rejet de l'autorité romaine ont souvent exercé une causalité réciproque. En Orient, après que Rome y eut autorisé la célébration du culte en idiomes nationaux "cette diversité contribua à accentuer les divergences doctrinales (...). En Mésopotamie, on vit les communautés syriaques devenir nestoriennes ou jacobites, dans la vallée du Nil, les Coptes adopter le monophysisme, sur le plateau d'Asie Mineure, les Arméniens constituer I 'Eglîse grégorienne. Peu à peu la religion devint comme elle l'est aujourd'hui en Orient, ô peu près synonyme de nationalité" (15). Le même phénomène se vérifia au 16 siècle avec le Protestantisme, où l'introduction de la langue vulgaire a été un agent extraordinairement puissant de séparation d'avec Rome.
Sans nier l'utilité de l'usage des langues vulgaires dans certaines parties de la liturgie, dans la mesure où celui-ci peut aider les fidèles à mieux participer aux cérémonies, concluons avec Pie XII dans Mediator Dei que "l'emploi de la langue latine dans une grande partie de l'Eglise est un signe d'unité manifeste et éclatant, et une protection efficace contre toute corruption de la doctrine originale". Plus récemment, à l'occasion de la publication de l'édition officielle du Catéchisme de l'Eglise catholique, le Cardinal Ratzinger a souligné à son tour le rôle du latin comme 1angue de l'Eglise : "la langue latine est et demeure la langue officielle de l'Eglise, même si aujourd'hui celle-ci emploie diverses langues pour son enseignement et sa liturgie. Précisément, dans cette diversité de langues et de cultures, le latin, qui fut pendant tant de siècles le véhicule et l'instrument de la culture chrétienne, garantit non seulement la continuité avec nos racines mais demeure plus que jamais important pour resserrer les liens de l'unité de la foi dans la communion de l'Eglise". (17)
(1) Lettre Officiorum omnium 1/08/1922
(2) Mediator Dci
(3)Quas primas 11/12/1925
(4) J. Travers. Points de Repère
(5) Somme Théologique IIa-IIae Qu. 81 a.7 Rcspondeo
(6) Somme Théologique Qu.91 a. i Respondeo
(7) Motu proprio Tra le sollecitudini 22/11/1903
(8) Abbé Berto, Le Latin dans la liturgie
(9) R.P. Leclercq, Maison Dieu, cahier 11
(10) A ~Iaise Manuel du latin chrétien
(11) Abbé Betto Le latin dans la liturgie
(12) Abbé Berto Correspondance
(13) Abbé Berto Le latin dans la liturgie
(14) Abbe Berto Le latin dans la liturgie
(15) Franz Cumont. Pourquoi le latin fut la seule langue liturgique de l’Occident
(16) Mediator Dei
(17)Cardinal Ratzinger, Discours lors de la conférence de presse, 9/9/1997.
Bibliographie
B. Lécurieux - Le latin langue de l'Eglise Spes - 1964
Abbé Berto - Le latin dans la liturgie in La Pensée catholique nO 38, 42,45 à 47.
Saint Pie X - Tra le sollecitudini - 190
Pie XI - Quas primas - 1925 Divini Cultus -1928
Pie XII - Mediator Del - 1947
Musicae sacrae disciplina - 1955
Source : http://fssp66.multimania.com/Latin.htm